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La révolution des Juifs en 1943 dans les camps de la mort

dimanche 13 septembre 2020, par Robert Paris

La révolution des Juifs en 1943 dans les camps de la mort

Quelle révolution a lieu en 1943 ? Vous ne vous en souvenez plus ? C’était une révolution provoquée en réaction des massacres fascistes en Pologne.

Certains se souviennent bien de la victoire de Stalingrad en février 1943. Ce n’est pas du tout une révolution mais une victoire militaire de l’entente entre bureaucratie stalinienne et impérialisme anglo-américain. Une alliance entre deux forces essentielles de la contre-révolution dont l’une avait agi directement contre les risques révolutionnaires en Pologne avec les forces fascistes (la bureaucratie russe). Rien à voir avec une action autonome des exploités ou des opprimés contre le pouvoir nazi. Par contre celle dont nous allons parler en est une ! Elle a commencé en 1943 en Pologne à Varsovie. Alors que tous les Juifs des villes de Pologne ont été enfermés dans des ghettos sans réaction, que des « judenrats » et des polices juives ont été mises en place, pour les encadrer, par les autorités allemandes, après que les juifs des campagnes aient été exterminés par des campagnes militaires de forces armées et de forces spéciales. Tout cela sans réaction importante jusqu’en 1943...

Alors qu’ont été mis en place des camps d’exterminations vers lesquels sont acheminés en masse dans des trains les Juifs des ghettos de toute la Pologne, toujours sans réaction notable, l’année 1943 marque un tournant remarquable : les Juifs se sont insurgés au ghetto de Varsovie ! Ils ont eux-mêmes attaqué les troupes allemandes, polonaises et des autres pays qui les encadraient et les enlevaient pour les emmener dans les camps d’extermination comme Treblinka ! Ils avaient pour cela constitué des groupes révolutionnaires armés, acheté des armes, constitué des caches et tout un réseau de déplacement et de communication au sein du ghetto juif. Face à plusieurs armées, à des tanks, à des lance-flammes, au bombardement et à l’incendie des maisons, à l’inondation des égouts et caves, ils ont tenu militairement pendant des jours et des semaines…

Ils ont ainsi rompu cet enchainement de soumission qui persistait sous le prétexte qu’il valait mieux ne pas résister pour ne pas enclencher des répressions pires…

La prétention selon laquelle les Juifs ne pouvaient pas se révolter a été rompue. Que les classes dirigeantes (juives comme non juives) aient refusé d’expliquer au peuple juif ce qui l’attendait est bien plus à la racine de cet aveuglement que l’incapacité prétendue du peuple juif de sortir de son fatalisme (dieu l’a voulu, que sa volonté s’accomplisse, dieu nous punit de nos pêchés et autres balivernes).

Ce seul soulèvement suffit à démontrer toute l’inanité de la thèse sur le fatalisme éternel des Juifs. Ce n’est pas spécialement la religion qui a amené les Juifs à se soumettre mais le discours réformiste des dirigeants, conseillant de céder pour « améliorer la détention », « convaincre les oppresseurs que leur violence n’était pas nécessaire », « que les Juifs étaient prêts à travailler à bas prix, à se rendre utiles, etc… »

Et ce soulèvement n’est pas resté le seul…

Il a été suivi par plusieurs autres révoltes.

Ce n’est nullement ceux qui ensuite se sont parés du massacre des Juifs qui ont pris la tête de la lutte : ni les sionistes ni les religieux ni les pseudos démocrates.

Et cette lutte n’a reçu aucun soutien ni des staliniens ni des démocraties bourgeoises. Et pour cause, elle avait un caractère révolutionnaire et le stalinisme était aussi contre-révolutionnaire que les prétendues démocraties.

Cette lutte révolutionnaire était justement ce que craignaient toutes les bourgeoisies du monde et qui avait justifié les violences nazies. C’est à cause d’elle que ces bourgeoisies (et pas seulement les nazis allemands) voulaient en finir avec les Juifs d’Europe de l’Est. Ils craignaient une nouvelle jonction avec la classe ouvrière comme dans la vague révolutionnaire de l’après première guerre mondiale. Et même aujourd’hui, ils sont incapables même de rapporter vraiment ce sursaut révolutionnaire juif !

Voilà ce que rapporte par contre Rajsfus :

« Il y a soixante ans, le ghetto de Varsovie entrait en révolte contre l’occupant nazi. De nombreux ouvrages ont été écrits sur le sujet. Le meilleur parfois (note 1), le moins bon souvent. Selon certains auteurs, les insurgés luttaient pour sauver l’honneur du peuple juif. Pour d’autres, il y avait le futur État juif à l’horizon. Toujours est-il qu’il faut beaucoup chercher pour trouver les raisons de cette insurrection dans les enseignements des rabbins.

Soyons clairs, les religieux n’étaient pas vraiment présents parmi les révoltés, et pas davantage les sionistes purs et durs. La majorité des combattants et des dirigeants de la lutte des juifs du ghetto de Varsovie appartenaient au Bund, mouvement socialiste révolutionnaire juif de Pologne. Quant aux jeunes sionistes qui lutteront à leur côté, la plupart venait du mouvement Hashomer Hatzaïr, nettement situé dans la gauche révolutionnaire.

Au-delà, il faut quand même savoir que les hommes et les femmes qui, le 19 avril 1943, allaient créer une surprise, mêlée d’un début de panique dans les unités de SS, étaient minoritaires parmi les survivants du ghetto, déjà en voie de liquidation. Tous étaient voués à une mort inéluctable, et en tout cas programmée. Sur près de 500 000 juifs enfermés dans le ghetto depuis le mois d’octobre 1940, il ne restait plus guère que quelque 50 000 survivants à l’heure du soulèvement. Cette guérilla du désespoir, cette volonté de survie, quelques jours, quelques semaines encore, n’était pas une révolution. Il ne pouvait y avoir d’autre objectif que de mourir debout. La révolte, à l’état pur, qui s’exprimait depuis ces maisons en ruines, d’où partaient sporadiquement des coups de feu, prenait peut-être ses racines dans le soulèvement de Spartacus - le refus de subir plus longtemps, et la certitude d’une mort horriblement préparée. Le 19 avril 1943, alors qu’éclate la révolte dans le ghetto de Varsovie, il y a déjà beau temps que la volonté génocidaire des nazis est connue des juifs de Pologne. L’alternative se situe entre la résignation obligée et le sursaut difficilement envisageable, tant est grand l’abattement des victimes désignées. A l’extérieur des murs du ghetto, la population est rien moins que solidaire...

Pourtant, depuis près de deux ans, quelques petits groupes de jeunes militants du Bund, très décidés, ne pouvaient se résoudre à cette mort promise aux parias. L’un des dirigeants de la révolte, Marek Edelman, rappelle, dans ses Mémoires du ghetto de Varsovie, que cette volonté de survie était accompagnée d’une autre forme de résistance, par la création d’universités clandestines, d’écoles souterraines, de journaux même au faible tirage et à la diffusion difficile. Le combat contre la barbarie n’avait donc pas qu’un caractère violent.

Comme l’explique fort bien Wladimir Rabi : « la décision de prendre les armes n’est née que quand (...), tout espoir de survie s’est trouvé dissipé... Du fond de l’abîme, la dignité humaine s’exprimait malgré tout, ne pouvant imaginer que la barbarie puisse rester sans réponse. »

C’est encore Marek Edelman, l’un des rares survivants parmi les combattants du ghetto de Varsovie qui, répondant à une interview dans Libération, le 18 avril 1988, expliquait : « Il n’y a jamais eu d’insurrection. Il y avait bien quelque chose mais ce n’était pas une insurrection. Une insurrection a un début, une fin et, surtout, un espoir de victoire. En avril 1943, il n’y avait pas de début et surtout il n’y avait aucun espoir ! »

Terrible réflexion, simple et tragique rappel à une histoire trop récupérée à des fins inavouables. Et Marek Edelman poursuivait : « Nous n’avions même pas choisi le jour. Les Allemands l’ont imposé en pénétrant dans le ghetto pour chercher les derniers juifs. Nous n’avions que le choix de la manière de mourir. »

Déjà, le Conseil juif du ghetto de Varsovie et sa police juive, mise en place par les nazis, devenus inutiles, avaient été dissous et ses dirigeants déportés. La seule question que les survivants pouvaient se poser était tragiquement simple : jusqu’à quand ?

La chronologie de cette révolte est nécessairement pathétique.

Comment 250 hommes et femmes (chiffre fourni par Marek Edelman) peu armés, ont-ils pu s’opposer à la force brutale des SS, puissamment armés ?

Débutée le 19 avril 1943, la révolte se termine le 8 mai suivant par le suicide collectif de la majorité des survivants et, parmi eux, leur « commandant » Mordechaï Anielewicz. Près de trois semaines d’une lutte plus qu’inégale, dans des caves, véritables trous à rats, avec la seule volonté de vivre une journée de plus... Nos sociétés, et les pleureuses qui président aux grandes commémorations officielles, n’ont pas assez de vocabulaire pour magnifier les héros qui se sont dressés face à la soldatesque hitlérienne. Tout en oubliant les massacres de bien des minorités depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, dans la tranquillité morale des bons esprits.

Il convient de souligner que le drame du ghetto de Varsovie n’a guère ému les bonnes consciences dans les démocraties qui faisaient la guerre à l’Allemagne - et peut-être pas au nazisme - en cette année 1943. C’est ainsi qu’un représentant du Bund, qui avait réussi à passer en Angleterre, Samuel Zygielbojm, fit le tour des chancelleries pour attirer l’attention sur le sort des juifs de Pologne. En vain. Zygielbojm finit par se suicider, à Londres, le 12 mai 1943, pour protester contre l’indifférence des gouvernements alliés, après que l’information fut parvenue de l’anéantissement du ghetto de Varsovie. Il laissait un message, en guise de testament : « La responsabilité du crime d’extermination totale des populations juives de Pologne incombe en premier lieu aux fauteurs du massacre, mais elle pèse indirectement sur l’humanité entière, sur les peuples et les gouvernements des nations alliées qui n’ont, jusqu’ici, entrepris aucune action concrète pour arrêter ce crime... Par ma mort, je voudrais, pour la dernière fois, protester contre la passivité d’un monde qui assiste à l’extermination du peuple juif et l’admet. »

Les nationalistes israéliens et les rabbins voudraient nous faire oublier que la révolte du ghetto de Varsovie, et sa longue préparation, a surtout été l’oeuvre des jeunes militants du Bund. Ces jeunes révolutionnaires juifs, résolus à survivre le plus longtemps possible afin que leur combat puisse témoigner de la difficulté de la lutte contre le monstre nazi, ont été tragiquement oubliés. Il ne reste plus que le souvenir glorifié d’un nationalisme juif instrumentalisé par l’État sioniste et les synagogues. Comment entendre sans réagir cette prière prononcée le jour de la Pâque juive : « Le premier jour de la Pâque, les survivants du ghetto de Varsovie se dressèrent contre l’adversaire... Ils ont apporté la rédemption d’Israël à travers le monde entier... Et de la profondeur de leur affliction les martyrs élevèrent la voix en un chant de foi en la venue du Messie... » (S’il s’était trouvé un seul rabbin en compagnie des révoltés, les bonnes âmes se seraient chargés de nous le faire savoir.)

Dérisoire prière. Escroquerie morale. Il serait temps de faire justice de cette histoire. Cette brève lutte contre le fascisme en un temps où les intégristes religieux de tous bords prétendent montrer le droit chemin aux exclus... »

Maurice Rajsfus

« Le plus grand affrontement qui opposa les Juifs et les Allemands se produisit dans le ghetto de Varsovie. Ce combat armé ne changea rien à l’évolution du processus de destruction. Mais dans l’histoire juive cette bataille est au sens propre une révolution »

Raoul Hilberg dans « La destruction des Juifs d’Europe »

La révolte de Sobibor

À la fin de 1942, la quasi-totalité des ghettos juifs du Gouvernement général avait été détruite. Le 5 juillet 1943, Himmler, qui avait visité le camp en février, ordonna donc de transformer Sobibor en camp de concentration. Cet ordre signifiait l’arrêt de mort des corvées juives qui travaillaient aux quais et aux chambres à gaz.

Il était évident pour eux qu’étant témoins de l’extermination de dizaines de milliers d’innocents, les SS ne permettraient pas à un seul d’entre eux de rester en vie. Ils apprirent le soulèvement des déportés à Treblinka début août et un projet de révolte se mit en place. Le 23 septembre arrive un convoi de Juifs biélorusses tous affectés à la construction de bâtiments ; avec Léon Feldhendler comme chef, secondé par Alexander Petcherski, un prisonnier de guerre russe juif surnommé Sacha, le 14 octobre 1943, la révolte éclate dans le camp. Les révoltés réussissent à désarmer des gardiens, à en tuer une douzaine et à ouvrir une brèche dans les barbelés. Plus de 300 déportés réussissent effectivement à sortir du camp, mais seulement 47 survivent à leur fuite. Des dizaines d’entre eux trouvent la mort dans le champ de mines entourant le camp. À l’occasion de cette émeute, neuf membres de la SS et deux gardiens trawnikis, des Volksdeutsche, périssent également. Par la suite, les SS assassinent presque tous les prisonniers du camp qui n’avaient pas pu s’enfuir ou même qui n’avaient en rien participé à la résistance, soit plusieurs centaines de personnes. Seuls quelques-uns sont conduits dans d’autres camps. En tout et pour tout, seulement 50 prisonniers survivent à la guerre.

Cette révolte fut l’une des trois qui éclatèrent dans les camps d’extermination (avec celle de Treblinka le 2 août 1943 et celle du Sonderkommando de Birkenau le 7 octobre 1944.

La révolte de Treblinka

Dans les territoires occupés par la Wehrmacht, en Pologne, en Ukraine, en Biélorussie, dans les Etats Baltes, vivait une population juive de plusieurs millions d’hommes. En conséquence, le Reichsfûhrer SS Heinrich Himmler donna l’ordre de « traiter » les terres nouvelles conquises par le troisième Reich dans son expansion vers l’Est. L’opération devait se dérouler en deux phases.

Premier temps : regroupement des Juifs dans un certain nombre de ghettos ainsi créés. Deuxième temps : liquidation progressive des ghettos ainsi créés. (…) Les « techniciens » de la solution finale arrivèrent à Vilna dans les fourgons de la Wehrmacht. Sans perdre un instant, ils s’attaquèrent au premier point du programme : la mise au ghetto. Mais pour qu’elle se fasse sans désordre, ils imaginèrent d’obtenir le concours des Juifs eux-mêmes et, pour cela, procédèrent à une mise en condition psychologique. (…)

Pour eux (les techniciens), le pogrom ne représentait pas une fin en soi mais un moyen de donner aux Juifs l’envie de se réfugier derrière les murs d’un ghetto. (…) La première mesure fut la création d’unités spéciales pogromistes. On leur donna le nom ronflant : Iptiagas (les élus), et on en vêtit les membres d’uniformes martiaux. (…) le premier pogrome eut lieu le lendemain dans un faubourg de la ville, à Chmipichok. (…) L’espoir revenait à pas lents lorsque le 17 juillet 1941 éclata le pogrom général. (…) Lorsque les « techniciens » leur ordonnèrent de nommer un Judenrat (Conseil juif), beaucoup crurent que la vie allait reprendre son cours, que les pogroms n’avaient été que des concessions faites par les occupants aux Lituaniens. Quand le Judenrat reçut l’ordre d’enregistrer tous les Juifs ceux-ci se présentèrent sans difficulté. (…)

Les pogroms restaient le dernier élément qui empêchait la vie de reprendre un cours à peu près normal. Alors, quand le bruit de la création d’un ghetto commença à courir, beaucoup pensèrent : « A l’intérieur du ghetto, nous serons pauvres et à l’étroit, mais on nous laissera en paix, il n’y aura plus d’enlèvements. » La mise en condition avait duré deux mois. Elle s’était déroulée sans u mouvement de révolte, sans une violence inutile. Les « techniciens » préparèrent l’ »opération ghetto » avec soin. (…) En marche vers le ghetto, on allait scinder la colonne en deux à un certain carrefour. Une des branches irait vers le ghetto dont les Juifs ignoraient encore l’emplacement, et l’autre… Cet inconnu prit un nom le 2 septembre (…) : Ponar. C’était le nom d’un lieu-dit en bordure de la forêt, à sept kilomètres de Vilna. (…) Quelques jours après son installation dans le ghetto, le Dr Dvorjetski fut réveillé un matin par des grattements furtifs (…) : Docteur, c’est moi, Pessia Aranovitch, je me suis évadée de Ponar (…) Ponar n’est pas un camp de travail ! On y tue tous les Juifs ! Tous les Juifs ! Voyons, ce n’est pas possible. Pourquoi tuerait-on tous les Juifs ?

