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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Les mutineries des troupes françaises de la Mer Noire

Les mutineries des troupes françaises de la Mer Noire

dimanche 5 février 2017, par Robert Paris

Les mutineries des troupes françaises de la Mer Noire, troupes de l’impérialisme français soutenant la contre-révolution tsariste et russe blanche

Viscéralement antibolchevique, le gouvernement français lance, dans les dernières semaines de 1918, une importante opération en mer Noire pour soutenir les armées blanches en lutte contre la Révolution d’octobre. Mais les moyens engagés fondent avec la démobilisation, et les soldats, épuisés, ne comprennent pas cette nouvelle guerre lointaine. L’échec de l’expédition sera consommé au printemps 1919 avec la vague de mutineries qui secoue l’escadre de la mer Noire.

Les mutineries de la flotte de la mer Noire, en avril 1919, contraignirent le gouvernement français à renoncer à l’extension des opérations dans le sud du pays soviétique.

Le journal Times du 19 juillet 1918 écrivait : « L’esprit de désordre domine le monde entier. De l’Amérique à l’ouest jusqu’à la Chine, de la mer Noire à la mer Baltique, aucune société, aucune civilisation n’est assez assurée, aucune constitution assez démocratique pour se dérober à son influence néfaste. Partout existent des signes montrant que les liens élémentaires de la société sont déchirés et décomposés par une longue fatigue. »

Le 11 novembre 1918, l’armistice met fin à quatre années de boucherie où les ouvriers et paysans d’Europe ont servi de chair à canon.

Pourtant, tous les soldats et marins français ne seront pas démobilisés. L’Allemagne vaincue, un autre ennemi apparaît pour les bourgeoisies européennes : la révolution d’Octobre et le pouvoir des soviets.

De décembre 1917 à novembre 1918, les banques sont nationalisées ainsi que les entreprises de plus de 500 000 roubles de capital, les chemins de fer et les moyens de transport ; la propriété foncière est abolie, sans indemnités. Ces mesures soviétiques mènent à mal les intérêts européens et principalement français dans l’ex-empire tsariste. Avant la révolution, onze milliards et demi de francs-or avaient été souscrits auprès des emprunts d’État russes. Trois banques françaises détenaient 30 % du capital des onze principales banques de la capitale tsariste. Plus du tiers des investissements industriels privés étrangers étaient français Clémenceau décide donc la poursuite de la guerre mais contre les bolcheviks.

Fin octobre 1918, il ordonne au général Franchet d’Esperey, commandant l’armée française des Balkans qui remontait vers Berlin, de rassembler les troupes en Roumanie pour intervenir en Russie « afin d’y poursuivre la lutte contre les puissances centrales, mais encore pour réaliser l’encerclement économique du bolchevisme et en provoquer la chute ». Dans l’armistice du 11 novembre, il est demandé aux troupes allemandes d’évacuer les territoires qu’elles ont conquis, « excepté celles qui se trouvent actuellement en Russie, qui devront également rentrer dans les frontières allemandes, dés que les alliés jugeront le moment venu. »

En novembre 1918, la flotte « alliée » composée surtout de forces françaises entre dans le port d’Odessa qui est aussitôt occupé. Le but est de prêter main forte aux généraux blancs Dénikine, Alexéiev, Kornilov, Krasnov et autres réactionnaires.

Constituées principalement de réservistes de trente à cinquante ans, les troupes françaises aspirent avant tout à rentrer chez elles, l’armistice venant d’être signée. En France, des volontaires sont engagés pour la Coloniale, mais dès qu’ils sont embarqués, direction Odessa ! C’est ce qui arrive par exemple au 6e régiment colonial de Lyon composé de volontaires pour le Maroc !

A Odessa, la situation de la troupe est lamentable : « Les services de l’arrière n’existent pas (...), le service postal est si mal assuré que les hommes restent plusieurs semaines sans aucune correspondance avec leurs familles (...), le service du ravitaillement est tel qu’en certains points des soldats français sont en partie vêtus d’uniformes hongrois (...) » (extraits du discours du député Kerguèzec revenant d’une mission d’enquête sur l’armée d’Orient). Dans la marine, la discipline est insupportable, les brimades, corvées et mises aux fers incessantes. Des équipages n’ont pas vu un port français depuis plusieurs années. La classe 1906 ne sera démobilisée qu’en avril 1919 !

Cette situation est d’autant plus mal vécue que jamais la guerre n’a été déclarée à la Russie et que les motifs donnés aux soldats et aux marins, « maintenir l’ordre, assister la population contre les pillards bolcheviques », s’avèrent rapidement des mensonges. Exécutions sommaires de bolcheviks présumés, pilonnage d’un hangar en bois qui prend feu où viennent d’être enfermés un millier d’ukrainiens à Kherson, la terreur règne dans les zones « libérées » par les Français.

