English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 05 - Livre Cinq : ECONOMIE POLITIQUE > 5- L’économie mondiale en route vers une nouvelle crise systémique qui en (...) > La théorie des crises chez Marx, par Mattick

La théorie des crises chez Marx, par Mattick

vendredi 7 novembre 2008, par Robert Paris

CRISES ET THÉORIE DES CRISES

C’était pour Marx une évidence que l’économie politique bourgeoise se trouvait en pleine stagnation quant à son contenu. « La période où la lutte des classes, disait-il, n’est pas encore développée est aussi la période classique de l’économie politique. Son dernier grand représentant, Ricardo, est le premier économiste qui fasse délibérément de l’antagonisme des intérêts de classe, de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente, le point de départ de ses recherches. Cet antagonisme, en effet inséparable de l’existence même des classes dont la société bourgeoise se compose, il le formule naïvement comme la loi naturelle, immuable, de la société humaine. [...] En France et en Angleterre, la bourgeoisie s’empare du pouvoir politique. Dès lors, dans la théorie comme dans la pratique, la lutte des classes revêt des formes de plus en plus accusées, de plus en plus menaçantes. Elle sonne le glas de l’économie bourgeoise scientifique. Désormais, il ne s’agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l’apologétique [1]. »

Marx a fait reposer la critique de l’économie politique sur sa théorie propre de la valeur et de la plus-value. La dialectique sociale, voilà ce qui distingue cette théorie d’avec l’économie classique. La dialectique sociale, « parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que, saisissant le mouvement même dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire [2] ». Certes, convenait Marx juste avant ces remarques, « le procédé d’exposition doit se distinguer formellement du procédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seule¬ment alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction à priori [3] ».

On s’aperçoit en examinant son œuvre que Marx n’a pas cessé, au cours de sa vie, de s’affranchir toujours davantage d’une interprétation philosophique du développement social qu’il avait primitivement conçue. C’est pourquoi il n’est pas justifié de considérer comme fondamentale la méthode dialectique formelle pour comprendre la réalité capitaliste, ni d’admettre avec Lénine qu’une véritable compréhension du Capital de Marx présuppose celle de la Logique de Hegel [4]. Si la philosophie était pour Hegel l’appréhension du temps par la pensée, la dialectique était pour Marx l’expression du développement actuel du capitalisme, qui ne pouvait trouver dans la philosophie bourgeoise qu’une traduction idéologique déformée. Selon Marx, ce n’est pas la philosophie hégélienne qui permet de prendre une connaissance exacte du monde capitaliste, mais au contraire la compréhension du capitalisme qui permet de saisir le « noyau rationnel » de la philosophie hégélienne.

La philosophie hégélienne constituait assurément le point de départ de Marx, mais elle fut rapidement reléguée dans l’ombre par l’approfondissement des rapports capitalistes concrets dont la dialectique idéaliste ne faisait que procéder. « Ce qui semblait n’être que l’objet de la philosophie devint l’objet de l’économie politique ; ce qui paraissait au niveau de l’analyse conceptuelle n’être qu’un fantôme devait nécessairement s’affirmer comme réel dans l’existence extérieure telle qu’elle se manifeste [5]. » Indépendantes de la logique hégélienne, sinon en fait, du moins dans leur principe, les analyses historiques et économiques de Marx révélèrent la nature dialectique du développement capitaliste. Si l’on rencontre la dialectique dans Le Capital, c’est justement parce qu’elle est la loi du mouvement de la société capitaliste, seule loi légitimant la méthode dialectique en tant que méthode de découverte de la vérité.

Lorsque le processus de production et de développement du féodalisme européen, relativement statique, se trouva mû par la dynamique inhérente aux rapports de production capitalistes, à savoir l’unité de l’antagonisme Capital-Travail, il se changea en un processus de transformations sociales d’une rapidité et d’une impétuosité inconnues jusqu’alors, aux répercussions mondiales. Il engendra les théories de l’économie politique, la révolution bourgeoise et ses reflets dans la philosophie. Tout développement qui bouleverse la société se fonde sur la constitution de nouvelles forces productives qui demandent, pour être utilisées et se déployer complètement, des rapports de production correspondants. Inversement, la constitution de nouveaux rapports de production engendre des forces productives nouvelles qui agissent d’elles-mêmes sur les rapports de production existants. Tout ce qui entrave ces forces productives, et reste lié aux anciens rapports de production aboutit, en raison de l’antagonisme des classes, à des luttes politiques qui assurent le passage d’un ordre social à un autre. Le processus de développement est donc en même temps un processus révolutionnaire et il embrasse, plus ou moins, tous les aspects de l’existence sociale des hommes.