(…) Je ne vis pas la forêt arriver. Soudain des cris, des coups, des barbelés, et une odeur terrible. (…) Par cinq, les hommes s’avançaient, ils marchaient cinquante mètres, s’arrêtaient et se baissaient. On entendait une salve et on les voyait disparaître. (…) Je me laissais tomber en avant en me disant : « ça y est, je suis morte » et j’ai perdu connaissance. (…)

Calme-toi Pessia, tu as de la fièvre et tu as fait un cauchemar. (…) On dirait que c’est une balle qui a fait cela. Quelque chose grouille au fonde de la plaie. (…) ce sont des fourmis rouges de la forêt ! (…) les nouvelles vont vite dans le ghetto. D’ici ce soir, tout le monde sera au courant. (…)

L’idée que la révélation du massacre des Juifs à Ponar pourrait déclencher une émeute venait seulement de lui apparaître. (…) Sur la place du Judenrat, il rencontra un avocat avec qui il avait été au lycée. Il le prit à part et lui révéla ce que lui avait raconté Pessia. Pourquoi créer une atmosphère de panique ? lui dit l’avocat. Nous sommes là pour rassurer les gens, les encourager.

Mais comment les encourager alors qu’on les massacre ?

Qui t’a dit cela ? Une fille à moitié folle. On ne peut tout de même pas déclencher une insurrection qui risquerait de nous coûter la vie à tous, pour de bon, à cause du cauchemar d’une femme. Tant que nous n’avons pas de certitude, il ne faut rien faire ! (…) L’avocat, qui était membre du Judenrat, avait opté pour l’ordre. C’était un bon Juif et un homme honnête, mais il pensait que cette histoire risquait de créer des troubles. Il était décidé à l’étouffer. Il pensait bien que des Juifs étaient tués, mais pas aussi systématiquement que le lui avait raconté son ancien camarade de classe. Cette fille était folle, ou bien elle cherchait à créer une panique dans le ghetto, mais on ne pouvait ajouter foi à son histoire. (…)

Le docteur revit Pessia un long moment après ce jour. Elle travaillait dans un atelier de couture du ghetto. (…) Elle n’avait plus jamais osé raconter son aventure. C’était, comme l’écrira le Dr Dvorjetski dans son bouleversant journal, « La victoire du ghetto » : « un témoin que l’on avait récusé. » (…)

Les « techniciens » étaient d’autant plus satisfaits que Vilna était un ghetto pilote, un ghetto expérimental. Trente mille Juifs avaient déjà été tués et rien n’en avait transpiré. Le calme le plus absolu régnait dans la ville. (…) Une partie de la population du ghetto travaillait dans des entreprises allemandes. On lui remit des certificats de travail en disant qu’il suffirait de les présenter au cours des rafles. Le ghetto se divisa en deux camps : ceux qui avaient un certificat et qui s’endormaient dans le sentiment de sécurité qu’ils en retiraient, et ceux qui n’en avaient pas et qui se sentaient vulnérables, isolés, abandonnés. Les rafles reprirent, frappant les « sans-certificats ». (…) Mais bientôt les privilégiés furent à leur tour divisés. Les certificats devinrent de deux sortes : avec ou sans photo. (…) Les « techniciens » en distribuèrent un bon nombre et effectuèrent une petite rafle sur les « sans-photo ». (…) C’est alors que le Judenrat annonça qu’il allait procéder à la distribution de certificats jaunes valables pour toute la famille. Gagné, pensèrent les Juifs. (…) Trois mille certificats furent distribués pour les vingt trois mille survivants du ghetto. Les Juifs étaient de nouveau divisés en « privilégiés » et en « parias ». Les parias supportèrent les premières rafles. Puis une nouvelle sorte de certificat fut créée : des certificats « roses » familiaux. (…) Quand les certificats familiaux étaient apparus, le problème s’était posé de savoir s’il fallait enregistrer ses parents et les désigner ainsi comme bouche inutiles. (…)

Le suprême art des « techniciens » était d’avoir donné la possibilité à chacun de tricher. Pour l’inscription de la famille, aucun état civil n’était demandé, et les célibataires, les veufs et les orphelins pouvaient faire enregistrer leur mère comme leur femme. Mais les autres devaient faire un terrible choix qui, de toute façon, les briserait (…) : qui préférez-vous, demandez les « techniciens » de Vilna, votre maman ou votre femme ? (…) La mise en condition s’achevait en apothéose et les techniciens s’apprêtaient à la mise à mort, lorsqu’ils apprirent qu’un mouvement de résistance « était né dans le ghetto. Deux jeunes filles avaient été arrêtées (…) On avait découvert sur elles un message adressé à l’Organisation Unie des Partisans. Elles étaient mortes sous la torture sans rien révéler de plus. Le ghetto était devenu une poudrière et les « techniciens » cessèrent immédiatement toute rafle. Le moindre incident pouvait déclencher une révolte qui risquait de gagner tous les autres ghettos de Pologne, de Lituanie, d’Ukraine et de Biélorussie. (…)

Cette nuit-là, de groupes furtifs s’étaient glissés par les égouts en dehors du ghetto pour rejoindre Mordechaï Tenebaum qui rassemblait dans la forêt le premier noyau de ce qui allait devenir l’Organisation Unie des Partisans. Aucun des participants n’avait plus de vingt ans. Ils étaient tous membres des Jeunesses sionistes. (…) la réunion fut brève. Mordechaï Tenebaum leur posa une question : « Que signifie le sionisme s’il n’y a plus de Juifs ? ». (…) Quelques semaines plus tard se tint, dans un couvent de Bénédictins des environs de Vilna, une réunion du mouvement Hashomer Hatzaïr. (…) Vous avez tous entendu parler de Pessia Aranovitch, cette jeune fille qui s’est enfuie de Ponar. Depuis nous avons eu d’autres témoignages. Nous ne pouvons plus nous boucher les yeux et croire que ceux qui sont déportés sont encore en vie. La vérité est qu’ils ont été emmenés à Ponar, c’est-à-dire à la mort. (…) L’extermination de quelques milliers de Juifs n’est que le prélude à l’extermination de millions. C’est-à-dire à notre complète annihilation. (…) La leçon de Vilna ne s’applique pas qu’à Vilna. (…) Notre première réponse doit être : il n’y a pas d’issue dans la fuite. (…) » Abba Kovner dit : « Il ne nous reste plus qu’à nous préparer à combattre avant de mourir. (…) »

Yaskov fut le premier capable de répondre : « Toute notre vie est tournée vers le pays d’Israël, ce n’est qu’un accident si nous sommes encore dans l’exil. Le judaïsme européen subit en ce moment une catastrophe, mais le jour où nous sommes entrés dans le mouvement, nous avons rompu avec lui. (…) Je ne suis pas lâche mais je demande : avons-nous le droit de sacrifier le pays d’Israël pour un vain combat ici ? » (…)

L’idée de la résistance armée était née. (…) la première réunion publique eut lieu dans la nuit du 31 décembre 1941. (…) Abba Kovner : « (…) Des 60.000 Juifs de la Jérusalem de Lituanie, il n’en reste plus que 20.000. Où sont les centaines d’hommes que l’on vient encore de déporter ? (…) Ils ont été emmenés à Ponar et Ponar, c’est la mort… Il n’y a qu’un moyen de répondre au boucher : la révolte. Ne laissons plus un Juif sortir du ghetto, rendons coup pour coup, défendons du moins notre honneur puisque nos vies ne nous appartiennent déjà plus. » (…) Parallèlement à ce travail de propagande, des contacts avaient été pris avec toutes les autres organisations (…). Le 23 janvier, se tint, dans un grenier du 6 de la rue Rudnitzki, la première assemblée générale de la résistance. (…) Finalement, un ouvrier qui allait devenir le commandant de l’Etat-Major de l’Organisation Unie des Partisans, Itzak Wittenberg, proposa de rester dans le ghetto jusqu’à la liquidation pour y mener un ultime combat, puis de fuir en entraînant le maximum de « civils » par des itinéraires préparés à l’avance. (…) L’organisation purement militaire du mouvement de résistance fut mise sur pied quelques jours plus tard. Elle se composait d’un état-major de cinq membres. Le plus âgé, Itzhak Wittenberg, avait vingt-trois ans. (…)

Cette histoire de résistance posait aux « techniciens » un problème nouveau. (…) et les amenait à reconsidérer toute leur stratégie basée sur la « bonne volonté » des victimes. (…) Vu sous cet angle, le problème n’était pas de détruire le noyau de résistance mais de désamorcer son pouvoir sur la masse. Pour cela, il fallait amener cette masse à rejeter ses « mauvais bergers » ; l’idéal étant qu’elle les livre elle-même. (…) Le lendemain, dès l’aube, les policiers parcoururent la ville appelant la population à se réunir sur la place du Judenrat. (…) Jacob Genn (qui avait été nommé par les « techniciens » allemands le chef du ghetto de Vilna puis de tous les ghettos) commença par un historique du ghetto. Il rappela les rafles terribles, les parents disparus, la peur qui régnait alors, puis le calme que connaissait le ghetto depuis quelques mois. Il dit : « Ce calme, aujourd’hui, est menacé. Menacé à cause d’un homme. (…)

J’ai convoqué cet homme hier, et je lui ai demandé de se livrer pour sauver le ghetto. Il a refusé. » (…) A midi, l’adjoint de Genns fit annoncer que les Allemands avaient fait appeler des chars et de l’aviation. (…) Une voix se détacha : « Juifs de tous les immeubles, si dans une heure Wittenberg n’est pas livré, le ghetto sera détruit. » (…) Wittenberg dit : « Nous n’avions même pas le droit de mourir en nous défendant. « et se rendit. (…) Le Dr Dvorjetski devait noter : « la vie du ghetto reprit son cours normal, mais, à partir de ce jour, on n’osa plus se regarder dans les yeux. » Quelques temps plus tard, le ghetto était liquidé. » (…)

« Le ghetto de Varsovie était une formidable concentration de 600.000 Juifs. Son extermination demandait la création d’installations à sa mesure. (…) La première chambre à gaz était née. La route allait être encore longue jusqu’aux chambres à gaz ultra-modernes d’Auschwitz fonctionnant au Cyclon B, mais la voie était tracée. (…) Il y avait avant guerre, sur la ligne Siedlec-Malkinia, non loin du grand axe ferroviaire Varsovie-Bialystok, une petite station oubliée, au nom étrange et beau : Treblinka. (…)

Quand, au printemps 1942, il fut question de créer un grand camp d’extermination pour les Juifs de Varsovie, les « techniciens » se souvinrent de cette petite station perdue au milieu de la lande. (…) Dans l’esprit de ses promoteurs, Treblinka, ainsi d’ailleurs que les cinq autres camps d’extermination, Auschwitz, Maïdanek, Sobibor, Belzec et Chelmno, avait une double vocation : extermination et récupération. Extermination des Juifs et récupération de leurs vêtements, argent, valeurs et objets divers dont ils avaient pu se munir. (…) Pour que le camp fonctionne tout seul, il fallait, tout comme à Vilna, l’organiser en auto-administration. Il fallait que les Juifs eux-mêmes deviennent les responsables tant du rendement que de la discipline. (…) L’organigramme de Treblinka prévoyait un Commandant juif, deux kapos-chefs (un par camp), plus un kapo assisté de deux contremaîtres par kommando. (L’ingénieur Galewski fut nommé commandant juif de Treblinka malgré sa réticence.) (…) Le premier signe de renaissance d’une vie sociale apparut à Treblinka. (…) Leur première affirmation de liberté avait été le suicide. (…) La deuxième reconquête avait été la première manifestation de solidarité dans la mort. (…) Que peut-on faire ? demanda Choken dès que Berliner eut fini de lui expliquer ce qu’était Treblinka. (…) Il faut essayer de fuir, lui répondit Berliner. (…) Vous avez raison dit l’homme qui venait de s’approcher (Galewski). Je crois que nous devons essayer de faire quelque chose. (…) Le Comité de Résistance de Treblinka était né. (…) Les trois hommes prirent l’habitude de se réunir chaque soir. (…) Ils décidèrent que Choken et Berliner, s’ils réussissaient leur évasion, iraient dans les ghettos avertir les juifs de ce qu’était Treblinka. (…)

Galewski : « Là est l’extraordinaire puissance du système nazi. Comme certaines araignées, il endort ses victimes avant de les tuer ; Cela peut sembler compliqué mais c’était le seul moyen. Imaginez que les SS soient arrivés en proclamant qu’ils allaient nous tuer tous, en le jurant, et en commençant à le prouver. Cela ne fait aucun doute que les deux millions et demi de Juifs polonais se seraient révoltés. Ils l’auraient fait, le dos au mur, avec le courage du désespoir. Ce ne sont pas quelques milliers d’hommes qu’il aurait fallu alors mais la Wermacht tout entière, et encore n’est-il pas sûr qu’elle aurait obéi. Alors que là, regardez, non seulement les Juifs se laissent tuer sans un geste de révolte, mais ils aident encore leurs bourreaux dans leur œuvre d’extermination. » (…) Un plan sommaire fut élaboré. Des groupes de combat seraient recrutés parmi des prisonniers sûrs et sachant tenir une arme. Ils attaqueraient les allemands et les Ukrainiens, détruiraient les installations du camp et organiseraient l’évasion collective de tous les prisonniers. (…)

Choken avait atteint Varsovie dans les premiers jours du mois de janvier. Là, on l’avait écouté, avec indifférence souvent et hostilité parfois, mais on l’avait laissé parler. (…) Il était sur le point de se faire emmener à Treblinka pour y retrouver Galewski lorsqu’un soir trois jeunes gens l’avaient abordé et poussé sous la voûte d’une porte cochère. (…) Il venait d’entrer en contact avec l’organisation de résistance juive de Varsovie qui, depuis quelques temps, tenait le ghetto et qui allait, trois mois plus tard, mener un combat aussi farouche que désespéré. (…) Il existe un témoignage bouleversant de ce que ressentirent les combattants des ghettos à la veille du combat final. C’est la dernière lettre de Mordechaï Tenebaum : « Quelqu’un connaîtra-t-il un jour l’histoire de notre lutte héroïque ? (…) Combien y a-t-il eu de combats semblables que bous ne connaissons pas, que nous ne connaîtrons jamais ? »