Cette haine meurtrière ne peut qu’inspirer dégoût et répulsion aux soldats et aux marins qui ont par ailleurs de bonnes relations avec la population. Un certain nombre sont entrés en contacts avec les bolcheviks, peu nombreux, mais qui font cependant un énorme travail de propagande antimilitariste. Tracts et journaux sont diffusés clandestinement et sont lus avec avidité. Ils engagent les militaires à « former des soviets, à exiger le rapatriement immédiat, et si vos chefs ne consentent pas à vous renvoyer au foyer, rapatriez-vous vous-mêmes ! Rentrez chez vous et travaillez de toutes vos forces à la grande œuvre commencée par la révolution russe qui doit assurer aux prolétaires du monde entier, avec la liberté et la dignité, plus de bien-être et de bonheur. »

Le 6 février 1919, le 58e régiment d’infanterie, qui doit conquérir la ville de Tiraspol, refuse d’obéir. Début mars, après avoir refusé de fusiller des suspects bolcheviks, c’est le 176e régiment d’infanterie qui refuse de livrer bataille. Le 5 avril, évacuant Odessa, le 7e régiment de génie refuse de s’équiper, chasse ses officiers et décide de laisser le matériel intact sur place.

Le 15 avril, les bolcheviks encerclent Odessa et demandent à entrer dans la ville. La marine française se prépare aux bombardements. Une partie de l’équipage du France refuse. Quatre meneurs sont emprisonnés. Le 19, l’équipage apprend qu’il est de corvée de charbon, le lendemain, jour de Pâques. Pour ces hommes qui n’ont pas vu de port français depuis octobre 1916, c’est la révolte : ils se regroupent, pourchassent les officiers qui se sont armés, délivrent les prisonniers, élisent des délégués puis font le tour des navires en rade. Le vice-amiral Amet accepte finalement d’écouter leurs revendications : permissions, retour en France, amélioration de l’ordinaire, pas de corvées de charbon... Le lendemain, complètement révoltés par une fusillade qui vient d’avoir lieu en ville et qui a fait vingt morts, les marins exigent que des sanctions soient prises contre les officiers. Amet décide alors de faire rentrer le bateau en France pour éviter que la révolte ne gagne toute la flotte. C’est la première victoire des marins révoltés.

Pour l’armée française, c’est la débâcle. Le 25 avril, les « alliés » font savoir qu’ils quittent la Crimée. Mais les mutineries vont continuer dans la flotte de la mer Noire. Ainsi, André Marty, chef mécanicien sur le Protêt, est emprisonné pour avoir voulu s’emparer du torpilleur. Transféré sur le Waldeck Rousseau où l’équipage, jeune, est sensible aux idées socialistes, il met le feu aux poudres. Transféré de nouveau en catastrophe, l’équipage se met en colère, élit ses délégués, élabore ses revendications, et menace de mettre le bateau à la disposition des bolcheviks pour être plus convaincant. Avec l’équipage de deux autres bateaux, les marins font grève en attendant que les officiers cèdent... et qu’ils quittent définitivement la mer Noire. Les mutineries s’étendent, gagnent aussi en Méditerranée les bateaux qui devaient appareiller pour la mer Noire. Le navire amiral Provence est ainsi immobilisé à Toulon, le Voltaire à Bizerte, le Guichen à Tarente pendant une semaine avec la participation de Tillon. Après le départ contraint de la flotte de Crimée puis de la mer Noire, les marins neutralisent ainsi la puissante marine française de la Méditerranée, dont au moins vingt-cinq bateaux connaissent des mutineries. Ainsi prend fin la guerre de la bourgeoisie française contre la révolution d’Octobre. Face aux ordres de combattre la révolution et face aux conditions de vie épouvantables que les officiers leur faisaient endurer, les marins et soldats de la mer Noire ont choisi de se mutiner. Leur antimilitarisme révolutionnaire, même peu conscient d’une manière générale, reste une leçon de l’histoire.

Sylvain Lassère

Le 18 décembre, les troupes françaises débarquent à Odessa. Les soldats deja mécontents d’avoir à "remettre ça" vont vite prendre conscience du pourquoi de leur intervention : ils sont accueillis par une large diffusion de tracts, de brochures, de journaux, rédigés en français par "le groupe communiste français" agissant en étroit accord avec les bolcheviks russes. Oui, deja des communistes français, deux ans avant le Congrès de Tours ! Ce groupe est animé par Jeanne Labourbe, venue en Russie en 1896 pour enseigner le français à des jeunes filles de l’aristocratie. Cette courageuse révolutionnaire sera executée avec neuf de ses camarades le 1er mars 1919 par des officiers français et russes blancs. Son nom était honoré dans toute l’Union Soviétique.