Le mode de production capitaliste, issu de la production marchande se développant sur la base de la propriété privée, présupposait la séparation historique des producteurs d’avec les moyens de production. La force de travail devint une marchandise, le fondement même de l’économie de marché. La production capitaliste est une production sociale dans la seule mesure où les marchandises sont produites, non pas en vue d’un usage personnel, mais pour être vendues à d’autres consommateurs. Cette production sociale vise en même temps à satisfaire aux impératifs de profit auxquels sont assujettis les détenteurs de capital privé. La division sociale du travail signifie donc également une séparation en classes. La production sociale n’est au service de la société que dans la mesure où elle peut servir les capitalistes ; c’est une production sociale soumise à des intérêts privés. C’est pourquoi elle ne peut pas être une production sociale directe mais seulement indirecte, et encore, uniquement dans le cas fortuit où les besoins du capital coïncident avec les besoins sociaux.

Le caractère social de la production capitaliste ainsi conçu s’exprime dans les relations de marché. La production individuelle doit s’adapter aux conditions sociales propres au capitalisme. Au sein de l’économie bourgeoise, les mécanismes du marché font office de régulateur des rapports nécessaires entre production et consommation et de la répartition proportionnelle du travail social qui les sous-tend. Cette conception ignore la bipartition de la production de marchandises et de la production de profits, puisque cette dernière se réalise au moyen de la production de marchandises et se trouve donc d’emblée incluse dans ses lois. Que la production de marchandises présuppose celle de profits et qu’il n’y ait que celle-ci qui détermine les rapports de prix et de marché (et c’est pourtant le cas effectivement, eu égard à la nature marchande de la force de travail) ne change rien à l’affaire. L’harmonie entre l’offre et la demande, chère à l’économie politique bourgeoise, rend du même coup impossible la moindre compréhension tant des rapports de marché réels que de la dynamique du capital qu’ils médiatisent et qui découle de l’impératif du profit.

Les limites de l’économie bourgeoise forment le point de départ de la critique marxienne. Les rapports économiques sont à ses yeux des rapports de classe qui revêtent, dans les conditions de la production capitaliste, l’aspect de rapports économiques. Valeur et prix sont des catégories également fétichistes, eu égard aux rapports de classes concrets qui les sous-tendent. Alors que la théorie classique de la valeur parlait de valeur d’échange et de valeur d’usage, Marx se demanda comment on en était arrivé au concept de valeur en général, pour constater que le processus social de travail, dans les conditions des rapports de propriété capitalistes, doit nécessairement se présenter comme un rapport de valeur. Les rapports d’exploitation revêtant en l’occurrence la forme de rapports d’échange, il faut que la division de la production sociale en travail et surtravail prenne le caractère de rapports de valeur, l’aspect de valeur et de plus-value. Si la société n’était pas une société de classes reposant sur l’échange, il n’y aurait pas d’échange entre les maîtres des conditions de production et les travailleurs privés de propriété, et les rapports sociaux de production ne seraient pas des rapports de valeur.

Les difficultés que connurent les Classiques à propos de la théorie de la valeur venaient de ce que, tout en considérant que les marchandises réalisaient l’unité de la valeur d’échange et de la valeur d’usage, ils ne reconnurent pas ce double caractère à la marchandise force de travail. Cela fut réservé à Marx, et lui permit de saisir les rapports d’échange effectifs sans toucher à la loi de la valeur. L’échange de marchandises sur la base d’équivalents-temps de travail ne peut rapporter le moindre profit. C’est le double caractère de la marchandise force de travail qui crée cette possibilité. Dès lors que l’acheteur de la force de travail la paye à sa valeur d’échange conformément à la loi de la valeur, il en acquiert également la valeur d’usage, capable de produire davantage que sa valeur d’échange propre. Autant dire que les rapports de prix du marché ne pouvaient être saisis qu’à travers le rapport de valeur qui, en tant que rapport de production, lui servait de base.