Le premier assaut commença avant le jour. C’était le 19 janvier. Les gardes ukrainiens, lettons, biélorussiens marchaient en tête, puis venait la police polonaise et enfin les unités spéciales de la SS. Ils avançaient sans crainte, occupant le milieu de la chaussée. Le Commandant juif les laissa pénétrer dans le dispositif de défense avant de déclencher le feu. La fusillade éclata de partout à la fois (…) De toutes les maisons retentit un formidable hourra. La contre-attaque commença an début de l’après-midi. Le bunker de Choken résista pendant trois heures (…) il fut investi au lance-flammes. (…) Alors, du fond de la détresse qui assaillit Choken monta une idée : arriver jusqu’à Treblinka pour lui dire que le combat était possible et que la victoire ne pouvait venir que du fond de l’abîme. (…) Aidé par un autre déporté, Choken avait réussi à se traîner (…) jusqu’au convoi pour Treblinka. (…)

La voix de Choken faiblissait de plus en plus et Galewski était obligé de se pencher sur lui pour entendre ce qu’il disait : « Il n’y a pas de vengeance possible et la haine est stérile. Ce n’est pas mourir dans un combat désespéré qu’il faut, ce n’est pas tuer des Allemands qui importe. Ce qu’il faut, c’est une victoire et des témoins pour la raconter, des témoins, Schlomo, des témoins de la victoire des Juifs sur les SS. » Galewski : « N’oublions pas que cette révolte ne doit pas être le fait d’une poignée mais de la masse. Djiélo ne comprenait pas cette dimension collective du mouvement. (…) Indéniablement, Djiélo était le chef militaire de la révolte (…) du groupe d’hommes qui l’organisait, l’encadrait, mais les véritables acteurs étaient la masse anonyme des prisonniers. La révolte, comme l’extermination, était un phénomène collectif. Un peuple tout entier, dont chaque individu avait peu de chances de survivre mais était sûr aussi qu’un « élu » au moins serait sauf et raconterait et, donc, que la mission serait remplie. (…) C’était le vendredi 30. Lalka (un responsable du camp) venait de prendre une permission. (…) Le lendemain, le comité de résistance lançait « La date sera le lundi 2 août 1943, nous confirmerons le matin par les moyens convenus. Le cri de ralliement sera : « Révolution ! A Berlin ! » (…) Le groupe d’intervention du Comité dispose de cinq fusils, d’un revolver et d’une grenade, la grenade qui doit donner le signal. (…) la grenade roule, s’arrête et explose. La révolte a commencé. (…) Tous les membres du Comité et la plupart de ceux qui jouèrent un rôle dans le soulèvement du camp périrent au cours de la révolte. Sur le millier de prisonniers qui se trouvaient alors dans le camp, six cents environ parvinrent à s’évader et à gagner les forêts voisines sans être repris. Sur ces six cents évadés, il ne restait un an plus tard, à l’arrivée de l’Armée Rouge que quarante survivants. Les autres avaient été tués (…)

Ces quarante survivants vivent encore aujourd’hui, dispersés dans le monde entier. (…) Schalom Kohn réussit à s’enfuir avec huit autres camarades.. (…) Ils rencontrèrent un groupe de partisans polonais d’extrême gauche (…) et se joignirent à eux. (…) Octobre 1946 : un fils est né. Les Kohn décidèrent de partir pour la Palestine. (…) Un bateau doit appareiller pour la Palestine. C’est un vieux rafiot qui ne tient plus que par la peinture. Il s’appelle Exodus. L’appareillage se fait de nuit pour tromper la surveillance des Anglais qui essayent par tous les moyens d’empêcher les Juifs de gagner la Palestine. (…) A Haïfa, les Anglais les font réembarquer (…) sur un bateau pour … Hambourg ! Ils sont internés quelques jours dans un camp entouré de barbelés. De là on les amène à Munich dans un autre camp (…) Schalom s’enfuit de nouveau avec sa femme et son fils. Ils atteignent Marseille en mai 1948 pour apprendre que l’Etat d’Israël vient d’être créé. (…) ils sautent dans le premier bateau et arrivent à Haïfa (…) Kohn croit que son périple est terminé mais, en bas de la passerelle, un groupe de jeunes soldats de la Haganah crie : « Les femmes à droite, les hommes à gauche ! » Il croit rêver, se demande s’il doit rire ou pleurer. (…) Il touche un uniforme et un fusil. (…) Le soir tombe sur le Neguev. Le camion s’arrête au bord d’une tranchée. Tout le monde descend. Un officier s’approche : « Nous attendons une attaque pour cette nuit. Il faudra tenir coûte que coûte. »

« Le premier signe de renaissance d’une vie sociale apparut à Treblinka. (…) Leur première affirmation de liberté avait été le suicide. (…) La deuxième reconquête avait été la première manifestation de solidarité dans la mort. (…) Que peut-on faire ? demanda Choken dès que Berliner eut fini de lui expliquer ce qu’était Treblinka. (…) Il faut essayer de fuir, lui répondit Berliner. (…) Vous avez raison dit l’homme qui venait de s’approcher (Galewski). Je crois que nous devons essayer de faire quelque chose. (…) Le Comité de Résistance de Treblinka était né. (…) Les trois hommes prirent l’habitude de se réunir chaque soir. (…) Ils décidèrent que Choken et Berliner, s’ils réussissaient leur évasion, iraient dans les ghettos avertir les juifs de ce qu’était Treblinka. (…) Galewski : « Là est l’extraordinaire puissance du système nazi. Comme certaines araignées, il endort ses victimes avant de les tuer ; Cela peut sembler compliqué mais c’était le seul moyen. Imaginez que les SS soient arrivés en proclamant qu’ils allaient nous tuer tous, en le jurant, et en commençant à le prouver. Cela ne fait aucun doute que les deux millions et demi de Juifs polonais se seraient révoltés. Ils l’auraient fait, le dos au mur, avec le courage du désespoir. Ce ne sont pas quelques milliers d’hommes qu’il aurait fallu alors mais la Wermacht tout entière, et encore n’est-il pas sûr qu’elle aurait obéi. Alors que là, regardez, non seulement les Juifs se laissent tuer sans un geste de révolte, mais ils aident encore leurs bourreaux dans leur œuvre d’extermination. » (…) Un plan sommaire fut élaboré. Des groupes de combat seraient recrutés parmi des prisonniers sûrs et sachant tenir une arme. Ils attaqueraient les allemands et les Ukrainiens, détruiraient les installations du camp et organiseraient l’évasion collective de tous les prisonniers. (…)

Choken avait atteint Varsovie dans les premiers jours du mois de janvier. Là, on l’avait écouté, avec indifférence souvent et hostilité parfois, mais on l’avait laissé parler. (…) Il était sur le point de se faire emmener à Treblinka pour y retrouver Galewski lorsqu’un soir trois jeunes gens l’avaient abordé et poussé sous la voûte d’une porte cochère. (…) Il venait d’entrer en contact avec l’organisation de résistance juive de Varsovie qui, depuis quelques temps, tenait le ghetto et qui allait, trois mois plus tard, mener un combat aussi farouche que désespéré. (…) Il existe un témoignage bouleversant de ce que ressentirent les combattants des ghettos à la veille du combat final. C’est la dernière lettre de Mordechaï Tenebaum : « Quelqu’un connaîtra-t-il un jour l’histoire de notre lutte héroïque ? (…) Combien y a-t-il eu de combats semblables que bous ne connaissons pas, que nous ne connaîtrons jamais ? »

Le premier assaut commença avant le jour. C’était le 19 janvier. Les gardes ukrainiens, lettons, biélorussiens marchaient en tête, puis venait la police polonaise et enfin les unités spéciales de la SS. Ils avançaient sans crainte, occupant le milieu de la chaussée. Le Commandant juif les laissa pénétrer dans le dispositif de défense avant de déclencher le feu. La fusillade éclata de partout à la fois (…) De toutes les maisons retentit un formidable hourra. La contre-attaque commença an début de l’après-midi. Le bunker de Choken résista pendant trois heures (…) il fut investi au lance-flammes. (…) Alors, du fond de la détresse qui assaillit Choken monta une idée : arriver jusqu’à Treblinka pour lui dire que le combat était possible et que la victoire ne pouvait venir que du fond de l’abîme. (…) Aidé par un autre déporté, Choken avait réussi à se traîner (…) jusqu’au convoi pour Treblinka. (…) La voix de Choken faiblissait de plus en plus et Galewski était obligé de se pencher sur lui pour entendre ce qu’il disait : « Il n’y a pas de vengeance possible et la haine est stérile. Ce n’est pas mourir dans un combat désespéré qu’il faut, ce n’est pas tuer des Allemands qui importe. Ce qu’il faut, c’est une victoire et des témoins pour la raconter, des témoins, Schlomo, des témoins de la victoire des Juifs sur les SS. »

(…) Galewski : « N’oublions pas que cette révolte ne doit pas être le fait d’une poignée mais de la masse. Djiélo ne comprenait pas cette dimension collective du mouvement. (…) Indéniablement, Djiélo était le chef militaire de la révolte (…) du groupe d’hommes qui l’organisait, l’encadrait, mais les véritables acteurs étaient la masse anonyme des prisonniers. La révolte, comme l’extermination, était un phénomène collectif. Un peuple tout entier, dont chaque individu avait peu de chances de survivre mais était sûr aussi qu’un « élu » au moins serait sauf et raconterait et, donc, que la mission serait remplie. (…) C’était le vendredi 30. Lalka (un responsable du camp) venait de prendre une permission. (…) Le lendemain, le comité de résistance lançait « La date sera le lundi 2 août 1943, nous confirmerons le matin par les moyens convenus. Le cri de ralliement sera : « Révolution ! A Berlin ! » (…) Le groupe d’intervention du Comité dispose de cinq fusils, d’un revolver et d’une grenade, la grenade qui doit donner le signal. (…) la grenade roule, s’arrête et explose. La révolte a commencé. (…) Tous les membres du Comité et la plupart de ceux qui jouèrent un rôle dans le soulèvement du camp périrent au cours de la révolte. Sur le millier de prisonniers qui se trouvaient alors dans le camp, six cents environ parvinrent à s’évader et à gagner les forêts voisines sans être repris. Sur ces six cents évadés, il ne restait un an plus tard, à l’arrivée de l’Armée Rouge que quarante survivants. Les autres avaient été tués (…)

Ces quarante survivants vivent encore aujourd’hui, dispersés dans le monde entier. (…) Schalom Kohn réussit à s’enfuir avec huit autres camarades.. (…) Ils rencontrèrent un groupe de partisans polonais d’extrême gauche (…) et se joignirent à eux. (…) Octobre 1946 : un fils est né. Les Kohn décidèrent de partir pour la Palestine. (…) Un bateau doit appareiller pour la Palestine. C’est un vieux rafiot qui ne tient plus que par la peinture. Il s’appelle Exodus. L’appareillage se fait de nuit pour tromper la surveillance des Anglais qui essayent par tous les moyens d’empêcher les Juifs de gagner la Palestine. (…) A Haïfa, les Anglais les font réembarquer (…) sur un bateau pour … Hambourg ! Ils sont internés quelques jours dans un camp entouré de barbelés. De là on les amène à Munich dans un autre camp (…) Schalom s’enfuit de nouveau avec sa femme et son fils. Ils atteignent Marseille en mai 1948 pour apprendre que l’Etat d’Israël vient d’être créé. (…) ils sautent dans le premier bateau et arrivent à Haïfa (…) Kohn croit que son périple est terminé mais, en bas de la passerelle, un groupe de jeunes soldats de la Haganah crie : « Les femmes à droite, les hommes à gauche ! » Il croit rêver, se demande s’il doit rire ou pleurer. (…) Il touche un uniforme et un fusil. (…) Le soir tombe sur le Neguev. Le camion s’arrête au bord d’une tranchée. Tout le monde descend. Un officier s’approche : « Nous attendons une attaque pour cette nuit. Il faudra tenir coûte que coûte. »

Jean-François Steiner

La révolte du ghetto de Varsovie

Début janvier 1943, les autorités allemandes décident l’accélérer la déportation de la population civile vers les camps d’extermination afin de « liquider » définitivement le ghetto.

Le 18 janvier, l’« Union militaire juive » (Żydowski Związek Wojskowy, ŻZW), l’« Organisation juive de combat » (Żydowska Organizacja Bojowa, ŻOB) s’opposent par la force à une nouvelle vague de déportation, après quatre jours de combats de rue le ghetto est paralysé et les déportations stoppées.

Le 19 avril, la police et les forces auxiliaires SS entrent dans le ghetto sous le commandement du SS Oberführer Ferdinand von Sammern-Frankenegg afin de faire reprendre les déportations. Bien qu’équipées de tanks et d’artillerie les forces allemandes rencontrent une très vive résistance et le plan prévoyant une prise intégrale du ghetto en trois jours échoue. Aussi, Ferdinand von Sammern-Frankenegg est-il remplacé par Jürgen Stroop, qui met quatre semaines à anéantir le ghetto.

Les forces juives polonaises alignent 400 insurgés de ŻZW conduits par Dawid Moryc Apfelbaum et Paweł Frenkel et environ 500 combattants de la ŻOB (Organisation juive de combat) sous les ordres de Mordechaj Anielewicz. L’« Armée Interieure » polonaise (Armia Krajowa, AK) a fourni quelques hommes, mais aussi des armes. Marek Edelman, seul commandant survivant de l’insurrection, donne un nombre de combattants plus restreint : « Je me souviens d’eux tous, des garçons et des filles, 220 au total », âgés de 13 à 22 ans. Marek Edelman avait 24 ans lorsqu’il a pris le commandement de l’un des trois groupes de combattants, constitué de 50 combattants2. Après la mort des premiers dirigeants et le suicide de Mordechaj Anielewicz le 8 mai, c’est lui qui dirige l’insurrection. Ayant survécu aux combats, il participera l’année suivante au soulèvement de Varsovie. La nourriture manquait terriblement. Marek Edelman indique : « nous ne mourions pas de faim. On peut vivre pendant trois semaines simplement avec de l’eau et du sucre », que lui et ses hommes trouvaient chez ceux qui avaient été déportés.

Durant les combats, environ 7 000 résidents du ghetto ont été tués, 6 000 ont été brûlés vifs ou gazés durant la destruction totale du quartier, les Allemands déportèrent les survivants dans le camp d’extermination de Treblinka et dans les camps de travail de Poniatowa, de Trawniki et de Majdanek.