Dés janvier-février 1919, le 58ème régiment d’infanterie sera le premier à refuser de combattre, en mars le 176ème en fait autant. Début avril, ce sont les sapeurs du 7ème génie qui se révoltent les armes à la main et chassent leurs officiers. Des unités entières quittent Odessa, crosses en l’air en chantant l’Internationale. Le refus de se battre s’étend aux garnisons de Nikolaiev, Kherson, Sebastopol. La révolte gagne la Marine.

A Galaz le 15 avril 1919, un petit groupe de marins révolutionnaires du croiseur Le Protet, se réunit à l’extérieur du navire pour mettre au point une opération qui devrait les en rendre maitres. Fuite ou délation ? Sitot leur retour à bord, le commandant et d’autres gradés, revolver au poing, conduisent aux arrêts de rigueur quatre de ces marins dont l’ingénieur-mécanicien André Marty considéré comme le meneur étant donné sa réputation révolutionnaire. Si ces arrestations font échouer le projet, elles renforcent par contre la colère des équipages.

A Sébastopol, le 19 avril, à partir d’un simple mouvement revendicatif, le refus des marins du cuirassé France d’embarquer 700 tonnes de charbon le jour de Paques (jour férié), on en arrive à la revendication à caractère révolutionnaire. L’équipage se rassemble sur la plage avant du navire en scandant "pas de charbon, ni demain, ni lundi !" et en chantant des refrains anti-militaristes à la mode. Puis les marins se mettent à revendiquer leur retour en France aux cris de "à Toulon, à Toulon !", le drapeau rouge est hissé et l’Internationale retentit, vite reprise par les marins de Jean Bart ancré à proximité.

Le lendemain 20 avril jour de Paques, les équipages d’autres navires suivent l’exemple du France et du Jean Bart, ceux du Kherson, du Justice, du Vergniaud, du Chayla. Ils quittent les navires et fraternisent avec la population ; une manifestation spontanée se forme ; travailleurs russes et marins français défilent ensemble, drapeaux rouges déployés, l’Internationale est chantée en français et en russe. Ils sont deja plus de 3000 dont 200 à 300 marins français, quand soudain rue Morskaia, sans sommations, des salves de mitrailleuses et de fusils balaient la rue, faisant de nombreux morts et blessés. La nouvelle se répand vite provoquant une immense colère chez les marins. Le soir de la fusillade, l’officier français qui a commandé le tir se suicide.

La révolte devient générale. Les équipages mutinés, "arborant aux mats le drapeau rouge, refusant les ordres de combat" (paroles d’une chanson de l’époque à la gloire des mutins) deviennent maitres de tous les navires et pas seulement à Sébastopol.

Quelques jours plus tard, la flotte française de la Mer Noire est ramenée en France, le commandement ne pouvant rétablir son autorité qu’à ce prix. Quand cette nouvelle est connue, la mutinerie s’étend aux navires qui transportent les troupes françaises vers la Russie, à Toulon, à Brest, à Bizerte, à Malte. La répression est violente. Charles Tillon auteur de la pétition qui déclencha la révolte de Guichen est envoyé au bagne. Mais les mutineries firent de l’intervention combinée des puissances capitalistes un fiasco et provoqua son arrêt. Privées de ce soutien décisif, les armées blanches furent écrasées par la jeune Armée Rouge Ouvrière et Paysanne, la Révolution Socialiste d’Octobre était sauvée.

Si le gouvernement français ordonna à l’Etat Major de faire machine arrière, face à la puissance des mutineries, c’est qu’en France les mutineries de la Mer Noire eurent le soutien de la classe ouvrière et des milieux populaires. Leur répercussion se fit sentir jusqu’à la Chambre des Députés. De nombreux adhérents du Parti Socialiste se déclarèrent solidaires de la Révolution socialiste et des mutins français qui la soutenaient. Ces révolutionnaires internationalistes mèneront une campagne pour l’adhésion à la 3ème Internationale communiste ; ils seront majoritaires au Congrès de Tours qui donnera naissance au Parti Communiste Français (Section Française de l’Internationale Communiste). Un des premiers grands combats du jeune parti sera celui pour la libération et l’amnistie d’André Marty, Charles Tillon et de tous les mutins emprisonnés et déportés dans les bagnes. Marty et Tillon furent d’ailleurs élus députés communistes alors qu’ils étaient incarcérés par la bourgeoisie !

Il faut honorer les mutins de la Mer Noire, ces soldats et marins courageux, guidés par leur conscience de classe, sans oublier Jeanne Labourbe et ses camarades, qui à l’aube de la première révolution socialiste, ont contribué à la sauver et à ouvrir des perspectives d’avenir à tous nos combats.

Michel Mannker

Le récit d’André Marty

André Marty

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Marty et les mutins de la mer Noire

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