La loi de la valeur impliquait, non l’échange d’équivalents-temps de travail, mais bien l’appropriation capitaliste du surtravail non payé. En effet, les détenteurs du capital n’échangent pas entre eux des équivalents-temps de travail. La loi de la valeur ne régit l’économie capitaliste que dans la mesure où les forces productives sociales imposent en permanence des limites déterminées à la production de plus-value et où la répartition de cette plus-value doit être plus ou moins adaptée aux impératifs sociaux pour garantir l’existence et le développement du capital. Par là même, les relations d’échange, loin de se présenter comme des relations de valeur déterminées par le temps de travail, ne peuvent au contraire apparaître que comme des relations de prix qui en dévient, sans pour autant empêcher la production capitaliste d’être déterminée par la loi de la valeur.

C’est cette déviation du prix par rapport à la valeur qui interdisait à la théorie classique de la valeur, essentiellement axée sur la distribution, de pouvoir saisir de façon cohérente la valeur-travail. Si l’on devait s’en tenir à la loi de la valeur, il aurait fallu faire la preuve que les rapports de prix réels, bien que différents des rapports de valeur, étaient néanmoins déterminés par eux. Même si cela n’était pas visible dans les prix de marché, on pouvait le déduire du changement qui affecte les prix de production, composés des prix de revient et du taux de profit moyen. Dans l’esprit du capitaliste, aussi bien que dans la réalité du marché, il n’y a que des prix marchands. Pour l’entrepreneur individuel, la production elle-même se présente comme un problème d’achat et de vente. Il fait l’acquisition de moyens de production, de matières premières et de force de travail pour produire des marchandises : en atteignant sur le marché un prix qui lui rapporte un profit, ces marchandises permettent à l’entrepreneur de vivre, de récupérer le capital investi et même de l’accroître. Ce ne sont pas la valeur et la plus-value qui ont un sens à ses yeux, mais seulement les coûts de production exprimés en prix et les gains obtenus. Cette indifférence partagée par tous les capitalistes ne change cependant rien au fait que les coûts de production, comme les profits, ne sont que d’autres expressions pour des quantités déterminées de temps de travail contenues dans les marchandises.

La totalité du temps de travail employé dans la société fournit un produit social global qui se répartit en salaire et profit. Plus il échoit de produit social global aux capitalistes, moins il peut en échoir aux travailleurs et inversement. Mais, dans la réalité, ni la production sociale ni la force de travail globale et le capital total ne sont des grandeurs directement données, dont on puisse établir les rapports réciproques. Le capital se divise en de nombreux capitaux distincts qui s’opposent non pas à l’ensemble de la classe ouvrière, mais à des groupes plus ou moins importants de travailleurs. Les façons dont ils peuvent être exploités sont aussi diverses que les capitaux eux-mêmes. Les structures (ou « composition organique ») des capitaux particuliers diffèrent selon les industries dans lesquelles ils trouvent un emploi, c’est-à-dire que la composition des capitaux par rapport à la masse des moyens de production (ou capital constant) et des forces de travail employées (ou capital variable) prend des formes différentes. Étant donné que, d’après la théorie de la valeur-travail, seul le travail vivant utilisé produit de la plus-value, mais que le profit se rapporte pourtant au capital total (c’est-à-dire aux capitaux constant et variable pris ensemble), les profits devraient être moindres dans des industries où le capital constant est relativement plus grand que le capital variable que dans celles où ce rapport est inversé. Néanmoins, il n’en est généralement rien et cela pour la bonne raison que la concurrence des capitalistes entre eux et celle des acheteurs, tant avec ceux-ci qu’entre eux, amènent tout naturellement les profits réels à se convertir en profit social moyen, lequel, répercuté sur les coûts de production, fait participer chaque capital en proportion de son volume à la plus-value sociale globale.