Après la destruction des état-majors de la ŻOB et de la ŻZW et la chute officielle du ghetto, de petits groupes de survivants continuent la lutte armée dans les ruines jusqu’au mois de juin 1943. Certains groupes de combattants parviennent également à sortir du ghetto et continent la lutte rejoignant les partisans sous le couvert des forêts de la région. L’impact moral et historique de l’insurrection du ghetto de Varsovie fut important. La résistance dépassa les prévisions allemandes, même si l’issue était certaine vu le déséquilibre des forces. Arie Wilner (pseudo Jurek), soldat de la ŻOB, a résumé le sens de ce combat en ces termes : « My nie chcemy ratować życia. Żaden z nas żywy z tego nie wyjdzie. My chcemy ratować ludzką godność » (« Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine »)

« Quand, en septembre 1939, l’armée allemande entra en Pologne, le processus administratif de destruction en était déjà arrivé au stade de la concentration. (…) En réalité, la Pologne devint dès son occupation un terrain d’expérimentation où la machine de destruction eut tôt fait de rattraper et de surpasser les accomplissements de la bureaucratie berlinoise. (…) Les Juifs polonais représentaient un dixième de la population – 3,3 millions de personnes sur 33 millions. (…) Varsovie en comptait à elle seule 400.000, c’est-à-dire presque autant que l’Allemagne d’avant 1933 (…) Les déraciner et les isoler constituait une opération d’ampleur toute différente et qui appela des solutions tout aussi différentes. (…)

La bureaucratie ressuscita en Pologne le ghetto médiéval entièrement coupé du reste du monde. (…) Le 19 septembre 1939, Heydrich, le chef de la Police de sécurité, s’entretint avec le Quartier maître général Wagner, représentant le Haut commandement (…) Décision fut prise d’éliminer les Juifs des régions majoritairement germanophones, de les chasser de toutes les campagnes polonaises et de les concentrer dans des ghettos situés dans les grandes villes. (..) dans la deuxième partie, Heydrich ordonnait d’instituer dans chaque communauté juive un « Conseil des anciens » dit aussi Judenrat, composé de personnalités influentes et de rabbins. Ces conseils seraient pleinement responsables de la parfaite exécution de toutes les instructions. (…) La ghettoïsation était une affaire de trop grande envergure pour les quelques unités équivalentes à des bataillons (…) Au cours de la première phase, on devait transférer 600.000 Juifs (…) puis rassembler deux millions de personnes dans des quartiers clos, dans des ghettos. L’armée avait exigé qu’on attendit pour entreprendre le « nettoyage » la transmission des pouvoirs aux autorités civiles (juives) L’aspect le plus important de la concentration, avant l’établissement des ghettos, fut l’instauration des Conseils juifs (Judenräte). (…) En Pologne comme à l’intérieur du Reich, les Judenräte se composèrent pour l’essentiel de notabilités juives d’avant guerre (…) Mais les Judenräte ainsi installés se retrouvèrent dans un contexte bien différent de celui d’autrefois. (…) Ils allaient devoir assumer une fonction radicalement différente qui consisterait à transmettre à la population juive les ordres et les règlements allemands, à utiliser une police juive pour exécuter la volonté allemande, à livrer à l’ennemi allemand des biens des Juifs, le travail des Juifs, les vies des Juifs. (…) les ghettos apparurent tout d’abord dans les territoires incorporés, durant l’hiver 1939-40 et le premier grand à Lodz en avril 1940. Au cours du printemps, le mouvement gagna peu à peu le Gouvernement général, om le ghetto de Varsovie fut créé en octobre 1940. (…) La première grande opération, qui servit d’expérience pour toutes les suivantes, fut l’établissement du ghetto de Lodz. (…) Uebelhoer, président de la région écrivait dans son ordre : « La création du ghetto n’est évidemment qu’une mesure transitoire. Il m’appartiendra de décider à quel moment et par quels moyens le ghetto, et du même coup la ville de Lodz, seront nettoyés des Juifs. » (…) A la fin de l’année 1941, presque tous les Juifs des territoires incorporés et du Gouvernement général se trouvaient dans les ghettos. (…) La ghettoïsation modifia fondamentalement la nature et les fonctions des Conseils juifs. Le ghetto de Varsovie était une formidable concentration de 600.000 Juifs. Son extermination demandait la création d’installations à sa mesure. (…) La première chambre à gaz était née. La route allait être encore longue jusqu’aux chambres à gaz ultra-modernes d’Auschwitz fonctionnant au Cyclon B, mais la voie était tracée. (…) Il y avait avant guerre, sur la ligne Siedlec-Malkinia, non loin du grand axe ferroviaire Varsovie-Bialystok, une petite station oubliée, au nom étrange et beau : Treblinka. (…) Quand, au printemps 1942, il fut question de créer un grand camp d’extermination pour les Juifs de Varsovie, les « techniciens » se souvinrent de cette petite station perdue au milieu de la lande. (…) Dans l’esprit de ses promoteurs, Treblinka, ainsi d’ailleurs que les cinq autres camps d’extermination, Auschwitz, Maïdanek, Sobibor, Belzec et Chelmno, avait une double vocation : extermination et récupération. Extermination des Juifs et récupération de leurs vêtements, argent, valeurs et objets divers dont ils avaient pu se munir. (…) Pour que le camp fonctionne tout seul, il fallait, tout comme à Vilna, l’organiser en auto-administration. Il fallait que les Juifs eux-mêmes deviennent les responsables tant du rendement que de la discipline. (…) L’organigramme de Treblinka prévoyait un Commandant juif, deux kapos-chefs (un par camp), plus un kapo assisté de deux contremaîtres par kommando. (L’ingénieur Galewski fut nommé commandant juif de Treblinka malgré sa réticence.) (…) Dans le ghetto, le président du Judenrat se trouvait de facto constituer avec ses adjoints une véritable administration municipale (…) la police posa un problème spécifique. Le service d’ordre du ghetto de Varsovie constituait la plus importante force de police juive de toute la Pologne occupée ; ses effectifs s’élevaient à un moment à 2000 hommes. (…) Le 26 octobre 1939, l’administration du Gouvernement général institua le principe général du travail forcé. (…) Un décret du 2 décembre 1939 autorisa tous les Judenräte du territoire à organiser les détachements de travail forcé. (…) Les camps de travail furent créés en vue d’employer les Juifs en plus grande masse et à des réalisations de tout autre envergure. (…) dans les premiers temps, on n’utilisa toute cette main d’œuvre que sur les chantiers de fossés antichars, d’aménagement hydraulique, de voies ferrées ou autres. Par la suite, des entreprises industrielles vinrent installer des ateliers dans certains camps ; corrélativement on créa d’autres camps à proximité des grandes usines. (…) Travaillant sept jours sur sept de l’aube au crépuscule, les Juifs s’effondraient physiquement. (…) L’armée devint progressivement le principal demandeur. Ainsi, les ghettos devinrent-ils partie intégrante de l’économie de guerre. (…) L’autre courbe ascendante était celle de la mortalité. La famine ne cessant de s’aggraver, la lutte pour la vie commença à tourner à la sauvagerie. (…) Le ghetto de Lodz (..) dont la population cumulée s’éleva à environ 200.000 habitants eut plus de 45.000 morts. A Varsovie, quelques 470.000 personnes vécurent dans le ghetto (…), on en enterra 83.000. (…) La nouvelle étape signifiait forcément que les Juifs cesseraient d’exister dans l’Europe nazie. Le vocabulaire officiel allemand dénomma le passage à ce dernier stade « solution finale de la question juive ». (…) L’anéantissement se réalisa en deux grands ensembles d’opérations. Le premier commença dès l’invasion de l’Union soviétique, le 22 juin 1941. De petits unités des SS et de la Police s’avancèrent en territoire occupé, avec mission de tuer sur place toute la population juive. Il ne s’écoula que peu de temps entre la mise en route de ces massacres itinérants et le lancement de la deuxième grande opération qui aboutit à transporter les Juifs d’Europe centrale, occidentale et sud-orientale dans les camps munis d’installation de gazage. (…) C’est en août 1941 que la tuerie prit un caractère massif. (…) l’accord avec la police roumaine fonctionna parfaitement. L’Einsatzgruppe et la police roumaine massacraient de concert des milliers de Juifs. Ce n’était encore rien à côté du bain de sang qui allait suivre à l’automne. Odessa, où vivait la plus importante communauté juive d’Union soviétique, fut prise par la 4e armée roumaine le 16 octobre 1941 après un long siège. (…) Communistes et Juifs, (…) On a avancé une estimation de 25 à 30.000 morts. (…) Dans son ensemble, la population slave ne fut guère tentée de participer à des actes d’une si extrême sauvagerie. (…) Au bout du compte, les Einsatzgrupppen avaient quelques milliers d’hommes, et les Juifs étaient plusieurs millions. Puisqu’ils n’étaient pas préparés à se battre contre les Allemands, on est en droit de se demander pourquoi ils ne cherchèrent pas leur salut dans la fuite. (…) les Juifs étaient d’autant moins vigilants que la presse et la radio soviétiques avaient tu ce qui se passait au-delà des frontières (traité germano-soviétique oblige). (…) Ils n’avaient pas compris qu’il y avait péril à demeurer. (…) les opérations étaient organisées de telle sorte que la population s’en aperçut à peine. Même les Juifs survivants gardaient l’impression que les victimes avaient simplement été transférées ailleurs. (…) (Dans la zone d’Ukraine, de Galicie, dans les territoires de l’est…), des Judenräte étaient organisés partout. (…) Chaque ghetto avait son service d’ordre, armé de matraques en caoutchouc et de gourdins. Les municipalités étaient autorisées à saisir et à administrer les biens juifs. Les juifs de sexe masculin entre quinze et soixante ans étaient astreints au travail forcé. Les maires et les conseils juifs étaient déclarés responsables du recrutement. (…) Dans les ghettos, toutes les lignes téléphoniques étaient coupées, les relations postales avec l’extérieur supprimées dans les deux sens. (…) Mais les ghettos eux-mêmes commençaient à poser des problèmes, car ils devenaient des foyers de résistance. Contre les juifs des forêts l’offensive commença au début de 1942. Pendant les mois de février et mars, Jeckeln, chef de SS et de la police au nord, mena contre les partisans des opérations qui préfiguraient celles qu’allait un peu plus tard organiser von dem Bach. (…) Les Allemands y fusillèrent 1274 « suspects » et massacrèrent 8350 Juifs. (…) Il est possible de conclure que ces actions contre les Juifs des forêts se soldèrent par de grands succès, même si plusieurs milliers y échappèrent et purent survivre jusqu’au retour de l’armée soviétique. (…)

Dans les ghettos, les tentatives faites par les Juifs pour organiser un mouvement échouèrent presque entièrement. A Riga et dans une moindre mesure à Kaumas, les policiers juifs voulurent s’entraîner au maniement des armes à feu ; mais dans les deux cas les Allemands les capturèrent avant qu’ils aient tiré une seule cartouche..Dans le ghetto de Vilius, où la plupart des Juifs avaient été fusillés e 1941, une Organisation unie des partisans se forma en janvier 1942. Sa direction comprenait des communistes, des sionistes révisionnistes nationalistes, et des membres des autres mouvements sionistes Hashomer Hatzaïr et Hanoar Hazioni ; cet amalgame politique peu coutumier confia le commandement au communiste Yitzhak Wittenberg. Ces partisans juifs se fixèrent pour mission de livrer ouvertement bataille le jour où le ghetto de Vilius serait menacé d’anéantissement total. (…) En juillet 1943, les Allemands capturèrent les dirigeants communistes polonais et lithuaniens, et découvrirent que Wittenberg était communiste. La police allemande exigea qu’il se livrât, sous menace implicite de représailles massives. (…) Wittenberg voulait combattre sur le champs ; au contraire, les partisans refusaient de croire que l’heure eût sonné pour le ghetto (…) Wittenberg sortit du ghetto pour aller à la mort. (…) Le ghetto de Vilius disparut au cours des mois d’août et septembre 1943. (…) Abraham Sutzkever, réfléchissant à ces événements après la guerre, concluait : « Nous devons aujourd’hui reconnaître l’erreur de la décision d’état-major qui obligea Wittenberg à s’offrir en sacrifice pour le salut de vingt mille Juifs. Nous aurions dû nous mobiliser et nous battre. »

Les déportations depuis l’ancien Reich

Près de 73.000 Juifs vivaient à Berlin au début d’octobre 1941. (…) Les principales figures de la Reichsvereinigung étaient Léo Baeck, président du Vorstand, et Paul Epstein, principal adjoint pour les affaires courantes. A l’échelon de la communauté, le président était Moritz Henschel, et le spécialiste de la migration PhlippKozower (…) Bien que la Gestapo de Berlin tint de plus en plus à préserver le secret des opérations, elle avertissait invariablement les responsables juifs des dates des prochains convois. C’est ainsi que le 29 juillet 1942, Stübbs et Prüfer informèrent Kozower que trois convois partiraient pour Theresienstadt les 17 août, 14 septembre et 5 octobre, et que deux convois « vers l’est » étaient prévus pour les 15 et 31 août. La Gestapo mit les dirigeants juifs dans le secret parce qu’elle compta toujours sur leur concours pour effectuer le travail préparatoire. (…) Ils avaient besoin des auxiliaires juifs aux points de rassemblement pour réceptionner et encadrer les victimes jusqu’au moment du départ. (…) Les Juifs étaient également chargés du ravitaillement des convois qui partaient de Berlin comme de ceux qui traversaient la capitale. (…) La direction juive fournissait non seulement le personnel, les centres de regroupement et les approvisionnements, mais elle participait à la tâche, beaucoup plus délicate, de remplir les quotas fixés pour les déportations. (…) A la fin 1942, (…) les Ordner (service d’ordre juif), munis de brassards rouges, escortèrent la Gestapo dans la ville, de maison en maison. (…) Au moins 250.000 Juifs furent déportés (…) dont la moitié venant de l’ancien Reich (…) Les Juifs déportés vers l’Ostland furent fusillés à Kaumas, Riga et Minsk. Ceux qui furent dirigés vers les territoires occupés de Pologne périent dans les camps de la mort de Kulmhof, Auschwitz, Belzec, Sobibor, Treblinka et Lublin (Maïdanek). (…)

L’extermination

Après que Hitler eut assuré le Gouverneur général Frank en mars 1941 que son gouvernement général serait le premier territoire à être débarrassé de ses Juifs. (…) Frank déclarait au chef de la division de la santé, le Dr Walbaum, que le Ghetto de Varsovie serait le premier endroit du gouvernement général à être nettoyé de ses Juifs. (…) Kulmhof fut le premier centre de mise à mort à entrer en activité. (…) Bien qu’un demi million de Juifs au moins eussent péri dans les ghettos, il en restait environ 2.200.000 dans la zone de déportation (…) Il fallait des renforts, on les obtint. En juillet 1942, les 23e et 272e bataillons lettons furent importés de Riga pour la grande rafle du ghetto de Varsovie, et en 1943 un bataillon d’instruction ukrainien fut déployé dans la bataille du ghetto de Varsovie. Les unités de la Waffen-SS étaient obligées de prêter main-forte (…) La police juive elle-même fut fréquemment mise à contribution. Le service d’ordre juif de Varsovie se fit particulièrement remarquer lors des déportations de l’été 1942. (…) Si le secret des opérations était difficile à préserver dans la zone germano-tchèque, il posait deux fois plus de problèmes en Pologne. Le territoire du Reich-Protectorat n’avait pas de camp de la mort et les transports partaient pour la plupart en direction de l’est. La Pologne, en revanche, abritait les six centres de mise à mort et les transports polonais effectuaient dans toutes les directions de courts trajets ne dépassant pas 300 kilomètres. Beaucoup de regards étaient fixés sur ces convois et les suivaient jusqu’à leur destination. Le chef adjoint de l’Armée de l’Intérieur – la Résistance clandestine polonaise dirigée depuis Londres -, le général Tadeusz Bor-Komorowski, rapporte qu’au printemps 1942, il détenait des informations complètes sur le centre de mise à mort de Kumhof (Chelmno), dans le Warthegau. (…) En juillet 1942, l’Armée de l’Intérieur réunit des rapports émanant des cheminots et selon lesquels plusieurs centaines de milliers de Juifs avaient disparu à Treblinka sans laisser de trace. L’information filtrant des camps était parfois très précise.

Dans le district de Lublin, elle parvint au président du conseil du ghetto de Zamosc, Miecyslaw Garfinkel. Au début du printemps 1942, il apprit que les Juifs de Lublin étaient acheminés dans des trains surpeuplés jusqu’à Belzec et que les wagons repartaient à vide après chaque trajet pour aller chercher un nouveau lot de victimes. On lui demanda de recueillir d’autres faits : il contacta les communautés juives voisines de Tomaszow et de Belzec, et on lui laissa entendre que 10.000 à 20.000 Juifs étaient débarqués chaque jour dans un enclos solidement gardé, situé sur une voie de garage spéciale et entouré par des barbelés. Les Juifs étaient tués là d’une « manière étrange ». Mieczyslaw Garfinkel, un avoué, n’ajouta pas foi à ces rapports. Quelques jours plus tard, deux ou trois étranger juifs, qui s’étaient enfuis de Belzec, lui parlèrent de gazage dans les blocs. Mais il ne croyait toujours pas ce qu’il entendait. (…) Ce que l’Armée de l’Intérieur avait découvert en enquêtant, et Garfinkel presque involontairement, l’homme de la rue le soupçonnait, mais sans avoir beaucoup de preuves. La population fut prompte à tirer des conclusions et elle les diffusa sous la forme de rumeurs dans presque tout le territoire de la Pologne occupée. A la fin de l’été 1942, presque tous les habitants de ce pays, à l’extérieur comme à l’intérieur des ghettos, avaient une vague idée de ce qui se passait. (…) Comment réagissaient les Juifs face à une mort certaine ? Le judaïsme se préparait-il à la résistance armée ? Dans le Gouvernement général, les services de la propagande nazis observaient minutieusement les réactions de la population. (…) Les dirigeants juifs des ghettos polonais conduisaient le mouvement de soumission, les chefs des ghetttos étant les instruments de leur reddition. Sans cesse ils livraient des Juifs pour sauver les autres Juifs. L’administration du ghetto « stabilisait » la situation puisscindait en deux parties égales ce qui restait de la communauté. Et ainsi de suite. Moses Merin, président du Conseil central des « anciens » pour la Haute-Silésie orientale, régissait ce processus de réduction. La veille des premières déportations, Merin prit sa première décision : « Je ne craindrai pas, déclara-t-il, de sacrifier 50.000 membres de notre communauté pour sauver les 50.000 autres. » Pendant l’été 1942, ces « autres » furent alignés pour un passage en revue massif, et la moitié envoyés à Auschwitz. (…) Toutefois, dans une opération d’une telle ampleur, on ne pouvait déporter tout le monde sans accroc. A mesure que le cercle des survivants s’amenuisait, la conscience de la mort s’imposait et le poids psychologique représenté par l’obéissance aux ordres d’ »évacuation » allemands devint de plus en plus insupportable. Vers la fin des opérations, un nombre croissant de Juifs hésitaient à sortir de chez eux, tandis que d’autres s’échappaient des ghettos ou sautaient des trains pour se réfugier dans les bois. Dans le ghetto de Varsovie, quelques survivants se regroupèrent pour opposer une ultime résistance aux Allemands. (…) En Galicie, les massacres alternèrent avec les déportations, en particulier pendant les Transportsperren du début de l’été 1942, et en décembre-janvier 1942-43. (…) A stanislaslavow, le 12 octobre 1941, environ 10.000 Juifs avaient été regroupés dans un cinetière et abattus. Une autre exécution massive se déroula en mars 1942, suivie par un incendie du ghetto qui dura trois semaines. Des convois partirent pour Belzec en avril, et l’on rocéda à de nouveaux massacres en été, au cours desquels des membres du conseil juif et des hommes du service d’ordre furent pendus aux réverbères. (…) Le 10 septembre 1942, un transport s’ébranlait de Kolomya, une petite ville du sud de la Galicie. Dans ses cinquante wagons, il emportait 8.205 déportés. (…) Les Juifs enfermés dans les wagons souffraient de la chaleur (…) et essayèrent de se glisser dehors et de sauter. La Police d’ordre épuisa ses munitions sur ceux qui réussissaient à s’enfuir. Quand le train arriva à Belzec, 200 passagers étaient morts. Dans tout le district, des gens se révoltaient devant de telles scènes. (…) En octobre 1942, la division de la propagande de Lodz rapportait : « (…) Bien que la population allemande, et aussi la population non-allemande, soit convaincue de la nécessité de liquider tous les Juifs, il conviendrait de procéder à cette liquidation d’une façon qui provoque moins de scandale et moins d’éceurement. » (…)

Ce ne fut pas le seul district où il se produisit des évasions des ghettos et des trains. Le 7 décembre 1942, lors d’une conférence dans le Gouvernement général, le gouverneur du district de Lublin, Zörner, déplorait qu’au cours des dernières semaines la Judenaktion soit devenue quelque peu désorganisée et qu’un grand nombre de Juifs aient quitté les ghettos et rejoint les « bandits » polonais. (…) Les Polonais et les Ukrainiens aidaient les Juifs en Galicie. Plusieurs milliers de Juifs se réfugièrent bientôt dans les bois, gagnant les rangs des partisans ou se regroupant en unités indépendantes, en réglant directement leurs comptes avec les unités de la gendarmerie allemande. (…) Le plus grand affrontement qui opposa les Juifs et les Allemands se produisit dans le ghetto de Varsovie. Ce combat armé ne changea rien à l’évolution du processus de destruction. Mais dans l’histoire juive cette bataille est au sens propre une révolution, car, après deux mille ans d’une politique de soumission, la roue avait tourné et de nouveau les Juifs avaient recours à la force. Comme on pouvait s’y attendre, le mouvement de résistance juif ne partit pas du Judenrat ; l’organisation, en effet, était précisément composée des éléments de la communauté qui avaient tout misé sur une politique de coopération totale avec l’administration allemande. Pour mobiliser les Juifs du ghetto contre les Allemands, il était nécessaire de créer une nouvelle hiérarchie, suffisamment forte pour défier avec succès le conseil et prendre le contrôle de la communauté juive.

Le noyau d’une organisation si illégale était formé des partis politiques qui étaient représentés dans l’appareil de la communauté juive avant la guerre. Ces partis, qui avaient réussi à survivre dans le ghetto en recherchant et en protégeant leurs membres, s’alliaient maintenant pour former un bloc de résistance. Tous les partis ne tournèrent pas avec la même promptitude vers une politique de résistance. Le mouvement démarra dans deux camps extrêmes qui n’avaient pas de contact l’un avec l’autre : les communistes obéissant à Moscou (PPR) et les nationalistes autonomes (Parti révisionniste). De là, l’idée gagna les groupes de la jeunesse sioniste (Hechaloutz), les syndicalistes socialistes (Bund) et le Parti sioniste-socialiste (Poalei Zion). (…) En avril 1942, quand la communauté du ghetto était encore intacte, le mouvement d’opposition s’en tenait à l’action verbale. On distribua des journaux clandestins et la gestapo fusilla cinquante et une personnes en représailles. (…) Le 22 juillet à 10 heures, l’on annonça au président Czerniakow, et à quelques membres du personnel présents, que tous les Juifs, sans distinction d’âge ni de sexe, sauf quelques exemptés, seraient déportés à l’est. (…) Czerniakow demanda un verre d’eau et avala une capsule de cyanure qu’il conservait dans son tiroir. (…) Tandis que le Judenrat, impuissant, obéissait mécaniquement aux ordres allemands, les organisations des partis commençaient à déployer une activité fébrile. On créait des comités, on tenait des réunions, on mettait en place des organes de coordination. Dans l’après-midi du 23 juillet, le jour même du suicide de Czerniakow, seize représentants de tous les grands partis, sauf les révisionnistes (qui n’étaient pas invités), se rencontrèrent pour débattre d’un point crucial : la résistance immédiate. (…)

Le vote ne fut pas favorable aux partisans de la résistance. Les participants pensaient que les Allemands déporteraient peut-être 60.000 personnes, mais pas les 380.000 Juifs du ghetto. On estimait que toute résistance hâterait la fin du ghetto et que la masse paierait pour les actions d’une poignée d’hommes. (…) A l’automne 1942, les partis politiques juifs finirent par se regrouper et décidèrent de résister par la force à de nouvelles déportations. Pour y parvenir, ils mirent en place une organisation complexe chargée de coordonner leurs activités. Cette organisation partait de la base. (…) Un comité de coordination fut ensuite créé pour rassembler sous la même bannière les membres du Bund, les sionistes et les communistes désormais réunis. Cet amalgame vit le jour le 20 octobre 1942. (…) Chaque parti créa ses « groupes de combat ». (…) le 20 octobre 1942, ces unités, vingt-deux en tout, étaient placées sous le commandement du bras militaire de l’organisation juive de combat. (…) Le commandant de l’Organisation était un responsable de l’Hashomer Hatzaïr, Mordecai Anielevicz. Le plus remarquable est qu’Anielewicz avait seulement vingt-quatre ans. (…) Les révisionnistes disposaient de leur propre force militaire, l’Irgoun Zvai Leumi, qui maintenait trois groupes de combat. (…)

Le premier coup porté par le mouvement de résistance visa les collaborateurs juifs de l’appareil du Judenrat. Le 21 août 1942, au plus fort des déportations, Itzael Kanal tira le premier coup de feu de la lutte ; le projectile faucha le chef de la police juive, Jozef Szerynski. Son successeur, Jakob Lejkin fut également abattu. Les balles de la résistance tuaient les policiers, les informateurs et les collaborateurs, dont le chef de la division économique du Judenrat, Izrael First. Sous les coups réguliers de la clandestinité juive, le Judenrat, alors présidé par l’ingénieur Marek Lichtenbaum, s’atrophia progressivement et finit par perdre son pouvoir. (…) La contribution de l’Armée de l’intérieur (polonaise) consista à leur fournir des revolvers, des fusils, quelques mitrailleuses et un millier de grenades à main, de même que des explosifs pour la fabrication des mines. (…) Himmler ordonna la déportation immédiate de 8.000 personnes. (…) Les opérations se déclenchèrent très soudainement et prirent par surprise les défenseurs du ghetto. 6500 Juifs furent déportés et 1171 périrent par balles. (…) Le 19 avril 1943, à 3 heures du matin, le ghetto était encerclé, et trois heures plus tard les Waffen-SS y pénétraient par la rue Zamenhof. Les envahisseurs furent accueillis par un tir nourri et des bouteilles incendiaires immobilisèrent les chars. Les SS se retirèrent avec des pertes. Plus tard dans la matinée, des commandos investirent de nouveau le ghetto et procédèrent systématiquement, maison par maison. L’après-midi, ils se heurtèrent à un itr de mitrailleuse. Maintenant, il devenait clair que le ghetto ne pouvait être nettoyé d’un coup, les Allemands se retirèrent la nuit venue pour reprendre les opérations le lendemain matin. Les 20 et 21 avril, ils ne progressèrent que lentement. Les Juifs tenaient les usines, et les Allemands décidèrent, après des négociations entre l’armée et les directeurs, de détruire les bâtiments en utilisant l’artillerie et les explosifs. Le 22 avril, l’incendie faisait rage dans plusieurs sections du ghetto, et les Juifs sautaient des étages supérieurs des immeubles en flammes après avoir jeté dans la rue des matelas et divers objets capables d’amortir le choc. Les commandos allemands essayèrent de noyer les Juifs qui se déplaçaient dans les égouts, mais ceux-ci réussirent à obstruer les passages inondés. Après le 22 avril, une quantité croissante de Juifs furent arrêtés ou tués. On fit sauter l’un après l’autre les égouts et les casemates. (…) En mai, le ghetto était un océan en flammes. Seuls quelques groupes de Juifs restaient à la surface dans les immeubles en flammes (…) Dans un sursaut désespéré, un unité, émergeant d’un égout, s’empara d’un camion et réussit à s’enfuir. Le 15 mai, les tirs devinrent sporadiques. Les Juifs avaient été écrasés. (…) Plusieurs milliers de Juifs avaient été enterrés sous les décombres et 56.06( s’étaient rendus. (…) A l’été 1943, Oswald Pohl, chef du Bureau central économique SS, installa un camp de concentration dans les ruines. (…) Au moment où l’insurrection du ghetto de Varsovie se termina, seuls quelques grands ghettos subsistaient encore, notamment celui de Lwow dans le district de Galicie, le ghetto de Bialystok et le ghetto du Warthegau, Lodz. En pénétrant dans ce qu’il restait du ghetto de lwow, le brigadeführer Katzmann, chef des Ss et de la Police de Galicie, découvrit que les 20.000 Juifs du ghetto avaient commencé à construire des abris souterrains sur le modèle de ceux de Varsovie. « Afin d’éviter des pertes dans nos rangs, rapporta Katzmann, nous dûmes agir brutalement dès le début. » Faisant sauter et incendiant les maisons, Katzmann retira 3000 cadavres des cachettes. (…) Lorsqu’un « bloc antifasciste militant » se forma dans le ghetto de Bialystok, l’adjoint d’Eichmann, Günther, fit une apparition pour aider à découvrir le groupe du sabotage. Comme à Varsovie, les Juifs furent pris de court. (…) La liquidation du ghetto devait commencer le 16 août. (…) Les Allemands pénétrèrent de front dans le ghetto et les Juifs se défendirent avec des pistolets, des grenades et deux armes automatiques. (…) Les Allemands amenèrent un tank et brisèrent la résistance ce même jour. (…) Lodz était devenu le plus grand ghetto par défaut, ses 80.000 habitants survivant tant bien que mal pendant deux ans encore avec des rations alimentaires de prisonniers et des journées de travail de douze heures de travail. Puis, en août 1944, des avis furent affichés dans le ghetto sous la rubrique « transfert du ghetto ». Les Juifs reçurent l’ordre de se présenter Verlagerung sous peine de mort. Cette fois, les Juifs savaient où Biebow voulait les envoyer, et une sorte de grève sur le tas s’ensuivit aux ateliers I et II. (…) Les Polonais commençaient à craindre de bientôt rejoindre les Juifs à titre de victimes. Cette considération fut exprimée dans des tracts qui circulèrent dans le district de Varsovie en août 1942, appelant les Polonais à aider les Juifs persécutés. (…) Les Allemands caressaient bel et bien l’idée de se débarrasser des Polonais. (…) Les SS et la Police avaient décidé de faire de Lublin un district allemand. Le 1er octobre 1942, la police se livra à une razzia dans les quartiers nord de la ville. Tous les habitants furent convoqués et rassemblés à un endroit précis. On vérifia les certificats de travail, et tous les Polonais, hommes et femmes, qui ne pouvaient justifier d’un emploi furent emmenés dans un camp, tandis que les enfants de moins de quinze ans étaient envoyés dans un orphelinat. (…) Des bruits se répandirent comme une trainée de poudre dans la ville. (…) Les passants de Lublin disaient maintenant que c’était au tour des Polonais de servir, exactement comme les Juifs, à « faire du savon ». Quand les premiers déportés polonais en provenance de Lublin arrivèrent au camp de travail de Lubartow, les rumeurs reprirent de plus belle. (…) Le chef des SS et de la Police de Lublin, Odilo Globocnik pensait à ce moment à un transport d’enfants polonais de Lublin à Varsovie. Beaucoup de ces enfants étaient condamnés à mourir de froid. (…) Des fusillades massives se produisirent dans le complexe de Lublin, le 3 novembre 1941. Cette décision fut activée par des rapports faisant état d’une agitation des Juifs dans les camps et par une révolte qui éclata le 14 octobre au centre de mise à mort de Sobibor. (…) Frank résuma la situation en déclarant que les camps juifs avaient fini par représenter un « danger aigu » pour les Allemands. Les conséquences de ces délibérations ne tardèrent pas. A la fin octobre, on creusa des fosses dans le camp de Lublin. (…) On creusa des fosses. Le bruit des fusillades furent couverts par des flots de musique. (…)