Si le taux de profit moyen trouve son explication dans la concurrence, la concurrence elle-même n’explique pas la grandeur de ce taux. Cette dernière dépend de la masse — inconnue mais, par contre, définitive — du profit allant au capital social total. Et puisque la valeur globale des marchandises conditionne la plus-value globale mais que celle-ci conditionne le niveau du profit moyen et donc le taux de profit général, la loi de la valeur règle les prix de production. Alors que la création de plus-value par le biais du surtravail s’effectue au niveau de la production, la réalisation des profits a lieu sur le marché. C’est l’aspect valeur d’usage de la production, régie par l’accumulation du capital et réalisée sur le marché, qui détermine le rapport de l’offre et de la demande et les relations de prix subséquentes, et, par suite, la répartition de la plus-value sociale globale entre les divers capitaux. Que la demande d’une marchandise déterminée s’accroisse, et la production en augmente ; qu’elle baisse, au contraire et la production en diminue. C’est ainsi que le capital déserte les industries relativement stagnantes pour se placer dans celles qui progressent rapidement. Les changements qui en résultent dans la composition organique de capitaux particuliers n’affectent en rien leur rentabilité. Au contraire, elle entraîne des profits plus élevés que ceux qui reviennent à des capitaux moins productifs. Néanmoins, le surprofit réalisé au-dessus du profit moyen, sur la base d’un niveau de prix donnés, finit par disparaître en raison du flux du capital qui va des industries à maigre profit aux industries à gros profit. La chasse incessante au surprofit caractérise la concurrence capitaliste et conduit par ce biais à une composition organique supérieure du capital social total.

Pour comprendre les changements survenant dans les rapports de valeur et donc dans les prix, il faut partir du processus d’accumulation. Le niveau général des prix se modifie sous l’impact de l’accumulation capitaliste et des gains de productivité qu’elle engendre. La baisse générale des prix marchands devient évidente quand on compare entre elles périodes antérieures et périodes postérieures de production. Chaque marchandise prise isolément contient moins de temps de travail qu’auparavant. La diminution de valeur de chaque marchandise est compensée de très loin par l’augmentation du volume des marchandises, de sorte que la rentabilité du capital se maintient malgré la chute des prix. Ainsi, la courbe des prix est déterminée par les gains de productivité et, de ce fait, par la loi de la valeur. On pouvait donc se passer de théorie particulière des prix pour analyser l’expansion capitaliste, puisque l’évolution de ces derniers est déjà incluse dans l’analyse en termes valeur.

Les déterminations-valeur des diverses marchandises et des divers profits, tout comme le partage du produit social en salaire et en profit, se trouvent gommées dans les relations de prix mises en place par la concurrence. Mais de quelque manière que la répartition ait lieu, une chose est certaine : sont à répartir des quantités de marchandises exigeant un temps de travail déterminé, et dont la division s’opère pour la première fois au niveau de la production de valeur et de plus-value. La répartition réelle qui s’exprime sous forme de prix a pour préalable ce premier partage. Ces fondements voilés par le marché sont une réalité comparable à celle de l’univers des prix et des marchandises tel qu’il est immédiatement donné. Au regard de ces derniers, ils apparaissent comme une abstraction simplifiant les mécanismes compliqués du marché, tandis que du point de vue des rapports de production fondamentaux, l’univers des marchandises ne représente qu’une modification à facettes multiples de ces rapports. On peut comprendre ces rapports de production fondamentaux sans se référer au marché, mais non le marché sans se référer aux rapports de production. C’est pourquoi ces derniers doivent servir de base à toute analyse scientifique du capital, étant seuls en mesure de révéler les possibilités et les limites des phénomènes du marché.

La théorie de la valeur liée au temps de travail est abstraite par rapport au marché et concrète du point de vue des rapports de production. Elle n’est une construction de l’esprit que dans la mesure où les valeurs n’ont pas de relation directe avec le marché, si bien que les rapports de valeur qui se cachent derrière les prix ne se laissent saisir que par la pensée. Bien entendu, la théorie pure du marché est elle aussi une abstraction, du fait qu’elle néglige les rapports de production capitalistes. C’est ce qui l’empêche d’avoir une vision nette de la totalité des situations réelles et, par là, de comprendre les phénomènes mêmes du marché. Par contre, l’analyse-valeur permet de passer de l’abstrait au concret, car elle est capable de montrer les liens qui unissent les rapports de marché aux rapports de production existants ; elle est la seule à rendre intelligible le processus d’ensemble de l’économie capitaliste.