La révolte aux Pays-Bas

Aux Pays-Bas, l’ampleur et la minutie du processus de destruction qui frappa les Juifs sont comparables à l’implacable processus de déracinement mis en œuvre dans le Reich lui-même. (…) La communauté juive, forte d’environ 140.000 âmes, s’était principalement établie dans les provinces côtières de la Hollande du nord et du sud, surtout dans les villes. Amsterdam comptait à elle seule 80.000 Juifs. (…) Une série d’incidents survenus à Amsterdam mit à l’épreuve la capacité des Allemands d’écraser toute opposition au processus de destruction qui se mettait en place en Hollande. Un jour de février 1941, des formations militaires du parti nazi hollandais NSB, « dans le prolongement d’exercices de manœuvres », se répandirent dans le quartier juif de la ville. (…) Les nazis hollandais, toutefois, se heurtèrent à plus de résistance à Amsterdam que leurs homologues lors des Einzelaktionen menées dans le Reich. Les commandos du NSB furent pris à partie par des ouvriers hollandais et des « hordes de jeunes Juifs qui étaient équipés de toutes sortes d’armes ». Des magasins hollandais nazis furent saccagés. (…) Le Conseil juif, nouvellement formé s’empressa d’enjoindre à tous les Juifs de rendre leurs armes. Le ghetto était né. Si les Allemands pensaient avoir la situation bien en main. Ils se trompaient. Un détachement de la Police allemande de Sécurité, patrouillant dans le quartier juif, pénétra dans un appartement situé dans Van Wormstraat et surprit un groupe de gens qui tenaient une « réunion secrète ». On tira sur les policiers et on leur jeta du vitriol. La police fit alors savoir que, à titre de représailles, 400 Juifs âgés de 20 ans à 35 ans seraient envoyés dans un camp de concentration en Allemagne. La déportation de ces Juifs eut pour résultat toute une série de répercussions inattendues. Le 25 février 1941, une vague de grèves commença à paralyser les transports et l’industrie en Hollande septentrionale et dans la province d’Utrecht. Les trolleybus s’immobilisèrent à Amsterdam, les services publics s’arrêtèrent, les chantiers navals furent désertés et les entreprises de travaux publics Focker, la Hollandschen Draaden Kabelfabrik et le Staatsbedrjf de Hernburg cessèrent leurs opérations. A Hilversum, où les Allemands avaient arrêté dix grands médecins qu’ils retenaient en otage, 2000 ouvriers se mirent en grève chez Philips. Au total, 8300 ouvriers avaient cessé le travail dans les seules industries d’armement. Le deuxième jour de grève, la Police d’ordre allemande se heurta à la foule dans les rues, tandis que les Hollandais lançaient des insultes à la Wermarcht. Des tracts révélaient que l’opposition de la population à la déportation des 400 Juifs était liée à la crainte que les ouvriers des chantiers naval hollandais ne soient transférés de force dans les camps de travail du Reich. (…) La loi martiale assortie de menaces de peine de mort en cas d’infraction, fut promulguée dans les deux provinces septentrionales, cependant que le général ordonnait aux grévistes de reprendre le travail et interdisait tout attroupement et réunion. (…) Dans la soirée du 26 juin, le Conseil juif fut informé des déportations imminentes. (…) On assista pendant les jours suivants à un marchandage entre les deux présidents du Joodsche Raad et aus der Fünten sur le nombre de Juifs soumis à la déportation. Les Allemands ne démordirent pas de leur chiffre plancher : 4000 Juifs devaient avoir été déplacés à la mi-juillet. Le 14 juillet, ils arrêtèrent environ 700 Juifs dans les rues et les retinrent en otages, menaçant de les déporter à Mathausen si les 4000 Juifs ne se présentaient pas spontanément pour partir pour les camps de travail du Reich. Le lendemain même, les premiers déportés montaient dans un convoi (…) Pour mieux faire passer les choses, des sursis furent institués pour des groupes particuliers. La catégorie la plus nombreuse comprenait les fonctionnaires du conseil juif et leurs familles (…) les Juifs des mariages mixtes (…) les Juifs convertis (….) ceux indispensables à l’industrie d’armement (…) enfin les Juifs étrangers. (…) Une grande partie de ce système de sursis reproduisait la stratégie adoptée dans le Reich. En même temps, (…) il lança les déportations sans perdre une seconde et commença par un vaste ratissage des Juifs non protégés. (…) Le 3 mai 1943, le représentant du ministère des affaires étrangères, Bene, observant les progrès de l’opération, notait que 1320 Juifs s’étaient présentés spontanément à Vught. « Moyennant le concours du Conseil juif, écrivait-il, les déportations en provenance des provinces se sont déroulées sans accroc. » Le 26 mai, l’action s’étendit au quartier juif d’Amsterdam. (…) Le 20 juin, la police juive du camp de Westerbork reçut l’ordre d’aider les forces de la Police de sécurité et de la Police d’ordre pour rafler 5500 Juifs supplémentaires dans la ville.(…) Un rapport publié dans un journal clandestin « De Oranjekrant » en janvier 1943, selon lequel les Juifs des convois spéciaux étaient « gazés de sang froid » pendant le trajet. (…) On évoquait parfois ce qui se passait en Pologne mais on ne disposait d’aucune preuve (…) Compte tenu de ce mutisme, beaucoup de Juifs s’en allaient vers la mort en conservant une certaine foi dans la civilisation allemande. (…) Lors de la déportation de février 1941, les Hollandais avaient exprimé leurs sentiments à l’égard de leurs voisins juifs par une grève générale sur laquelle on ne pouvait se méprendre ; mais une fois les grévistes matés ils ne bougèrent plus. Le fait est qu’on enregistra une coopération importante de l’administration, depuis la participation des banques hollandaises dans la cession des titres jusqu’au travail de recensement effectué par les fonctionnaires hollandais et le rôle policier des SS hollandais. Pour considérable qu’ai pu être cette collaboration, elle fut contrebalancée, au moins en partie, par l’action menée par la population pour saboter le processus de destruction en cachant massivement des milliers de Juifs dans des couvents et des orphelinats et chez des particuliers. Il y eut peu de survivants parmi les Juifs de Hollande, mais cette poignée fut sauvée au prix d’efforts acharnés, car s’il était un territoire occupé de l’Ouest où les Juifs n’avaient même pas une chance sur deux d’avoir la vie sauve, c’est bien celui-là. (…)

Conclusions

Le massacre des Juifs d’Allemagne et de toute l’Europe (en particulier ceux de Pologne et d’URSS) est bien connu aujourd’hui. Du moins, on croit bien le connaître. Pourtant, ce génocide à grande échelle sans réaction manque toujours d’explication. Suffit-il pour en comprendre le sens de dire qu’Hitler était raciste ? Ou de dire que les populations d’Allemagne, d’Autriche ou de Pologne ont été sensibles au racisme et à l’antisémitisme ? Cela expliquerait éventuellement un grand pogrome. Mais l’extermination qui a eu lieu durant la deuxième guerre mondiale ne ressemble en rien à un simple pogrome. La population, ni spontanément ni de manière manipulée, n’y prend aucune part. L’essentiel des camps de la mort se situent en Pologne où la population allemande, sa fraction qui a soutenu l’antisémitisme, n’a eu nullement accès. L’autre grand massacre a eu lieu en Ukraine. dans les deux cas, ce sont des forces spéciales de l’Etat allemand qui ont été chargées de l’exécution. Elle n’a rien à voir avec une démagogie de type raciste puisque cette élimination n’a reçu aucune publicité dans aucun pays. c’est donc les responsables de l’Etat allemand et de la classe dirigeante allemande qui l’ont décidé, avec la complicité des dirigeants politique et des classes dirigeantes du reste du monde, y compris les Alliés. d’autre part, l’antisémitisme explique-t-il comment toute la planète, y compris les organisations juives du reste du monde, a laissé massacrer des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ? Non, il est certain que la société bien pensante, c’est-à-dire se portant bien, n’a eu aucune envie de savoir et n’a toujours pas envie d’analyser les causes. On peut même dire que tout ce que la société compte de représentants et de porte-paroles des classes dirigeantes ne souhaite pas comprendre. Michael Marrus écrit dans "L’holocauste dans l’histoire" que " Beaucoup de gens, y compris ceux qui sont familiers des questions d’histoire, continuent de penser que le meurtre des Juifs européens n’est pas matière à argumentation historique (...) Une opinion traditionnelle veut que l’Holocauste, en vertu de son importance suprême, se situe pour ainsi dire en dehors de l’histoire." "L’Holocauste ne se prête pas à un examen historique traditionnel écrit Nora Levin, non seulement à cause de l’ampleur des destructions (l’assassinat de six millions de Juifs), mais parce que les événements qui l’entourent sont à proprement parler incompréhensibles. Personne ne comprend vraiment comment des tueries ont pu se produire à une si grande échelle ni comment on les a laissés se produire." En appendice à "Si c’est un homme", Primo Levi écrivait : "L’antisémitisme est un phénomène typique d’intolérance. (...) La propagande fasciste et nazie avait besoin d’un bouc émissaire sur lequel faire retomber toutes les fautes et toutes les rancœurs, et le phénomène fut porté à son paroxysme par Hitler, dictateur monomaniaque. Cependant, je dois admettre que ces explications, qui sont celles communément admises, ne me satisfont pas : elles sont restrictives, sans mesures, sans proportion avec les événements qu’elles sont censées éclairer. (...) Pour expliquer cette folie, cette espèce d’embardée collective, on postule habituellement la combinaison de plusieurs facteurs différents, qui se révèlent insuffisants dès qu’on les considère séparément, et dont le principal serait la personnalité même de Hitler, et les profonds rapports d’interaction qui le liaient au peuple allemand. (...) Mais encore une fois, cela ne me semble pas concluant. On ne peut pas, me semble-t-il, expliquer un phénomène historique en en attribuant toute la responsabilité à un seul individu. (...) Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris (expression soulignée par l’auteur), dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. (...) Cela nous déroute et nous réconforte en même temps, parce qu’il est peut-être souhaitable que ce qu’ils ont dit et ce qu’ils ont fait ne nous soit plus compréhensible." Ce refus de comprendre, cette justification de la nécessité de ne pas comprendre, est très impressionnante et reproduit un point de vue qui n’est pas propre à primo Levi, mais qui est général à la société post-guerre mondiale. La classe dirigeante n’a pas spécialement eu envie de savoir. Elle sait trop bien ce qu’une analyse révèlerait certainement : le grand mensonge de l’interprétation officielle selon laquelle cette horreur serait inexplicable, ou attribuable à la méchanceté des nazis et à la nature humaine, mauvaise paraît-il. Une violence gratuite en somme ? Peut-on imaginer que ce massacre aussi coûteux en efforts, en moyens, serait gratuit ? Il est impressionnant que l’on se satisfasse d’explications aussi creuses, aussi ineptes, et aussi mensongères, pour un acte d’une ampleur telle qu’il ne risquait pas d’échapper à aucune des classes dirigeantes du monde. Prétendre qu’une telle action, qui a nécessité des grands moyens et une complicité mondiale, n’avait aucun objectif rationnel, c’est injurier le besoin d’explication que l’on ne pourra pas toujours étouffer. Même si on se contente de dire que les nazis étaient des assassins antisémites, une évidence, cela n’explique pas que toutes les forces étatiques d’Allemagne, puis des pays d’Europe continentale aient prêté leur concours à ce crime de grande échelle sans faire de difficulté. Ni, encore moins, expliquer que les Etats en guerre avec l’Allemagne (les « Alliés »), les USA et l’Angleterre par exemple, aient gardé le silence sur cette extermination. Puis, lorsqu’il n’était plus possible de se taire, se soient bien garder d’agir. L’existence des camps de la mort a été occultée à l’époque au grand public, en particulier aux victimes, mais les Etats n’en ignoraient rien. Nous avons maintenant des milliers de preuves de cela. Ils ont parfois dénoncé « des violences » contre les Juifs, mais jamais ils n’ont permis aux peuples du monde de savoir qu’il s’agissait d’une opération systématique d’élimination complète. Et cela aussi doit être expliqué. Pourquoi se sont-ils enlevés ainsi un moyen de mettre de leur côté, dans la guerre qui les opposait à l’Allemagne, l’appui de peuples entiers ?

Des décennies après, l’interprétation des événements reste occultée. Parce que la révéler, montrerait du même coup sur quelles bases fonctionne toute la société bourgeoise, à quel point sa phase « démocratique » n’est pas si opposée à sa phase « fasciste ». Et à quel point la société capitaliste pourrait encore basculer dans l’horreur, simplement si tel redevenait l’intérêt des classes dirigeantes. Des années après, il n’est toujours pas question de dévoiler au grand public, y compris aux Juifs, toutes les complicités dont ce massacre de masse a bénéficié au sein de toutes les classes bourgeoises du monde, celles qui détiennent les moyens d’arrêter le massacre ou, au moins, de le dévoiler partout dans le monde. Les images horreur des camps de la mort ont eu ce résultat d’amener chacun à fermer les yeux et à se dire que cela dépasse sa capacité de supporter des images d’horreur. De la part des Alliés, de la part des dirigeants juifs, ne rien révéler sur les objectifs d’extermination des nazis était déjà un crime. Ces révélations auraient évité à la plupart des futures victimes d’attendre leurs assassins sans fuir, d’accepter, sans se révolter, d’être ghettoisés puis embarqués vers les camps de la mort sans tenter de se soulever. Cela n’a pas évité les soulèvements – ils ont été beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit généralement -, mais cela les a rendu désespérés. L’ignorance des buts des nazis a empêché les Juifs, convaincus qu’il s’agissait de « simples » pogromes, de se défendre. Le mensonge fondamental, qui a si bien marché auprès des Juifs, était qu’il fallait absolument se laisser faire, laisser les tueurs agir, les laisser tuer 500 ou 5000 Juifs mais pour sauver les 500 ou les 5000 autres, sous la justification que la révolte aurait mené les nazis à les tuer tous. Il s’agissait donc de se sacrifier pour l’intérêt d’ensemble de la communauté. Comprendre qu’il s’agissait, dès 1941, d’une opération d’extermination était possible, mais cela ne l’était pas pour les notables et les bourgeois qui dirigeaient la communauté juive ni pour les chfs politiques bourgeois du monde occidental. Parce que la vérité avait des implications révolutionnaires. Si l’Etat veut notre mort, a engagé la lutte à mort, il faut renverser l’Etat, il faut faire la révolution. Et inversement, l’Etat bourgeois n’est fasciste que parce qu’il est engagé dans une lutte à mort : c’est la lutte contre les menaces de la révolution prolétarienne en Europe. Le massacre des Juifs lui est indispensable dans cette optique comme il a est indispensable en Allemagne. Il faut embrigader la petite bourgeoisie dans le sens raciste pour éviter qu’elle se retourne contre les classes dirigeantes. Il faut donner aux troupes fascistes les moyens d’être craints, d’être respectés et leur donner les moyens d’y gagner un certain enrichissement sur le dos des victimes. Dans ce but, les Juifs sont un bouc émissaire qui convient aux nazis. Mais l’objectif réel est de terroriser les travailleurs, de les encadrer et d’éradiquer les risques révolutionnaires. Sur ce point, les Juifs d’aujourd’hui ignorent toujours la raison pour laquelle le fascisme allemand a massacré les Juifs d’Europe. La crainte de la révolution ne pouvait que les pousser à aller jusqu’au bout. Frapper les Juifs nécessitait de les concentrer. Les concentrer dans des ghettos permettait d’opposer les Juifs aux autres opprimés, mais cela avait aussi comme résultat la concentration de la misère et de la révolte. Il fallait alors transformer les ghettos en camps d’internement terroristes et, finalement, en camp d’extermination.

L’objectif fondamental des nazis en Europe, lutter contre la révolution prolétarienne sur le continent, des puissances borgeoises comme la France, l’Angleterre ou les USA, puissances dites démocratiques, n’avaient rien contre. Lutter contre le communisme était leur perspective aussi. Que les nazis s’en chargent à leur manière ne posait aucun problème aux « démocraties occidentales » et c’est pour cela qu’elles ont fermé les yeux autant que c’était possible, du moment qu’il n’y avait pas de faits publics, en Allemagne ou dans les pays occupés par l’Allemagne, qui auraient dévoilé leur complicité passive. On a assisté à une véritable conspiration générale, mondiale, du silence, d’autant plus facile que les organisations communautaires juives locales, là où les populations subissaient une violence massive, étaient les premières à chercher à cacher les faits, de peur de provoquer une révolte générale de la population juive. Et effectivement, contrairement à la thèse d’une soumission traditionnelle, les Juifs ont montré qu’ils pouvaient se révolter. On a beaucoup écrit sur le fatalisme des Juifs, sur la passivité soi-disant atavique des victimes. Cette présentation est mensongère. Des révoltes ont eu lieu, dans les ghettos, dans les camps de concentration et même dans les camps de la mort. Par contre, elles ont quasiment toutes eu lieu quand le massacre avait atteint son terme et que les derniers survivants attendaient la fin. Parce qu’alors, tous les mensonges des nazis, colportés par des dirigeants, étaient trop usés pour continuer à empêcher la lutte. Des Juifs allaient mourir, mais la communauté repartirait grâce aux survivants, du moment que les Juifs ne tentaient pas d’agir contre les Autorités. La Pologne a été le siège de plusieurs révoltes, notamment celles des ghettos en 1943 et celle de la ville de Varsovie en 1944, mais aussi des révoltes collectives des camps d’internement et aussi des camps de la mort comme Treblinka et Sobibor. Comme l’écrit Nicolas Weill dans Le Monde du 19 avril 1983 « A Varsovie, comme dans le reste de l’Europe d’Hitler, les Juifs sont abandonnés à leur sort. Le 27 avril 1943, les révoltés de Varsovie pressent Arthur Zyngielbojm, qui représente à Londres le Bund auprès du gouvernement polonais en exil, de convaincre les Alliés d’exercer des représailles immédiates : « Au nom des millions de Juifs qui sont déjà morts, au nom de ceux qui sont assassinés dans les flammes, au nom des héroïques combattants et en notre nom à tous qui sommes promis à la mort, nous en appelons au monde entier. (…) Les Alliés doivent prendre conscience de la responsabilité historique qui rejaillirait sur eux s’ils restaient sans réaction face à un crime qui n’eut jamais d’équivalent (…) » Les Alliés restent sourds à ces appels. Pour protester contre l’indifférence des gouvernements et l’apathie des opinions publiques, Arthur Zyngielbojm se suicide le 12 mai. » Jamais ces révoltes n’ont été soutenues par les Alliés, ni rapportées au grand public par les gouvernants alliés, ni par les organisations sionistes des autres pays. Aucune des révoltes de l’Est n’a jamais reçu d’appui et les Alliés se sont même gardés ensuite de valoriser, de populariser, ces actes de bravoure qui rompaient avec la soumission. Ils les ont même cachés le plus qu’ils pouvaient. Ils préféraient présenter le peuple juif comme fataliste et faire croire qu’il s’était laissé faire sans bouger. En fait, nulle part les classes dirigeantes n’ont jamais eu la moindre sympathie pour les peuples révoltés, y compris s’il s’agit de peuples livrés à une mort certaine comme l’étaient les Juifs. Et les membres juifs ainsi que les organisations juives des classes dirigeantes, dans les pays sous la botte nazie ou dans les pays « alliés » n’avaient pas plus de sympathie pour une lutte pouvant avoir des conséquences révolutionnaires. Toutes les classes dirigeantes le savent, les intérêts de classe, c’est bien plus important que les soi-disant solidarités ethniques, nationales ou religieuses.

Les troupes russes, comme alliées, ont laissé les nazis écraser la révolte de Varsovie avant de prendre la ville. Bilan : la destruction des neuf dixièmes de la capitale avec 200.000 varsoviens morts et cinq cent mille autres emmenés en captivité ou déportés. Bor Kornorowski écrit : « Le 1er août à 17 heures, une grêle de balles s’abattit à partir de certaines fenêtres, sur les Allemands circulant dans les rues. » henri Michel rapporte : « Commencée dans l’espérance et l’enthousiasme de toute la population, l’insurrection va pourtant s’achever le 3 octobre par la capitulation sans condition des insurgés, après soixante-trois jours de combats acharnés, dans les rues, aux étages des immeubles, des deux côtés de l’autel de la cathédrale, dans les cimetières et dans les égouts (…) Les civils ont élevé des barricades, creusé des tranchées, fabriqué des munitions, réparé des armes, déminé les rues (…) Les Britanniques et les Américains ne veulent rien entreprendre qui puisse déplaire à leur allié soviétique (…) surtout parce que le maintien de l’ »étrange alliance » provoquée par Hitler est absolument indispensable pour assurer au monde une paix durable, une fois la guerre finie. (…) Staline se défie des communistes polonais demeurés en Pologne, suspects de trotskisme et de nationalisme. Il n’accorde sa confiance qu’à ceux qu’il a pris en main à Moscou et qui attendent leur heure à Lublin pour venir installer à Varsovie un régime très proche de celui de l’URSS. » écrit-il dans Le Monde du 5 août 1984. L’offensive militaire russe a été sciemment retardée pour laisser les Allemands écraser Varsovie. Pourquoi ? La résistance leur était pourtant a priori favorable au camp russo-américain, mais aucun des « alliés démocratiques » ne va juger que la révolte d’un peuple est sans danger dans cette fin de guerre mondiale. Y compris la révolte du peuple juif. C’est pour cette raison que personne, au sein des classes dirigeantes, y compris de leur fraction d’origine juive, n’a voulu soulever cette question du massacre des Juifs. Car la soulever c’était, qu’on le veuille ou pas, appeler les peuples à la révolution et risquer de refaire en plus grand la révolution de 1917.

Jean-François Steiner écrit ainsi dans « Treblinka, la révolte d’un camp d’extermination » :

« Un des grands dirigeants de la grande insurrection de Varsovie constate cette solitude dans un message prophétique : « Le monde se tait (…) Le représentant de dieu au Vatican se tait ; on se tait à Londres et à Washington ; les Juifs en Amérique se taisent. Ce silence est étonnant et épouvantable. »

A tous ceux qui allaient couvrir leur silence et leur passivité en accusant Steiner d’antisémitisme, Simone de Beauvoir répondait en préface de cet ouvrage : « Tant de récits que Steiner avait lus présentaient les millions de Juifs morts dans les camps – parmi lesquels se trouvaient son père et une grande partie de sa famille – comme de pitoyables victimes : n’auraient-ils pas pu refuser ce rôle ? (…) Steiner a décidé de les regarder (les faits) en face (…) Cet ouvrage lui vaudra, j’en fais le pari, d’être taxé d’antisémitisme par ceux dont le silence, la prudence, les dérobades ont jeté le trouble dans les cœurs. (…) La collusion avec les Allemands de notables juifs constituant les Judenraten est un fait connu qui se comprend aisément ; en tout temps, dans tous les pays, à de rares exceptions près, les notables collaborent avec les vainqueurs : affaire de classe. (…) Il paraît aberrant d’avoir pu imputer aux Juifs une résignation fataliste. »

Qui a pu avoir intérêt à cette présentation des faits, à cacher pendant toute la guerre l’extermination des Juifs, à masquer les révoltes des ghettos, des camps de concentration et même des camps de la mort ? Pourquoi les organisations, les Etats, y compris la plupart des organisations juives ou sionistes ont-ils masqué ces faits ou n’ont pas cherché à les divulguer dans le monde ? Pourquoi Simone de Beauvoir parle-t-elle à ce propos d’une « affaire de classe » ? Que viennent faire les classes sociales ? Veut-on encore mêler la question de la lutte des classes à la « solution finale » des nazis ?

Tout est fait pour faire croire que l’antisémitisme est une idéologie et une politique qui n’aurait rien à voir avec le fonctionnement de la société, avec l’exploitation capitaliste et avec la lutte des classes. Et pourtant …

La "solution finale" par les nazis de la question juive en Europe supposait que les Juifs posaient un problème en Europe ? En effet, une telle opération ne pouvait être seulement une lubie criminelle de quelques détraqués. Elle supposait non seulement le travail de l’ensemble de l’appareil d’Etat allemand que décrit parfaitement Raul Hiberg, mais aussi des intérêts de la bourgeoisie européenne à se débarrasser non seulement d’un peuple opprimé mais de tous les motifs qui causaient une révolution menaçante en Europe depuis la première guerre mondiale. Le nazisme ne s’est jamais caché de relier le combat contre les Juifs au combat contre le communisme. Bien des gens ont seulement pris cela pour de la propagande, mais c’est bien autre chose. La réalité de la révolution qui a parcouru l’Europe à la fin de la première guerre mondiale le montre bien. Je cite ainsi les discussion des chefs des quatre grandes puissances victorieuses à la fin de la première guerre mondiale sur la "question juive" et on peut constater qu’eux aussi relient cette question à celle de la révolution communiste en Europe. La passivité des autres puissances et des bourgeoisies occidentales amène à réfléchir aux intérêts de l’ensemble des bourgeoisies dans cet acte criminel. Ces puissances dites démocratiques n’avaient aucun intérêt à empêcher le fascisme allemand de donner un coup de balai en Europe contre le communisme, contre la classe ouvrière et contre les peuples opprimés. On l’avait bien vu lors de la révolution espagnole de 1936 où le fascisme allemand avait pu impunément intervenir militairement sans la moindre velléité des puissances "démocratiques" de l’en empêcher. Le fascisme allemand, s’étendant à l’Europe, se devait d’expurger le risque révolutionnaire de tout le continent et ce risque comprenait bien entendu la révolution prolétarienne mais aussi la révolte des peuples opprimés. le fascisme accomplissait ainsi le mouvement inverse de celui qu’avait connu l’Europe, à partir de la révolution russe de 1917, en étendant la révolution non seulement au prolétariat mais aux peuples opprimés. Hitler répondait à Lénine qui unissait prolétaires et peuples opprimés e, écrasant conjointement les deux.

Ce n’est pas un hasard si l’extermination massive des Juifs a commencé en Pologne où ils représentaient avec le prolétariat un danger révolutionnaire dans les villes et s’est poursuivie en Russie. Le premier point qui est occulté est la nature du fascisme : une des politiques possibles de la société capitaliste, lorsqu’elle s’estime menacée par le prolétariat. L’Italie et l’Allemagne ont été des exemples fameux, mais ce ne sont pas les seuls. Le fascisme est bien loin d’être mort avec ces régimes d’avant-guerre. C’est la nécessité pour la classe dirigeante, dans certaines situations sociales et politiques déstabilisées, d’écraser dans le sang toute forme d’organisation ouvrière. L’un des points souvent cachés est le choix de la grande bourgeoisie, des capitalistes, des banquiers, des chefs politiques, religieux et militaires. Tous ceux-là n’ont jamais été fanatisés par l’idéologie nazie. Ils l’ont d’abord choisie par choix de classe : le nazisme leur offrait de sortir d’un situation où la menace du communisme pesait sans cesse. Les autres bourgeoisies d’Europe préféraient elles aussi le fascisme au communisme, même si le nazisme représentait également le choix de remise en cause du rapport de forces mondial inter-impérialiste qui ne pouvait que mener à la guerre mondiale. Les aspects anti-démocratiques, y compris contre des partis bourgeois, étaient considérés comme des défauts inévitables modérément gênants, que ce soit par la bourgeoisie allemande ou internationale. Il faut se rappeler qu’Hitler a commencé à s’armer quand le prolétariat était menaçant, notamment avec la révolution ouvrière en Espagne et la grève générale en France. Le deuxième point est l’origine de classe de l’hostilité aux Juifs, même si ceux-ci n’étaient pas une classe, n’appartenaient pas spécialement à une classe. Beaucoup ont envie de faire croire que le massacre des Juifs doit tout à Hitler et à l’Allemagne. En fait, l’antisémitisme n’a rien de particulièrement allemand. Il est loin d’être né avec Hitler. Il était à la même époque très développé dans le monde entier, y compris dans les « démocraties » comme la France ou les USA. L’hostilité aux Juifs a plusieurs origines qui sont très diverses suivant les classes sociales. La petite bourgeoise y voit une concurrence. La grande bourgeoisie exploite ces sentiments, en détournant ainsi la haine des petits bourgeois contre les financiers, les usuriers et les banquiers, en faisant croire qu’ils seraient tous juifs ! Et que tous les Juifs seraient banquiers ! Voilà qui en dit long sur l’incapacité de la petite bourgeoisie d’avoir des organisations, conceptions, de des idéologies et des perspectives de manière indépendante. Ce sont les petites bourgeoisies décadentes d’Europe qui ont le plus développé l’antisémitisme, comme celle d’Autriche après la chute de l’Empire austro-hongrois. Mais la bourgeoisie européenne a eu ses propres raisons pour détester les Juifs. C’est avec la fin de la grande époque capitaliste avant la première guerre mondiale, avec la montée des menaces révolutionnaires du prolétariat européen, que les Juifs d’Europe de l’Est et de Russie, s’organisant massivement et se tournant vers le mouvement ouvrier et socialiste, ont provoqué la crainte des classes dirigeantes d’Europe. Remarquons comment les chefs des puissances dites démocratiques de la première guerre mondiale discutent de la « question juive » après que nombre de Juifs aient choisi le bolchevisme en Russie et les partis communistes en Europe de l’Est, alors que la révolution prolétarienne menaçait la domination capitaliste sur toute l’Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale :

30 avril 1919

Président Wilson : Un des éléments qui troublent la paix du monde est la persécution des Juifs. Vous savez qu’ils sont particulièrement mal traités en Pologne et qu’ils sont privés des droits de citoyen en Roumanie. (...) Rappelez-vous que, quand les Juifs étaient traités en hors la loi en Angleterre, ils agissaient comme des gens hors la loi. Notre désir est de les ramener partout dans la loi commune. (...)

3 mai 1919

Nos gouvernements, du moins les gouvernements britannique et américain, ont pris, vis-à-vis des Juifs, l’engagement d’établir en Palestine quelque chose qui ressemble à un Etat israélite, et les Arabes y sont très opposés.

17 mai 1919

Ce n’est pas seulement un sentiment de bienveillance à l’égard des Juifs, mais par l’incertitude du danger que le traitement injuste des Juifs crée dans différentes parties de l’Europe. Le rôle des Juifs dans le mouvement bolcheviste est dû sans aucun doute à l’oppression que leur race a subi pendant si longtemps. Les persécutions empêchent le sentiment patriotique de naître et provoquent l’esprit de révolte. A moins que nous ne portions remède à la situation des Juifs, elle restera un danger pour le monde.

6 juin 1919

France, Italie, Grande Bretagne, Etats-Unis, ce n’est pas sur leurs territoires que l’on trouve cet élément juif qui peut devenir un danger pour la paix en Europe, mais en Russie, en Roumanie, en Pologne, partout où les Juifs sont persécutés.

Lloyd George : Cette difficulté subsistera jusqu’à ce que les Polonais deviennent assez intelligents pour savoir tirer parti de leurs Juifs, comme le font les Allemands.