La bipartition de la production, à la fois production de marchandises et production de profit, exclut qu’elle puisse être adaptée aux besoins sociaux réels, comme est exclu tout équilibre de l’offre et de la demande au sens d’un équilibre entre la production et la consommation. Selon Marx, « le facteur qui règle la demande en son principe dépend essentiellement des rapports entre les différentes classes et de leur position respective dans l’économie ; donc, surtout 1° du rapport de la plus-value totale au salaire ; et 2° du rapport entre les diverses fractions qui composent la plus-value (profit, intérêt, rente foncière, impôts, etc.). Une fois de plus, on voit donc qu’on ne peut absolument rien expliquer par le rapport entre l’offre et la demande avant d’avoir mis en lumière la base sur laquelle ce rapport fonctionne [6] ». Néanmoins, la base (ou les rapports de production), sous le coup du durcissement de l’exploitation auquel pousse la concurrence capitaliste, se trouve dans un état de changement perpétuel qui s’exprime par l’instabilité des rapports de marché. Du même coup, le marché se trouve en état de déséquilibre permanent, bien que ce dernier puisse être plus ou moins marqué, donnant ainsi l’illusion, en se rapprochant d’un état d’équilibre, qu’il existe des tendances dans ce sens. Les lois du mouvement capitaliste excluent toute espèce d’équilibre, même lorsque la production de profit et la production de marchandises se développent uniformément, car ce développement même exacerbe une contradiction qui lui est immanente, laquelle ne peut être levée que grâce à une reprise de la croissance.

Le marché et la production forment bien évidemment un tout et ne peuvent être séparés que par la pensée. Toutefois, les rapports de marché sont déterminés par les rapports de production. Le prix de la force de travail ne peut pas tomber en général au-dessous de sa valeur, c’est-à-dire de son coût de reproduction. Il ne peut jamais atteindre le seuil à partir duquel la plus-value disparaît, ce qui aboutirait à liquider le système. Quoi qu’il se passe sur le marché, ce sont les rapports de production qui en déterminent les effets ; et le mouvement propre du marché, tel qu’il apparaît en surface, se déroule selon les voies prescrites par ces rapports. Les rapports de prix effectifs ont beau dévier des relations de valeur qui les sous-tendent, le total des marchandises exprimé en valeur ne peut renfermer plus de valeur qu’il n’en a été dépensé en temps de travail pour fabriquer celles-ci. Il arrive sans doute que la somme des prix de marché tombe au-dessous de la valeur globale, puisque l’équivalence de la valeur et du prix n’est donnée qu’à condition de supposer une réalisation complète de la quantité de marchandises produites. En d’autres termes, il peut se faire que la valeur et la plus-value produites soient supérieures à ce qui se trouve exprimé dans les prix de marché, par exemple lorsqu’une partie de la production ne trouve pas d’acheteur et perd, par suite, son caractère valeur. Quoi qu’il en soit, les prix globaux réalisés sont égaux à la valeur globale réalisée. Ainsi se trouve justifiée une analyse des lois du mouvement capitaliste exclusivement fondée sur les relations de valeur.

Alors que, dans le premier volume du Capital, Marx a analysé les phénomènes « qui président au procès de production capitaliste pris en soi », il s’agit pour lui, dans le troisième, de « rechercher et exposer les formes concrètes qu’engendre le processus du capital considéré comme un tout ». Les configurations du capital, telles que Marx les décrit, « se rapprochent donc progressivement de la forme sous laquelle elles se manifestent à la surface de la société, dans la concurrence et dans la conscience ordinaire des agents de la production eux-mêmes, et enfin dans l’action réciproque des capitaux [7] ».

Mais cette approche graduelle ne nuit pas aux lumières que l’observation du processus de production, à elle seule, a déjà permis d’acquérir concernant les lois de développement du capital, et qui demeurent essentielles s’agissant même du capital « considéré comme un tout », bien qu’elles subissent chemin faisant plus d’une métamorphose. Il ne s’agit pas là d’un procédé purement méthodologique destiné à faciliter l’exploration du monde, si difficile d’accès, de la marchandise. Il s’agit bien plutôt d’un fondement effectivement sous-jacent à ce monde et qu’il faut dévoiler pour soi afin d’appréhender la dynamique du système, dont les multiples configurations du capital ne font que découler.