23 juin 1919

Président Wilson : Le plus important est d’apaiser les inquiétudes des Juifs. Je crains toujours de laisser subsister de ce côté un ferment dangereux. »

Extraits de « Les délibérations du Conseil des Quatre », éditions du CNRS

Ce que craignaient le plus les chefs politiques des classes dirigeantes du monde en cette fin de première guerre mondiale, ce sont les risques révolutionnaires et ils avaient conscience que la situation des Juifs d’Europe augmentait ces risques. La révolution russe avait déjà montré que l’oppression des Juifs, loin de se contenter de mener au fatalisme prétendument traditionnel, pouvait entraîner une fraction notable des Juifs aux côtés de la révolution sociale. Et dans des pays comme la Pologne, le risque était décuplé par le fait que les Juifs, très opprimés, représentaient une fraction importante de la population et encore plus grande de celle des villes, y compris une fraction non négligeable de la classe ouvrière et la majorité des petits artisans, y compris dans des grandes villes comme Varsovie ou Lodz. Loin de vouloir s’attaquer aux racines du mal, à l’oppression des Juifs, aux pogromes dont la cause était la technique des classes dirigeantes visant à noyer le mécontentement dans le pogrome, ces dirigeants des grandes « démocraties » de France, d’Angleterre et des USA avaient d’abord et avant tout besoin des fascismes contre la révolution. L’Allemagne allait bien le démontrer en 1918-19 avec la bourgeoisie allemande organisant sur ordre de la social-démocratie l’écrasement dans le sang de la révolution ouvrière par les « corps francs » fascistes. Si la vague révolutionnaire est vaincue, elle l’est en s’appuyant sur des régimes d’Europe de type semi-fasciste comme la dictature antisémite de Pologne du général Pilsudski. La situation qui précède la deuxième guerre mondiale est une nouvelle mobilisation des Juifs opprimés d’Europe, comme elle connaît une nouvelle mobilisation du prolétariat, à nouveau menaçant. Il faut d’abord rappeler qu’en 1936, les ouvriers et les jeunes Juifs ont été nombreux à être attirés par le courant communiste stalinien. L’accord entre Staline et Hitler en 1939 pour l’envahissement et le partage de la Pologne devait rompre durement cette attraction. Il n’en subsistait pas moins que les Juifs, soit une importante fraction de la population prolétarienne des villes de Pologne, se radicalisaient à cette époque et représentaient une menace pour la bourgeoisie. La troisième question est l’utilisation du racisme par le nazisme, version allemande du fascisme. Tous les fascismes n’ont pas nécessairement les mêmes démagogies, les mêmes manières de diviser les opprimés par idéologies haineuses et violentes. Par exemple, le fascisme italien, qui l’avait précédé de onze ans, n’utilisait pas du tout ce type de démagogie. Le nationalisme, la religion, l’ethnisme, le racisme offrent de multiples versions différentes. Mais toutes ces propagandes, le fascisme n’est pas le seul à les utiliser pour diviser les peuples. Tous les impérialismes, y compris dans leur phase « démocratique » dans les métropoles, les emploient des méthodes violentes dans leurs colonies. Des massacres utilisés pour faire face à des révoltes coloniales, c’est une méthode courante, y compris pour les régimes considérés dans la métropole comme « démocratiques ». Toutes les sociétés bourgeoises se réservent la possibilité de déclencher la violence de masse si elles sont menacées par la révolution, que ce soit la contre-révolution, ou la guerre civile, préventive, le détournement démagogique prenant une fraction des opprimés comme boucs émissaires, ou le bain de sang génocidaire. Dans tous ces cas, la classe dirigeante décide de livrer le pays à la barbarie pour sauver le système d’une menace révolutionnaire. Le fascisme est donc bel et bien une réponse à la menace d’une montée révolutionnaire de la lutte des classes. Le nazisme s’est produit dans le pays où le prolétariat était le plus fort, le plus organisé, ayant le plus d’expériences révolutionnaires derrière lui, peu d’années avant, dans toute l’Europe. Pour s’adresser à la petite bourgeoisie, la détourner d’une lutte contre la grande bourgeoisie, les nazis avaient désigné du doigt la « finance juive », afin de faire croire au caractère prétendument révolutionnaire et socialiste du parti national-socialiste ». Il s’adressait en même temps à la grande bourgeoisie, en affirmant que l’idéologie bolchevique était juive et que les ennemis de l’Allemagne étaient « la juiverie anglo-franco-américaine ». Mobilisant dans des manifestations et des meetings monstres les petits bourgeois, les déclassés, les chômeurs, le nazisme visait à paralyser le prolétariat, divisé par les politiques des sociaux-démocrates et des staliniens. Quand le prolétariat a été battu, sans combat, en Allemagne, le nazisme qui voulait développer son empire rogné lors de la première guerre mondiale, devait non seulement battre les armées des pays voisins – ce qui n’était pas très difficile pour le capitalisme le plus dynamique d’Europe dès qu’on la laissé réarmer -, il devait pratiquer des contre-révolutions dans tous les pays conquis. C’est pour cela que la campagne antisémite s’est étendue d’Allemagne à toute l’Europe. Dans toute l’Europe, la révolution avait été défaite après la première guerre mondiale, mais la crise reposait les risques qu’un des prolétariats d’Europe, tout particulièrement celui d’Allemagne - relance le mouvement. Le prolétariat allemand a été battu en 1933. Celui d’Espagne en 1936. La révolution a été détournée par la gauche et les syndicats en France en 1936. Ce n’était pas fini. Il fallait écraser physiquement, et surtout moralement les classes ouvrières et les peuples d’Europe. L’extermination des Juifs répondait, comme en Allemagne, à ces divers objectifs : une occasion de piller des millions de gens pour payer un personnel politique engagé à écraser les peuples, une violence contre les plus pauvres jsutifiée par des « critères raciaux », une division des classes populaires empêchant toute mobilisation ouvrière, une violence impressionnante donnant une impression de force insurmontable des nazis, et des victimes qui étaient pieds et poings liés par leurs propres dirigeants.

Eh bien oui, là encore l’histoire est le produit de la lutte des classes ! Etonnant que les Etats, que les organisations n’aient pas soulevé cette question pendant la guerre et aient attendu la fin de celle-ci pour prétendre « découvrir avec horreur les camps de la mort » ? Non ! Etonnant que les peuples, y compris le peuple juif, aient été menés par leurs classes dirigeantes ? Etonnant que ces dernières n’aient pas voulu remettre en cause leurs intérêts de classe pour l’intérêt d’un peuple, fut-il le « leur » ? Aucun Etat ni aucune classe dirigeante n’a cherché à empêcher la venue au pouvoir du nazisme. Pourquoi auraient-ils sacrifié leurs intérêts de classe pour sauver un peuple, quel qu’il soit. Ils n’avaient pas plus le souhait de sauver le peuple juif, comme le rappelle Raoul Hilberg en donnant de multiples exemples du refus des Etats alliés de se préoccuper du sort du peuple juif, alors qu’ils avaient, eux, tous les détails leur permettant de savoir qu’il s’agissait d’un génocide. Les organisations juives des pays alliés n’ont pas d’avantage réagi, alors que leurs dirigeants étaient aussi au courant. Tout au plus certains ont essayé de sauver des vies en négociant avec les Etats, et d’emmener le plus de personnes possibles en Israël, mais ils n’ont dénoncé le génocide aux yeux du monde. Quoi d’étonnant que les dirigeants juifs, et leur classe dirigeante, ne soient pas, en la matière, l’exception qui confirmerait la règle ? Ils ont mis d’autant plus d’énergie à « découvrir » les camps d’extermination, une fois que la guerre – et l’extermination – étaient finis qu’ils en avaient mis à nier leur existence ou à ne rien faire pour la faire connaître durant toute la guerre. Rappelons que les efforts de militants juifs des camps pour faire sortir des informations sur leur situation, le succès de cet entreprise même en direction de Varsovie dont les dirigeants avaient alors des contacts avec le monde, datent de … 1941 ! Raoul Hilberg, comme nombre d’autres auteurs, rapportent des faits patents qui montrent que les leaders du monde savaient parfaitement ce qui se passait. Que peut-on attendre de leaders bourgeois quand il s’agit de la mort d’un peuple ? Rien ! Et l’essentiel n’est pas de s’en indigner mais d’être conscient que, face au fascisme, il n’y a qu’une seule force qui soit réellement capable de sa battre : la révolution prolétarienne ! Le réformisme – qui consiste à masquer les réalités de lutte des classes opposant des intérêts irréconciliables - ne meurt pas en période de fascisme. Par contre, dans une situation où la lutte des classes doit plus que jamais être portée à son terme, le réformisme est plus que jamais criminel, car il masque l’urgence de la révolution sociale et son caractère vital. Il ne réforme pas les crimes des classes dirigeantes mais sème des illusions mortelles sur elles et empêche les peuples de se battre, et surtout de faire la révolution. Même quand l’alternative devient la révolution ou la barbarie, il existe des courants politiques au sein des masses pour prétendre que tout peut encore se calmer, s’arranger, se terminer dans une entente conciliant l’inconciliable ! C’est là le combat qu’il faut mener pour vaincre le fascisme : la lutte contre le fatalisme des dominants qui est propagé continuellement parmi les dominés.

S’il est important de combattre aujourd’hui les mensonges de ceux qui nient l’existence des chambres à gaz et des camps d’extermination, il faut aussi combattre nombre de mensonges propagés y compris parmi les Juifs et qui laissent croire que l’on ne pouvait rien faire pour sauver les Juifs de la mort, que l’on ne savait pas, que les Juifs ne pouvaient pas se révolter contre le fascisme allemand, que la seule solution était de compter sur le lutte militaire des Alliés pour sauver les peuples des nazis, etc… Aujourd’hui, nombre de documents montrent que tout cela est faux. Les Alliés n’ont jamais fait cette guerre pour sauver les peuples de la destruction, pas plus le peuple juif qu’un autre ! Ils ont fait la guerre pour opposer les intérêts des classes dirigeantes des pays impérialistes les plus puissants du monde. Et aucune bourgeoisie au monde, fut-elle opprimée, n’a jamais eu comme programme d’abattre la cause de cette oppression : le système lui-même. Le cas de l’extermination des Juifs est seulement plus horrible, plus difficile à imaginer parce que nous persistons à raisonner sur le système comme s’il s’agissait d’hommes et non d’une machine à produire de l’exploitation et de l’oppression. Et nous ne concevons pas que des hommes aient pu participer à une horreur pareille. Quand nous l’admettons, c’est pour finalement affirmer que l’homme serait naturellement mauvais ou que les desseins de dieu sont impénétrables. Il est clair que ceux qui s’en tiennent au point de vue moral ne risquent pas de comprendre comment la logique du système n’interdisait nullement de massacrer un peuple et que le choix du fascisme par la classe dirigeante allemande avait été soutenu par la bourgeoisie mondiale, au nom de la nécessité d’écraser les opprimés d’Allemagne d’abord, du reste de l’Europe de l’Est ensuite. La lutte des classes est bel et bien la clef de l’histoire, y compris de celle des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale. La direction politique du peuple Juif des pays de l’Est eux-mêmes ne voulaient surtout pas que leur peuple le comprenne, pas plus que ne le souhaite aucune bourgeoisie au monde.

La relative facilité avec laquelle les nazis ont pu assassiner au moins deux millions et demi de Juifs, sans compter les Tziganes ou les homosexuels, impressionne. Les forces de répression qui ont servi à ce massacre sont relativement peu nombreuses. Elles auraient été tout à fait insuffisantes face à une révolte populaire. Mais les nazis ont bénéficié d’une aide tout à fait inattendue : celle des dirigeants de la communauté juive elle-même ! En effet, le plus étonnant dans l’extermination des Juifs par les nazis, c’est la participation active des dirigeants de la communauté juive. Ceux-ci ne sont pas contentés de ne pas organiser de révolte et même de prôner activement l’accommodation aux ordres des autorités nazies, fussent-ils des ordres criminels. Ils ont, sous prétexte que le pire serait de se révolter, que les autorités s’en prendraient encore plus violemment aux Juifs en cas de révolte, écrasé toute velléité d’organisation de la résistance et de la révolte. Leur police a arrêté les révoltés, les résistants, les a dénoncé et livré aux nazis. Beaucoup reprennent les justifications que se donnaient ces « autorités juives », celui de la sauvegarde des Juifs survivants. Cependant, ces autorités ont été jusqu’à fournir eux-mêmes les partants pour l’Est qui partaient pour la mort. Ils ont couvert, au nom de la nécessité d’éviter à tout prix toute révolte, les mensonges nazis sur la destination des « convois vers l’est », en fait des départs vers les camps d’extermination. Ils ont juré leurs grands dieux que les Juifs qui étaient partis vers l’Est ne faisaient qu’y aller pour participer aux travaux voulus par les nazis, puis que le bruit qui courait sur les chambre à gaz était faux. Pourtant les dirigeants des Judenrat qui ont permis aux nazis de n’avoir aucune difficulté pour enfermer les Juifs dans les ghettos, pour les ficher, pour les emmener vers les transports et pour les calmer, ces dirigeants n’étaient rien d’autre que les anciens dirigeants de la communauté et pas des chefs juifs nommés par les Allemands ! Or, ces « dirigeants juifs » des Judenrat étaient les premiers à avoir su ou compris que les nazis voulaient exterminer les Juifs. Leur aveuglement a un caractère de classe, au sens où ces notables et ces bourgeois souhaitaient moins que tout la révolte ou la révolution. Ils militaient même contre quand la discussion mettait cette question sur le tapis. Ils affirmaient que plus les nazis étaient violents, plus il fallait se faire doux, obéissant et savoir se rendre utile par le travail. Ils finiraient bien par se calmer. Ils appliquaient ainsi leur ancienne philosophie réformiste, qui s’appuyait sur le fatalisme religieux mais qui n’a rien de proprement juif. Ce sont tous les peuples que les démocrates bourgeois d’Europe ont livré au fascisme par refus de la révolution sociale ! Et d’abord toute la population allemande. Les autres bourgeoisies d’Europe, loin de regretter que l’Allemagne tombe entre les mains des nazis, s’en sont félicité. Car ils comprenaient très bien que l’alternative, à court terme, était fascisme ou révolution.

Lorsque la situation sociale amène face à face le risque révolutionnaire (pour la classe dirigeante) et le risque contre-révolutionnaire (pour les opprimés et la classe ouvrière), toute tentative d’arranger les choses, de réconcilier les combattants, de diminuer les souffrances, de désamorcer la situation a l’effet inverse : elle accroit les souffrances des opprimés, aggrave la violence et rend les choses plus dures et plus violentes. Les Juifs d’Europe l’ont subi de la manière la plus atroce : par l’extermination. Supprimer des millions d’hommes, de femmes et d’enfants aurait pu être une tâche irréalisable pour les nazis si les victimes étaient prévenues et avaient décidé de ne pas faire le moindre geste pour faciliter les actes du bourreau. C’est exactement le contraire qui s’est produit. L’argument selon lequel les souffrances des Juifs seraient diminuées si les Juifs facilitaient eux-mêmes les recensements, les contrôles, les déplacements, les regroupements et les déportations, cet argument horrible qui a justifié les Judenrat a permis à un nombre restreint de soldats allemands de s’attaquer à un très grand nombre de victimes. C’était la politique diamétralement opposée consistant à rendre la concentration, la déportation et l’extermination le plus difficile possible qui aurait dû être la politique proposée à la communauté juive. Même si rien n’aurait pu être facile dans un tel combat, la solution consistant à se prêter le plus doucement possible au bourreau n’en est certainement pas une.

Refuser tout compromis avec les nazis ne pouvait qu’être une stratégie visant à les renverser, à en appeler aux peuples, à pousser les soldats à s’insoumettre, en somme une stratégie révolutionnaire. Fut-ce au risque de leur propre vie, les dirigeants bourgeois ne pouvaient préconiser une telle stratégie car ils défendent d’abord et avant tout leur système contre toute menace révolutionnaire. Et bien entendu au risque de la vie de « leur » peuple ! Compter sur des dirigeants bourgeois, fussent-ils Juifs, pour défendre le peuple juif est une illusion mortelle. Comme l’écrit Simone de Beauvoir, je tiens le pari que certains de ceux qui me liront me traiteront d’antisémite ! C’est plus facile que d’opposer une explication à celle de la lutte des classes et aussi une autre alternative quand les peuples ont affaire à une classe dirigeante prête à aller jusqu’au bout, à tout prix, au prix du sang, afin de conserver le pouvoir face à une menace révolutionnaire.

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