Si la valeur de la force de travail se ramène à son coût de reproduction, on s’aperçoit que le temps de travail excédentaire représente la plus-value. La productivité croissante du travail en augmente la valeur d’usage au détriment de la valeur d’échange et grossit donc la masse du capital issu de la plus-value. La formation du capital se révèle ainsi n’être rien d’autre que le développement de la productivité du travail. La masse grandissante du capital détermine les quantités de plus-value nécessaires à son élargissement ou à sa valorisation. Cependant, ce processus réduit en même temps la force de travail employée par rapport à un capital donné et amoindrit proportionnellement la masse de la plus-value. En cas d’accumulation rapide, la force de travail employée augmente certes en grandeur absolue et ne diminue que relativement à l’accroissement du capital. Mais même ce recul relatif, en liaison avec les exigences accrues de valorisation du capital en voie d’expansion, provoque nécessairement avec le temps une baisse du taux d’accumulation. Il s’ensuit que l’accumulation du capital est liée à des relations de valeur déterminées. Si la plus-value permet d’assurer la valorisation du capital déjà en place, elle ne fait qu’exprimer le secret de son développement à venir. Si elle est insuffisante par rapport au capital accru, le développement accéléré de ce dernier s’en trouve compromis.

La production capitaliste de marchandises est en réalité production de capital ; la production de biens d’usage n’est qu’un moyen d’accroître le capital et cet accroissement ne connaît pas de limites subjectives. Un capital jeté dans la production et exprimé en argent doit sortir grossi de la sphère de circulation afin de satisfaire aux conditions de la production capitaliste. La production est donc exclusivement production de plus-value et déterminée par celle-ci. La plus-value est du temps de travail non payé, ce qui explique que la production de capital dépend de la masse du temps de travail extorqué. Il est de l’essence même du capital d’accroître la quantité de force de travail non payée. A un stade donné du développement et sur la base d’un nombre donné de travailleurs, la plus-value ne peut augmenter qu’en allongeant le temps de travail qui revient aux capitalistes et en raccourcissant celui qui revient aux travailleurs. Ces deux tendances se heurtent à des limites objectives infranchissables, la journée de travail ne pouvant pas être étirée sur plus de vingt-quatre heures et le salaire du travailleur n’étant pas réductible à zéro. L’accumulation de capital possible dans de telles conditions, en tant qu’accumulation de moyens de production, nécessite des forces de travail additionnelles et engendre une croissance correspondante, même si elle se fait avec lenteur, de la masse de la plus-value. Pour que l’accumulation se poursuive sans à-coups, il faut obtenir des gains de productivité au moyen tant d’un développement de la technique que d’une réorganisation du travail. Tout en dépendant de l’accumulation, l’un comme l’autre exigent une accélération de cette dernière et ont pour effet de transformer les relations de valeur au regard de la composition organique du capital.

En supposant une accumulation progressive du capital, qui corresponde parfaitement à la réalité, la productivité croissante du travail s’exprime par une modification de la composition organique du capital en faveur de sa partie constante. Le capital variable augmente également, mais reste cependant bien en deçà de la croissance du capital objectivé. Malgré la diminution du nombre des ouvriers relativement aux moyens de production qui, en tant que capital, se trouvent en face d’eux, la plus-value s’accroît tant que l’augmentation dans la productivité du travail réduit de façon correspondante la part de temps de travail nécessaire à la reproduction des travailleurs. C’est ainsi que le capital, en dépit des transformations intervenues dans sa composition organique, parvient à se valoriser et l’accumulation à se poursuivre.

Tandis que le taux de la plus-value augmente à mesure que la composition organique du capital se transforme, cette dernière exerce une action contraire sur le taux de profit. Le taux de la plus-value (ou le rapport du surtravail au travail total) ne se rapporte qu’au capital variable, alors que le taux de profit concerne les deux composantes du capital, la constante et la variable. La première grandissant plus vite que la seconde, un taux de plus-value donné doit nécessairement entraîner une baisse du taux de profit. Pour éviter cela, il faut que le taux de la plus-value augmente à un rythme tel que, malgré la composition organique plus élevée du capital, le taux de profit demeure stationnaire. Dans le cas d’une élévation plus rapide encore du taux de la plus-value, il peut même monter. Le taux de la plus-value ne pouvant s’accroître essentiellement que grâce à l’élévation de la composition organique du capital, qui va de pair avec l’accumulation, le processus d’accumulation se présente comme un processus déterminé par le taux de profit général, dont le mouvement conditionne tous les autres mouvements du capital.

Si l’on suppose à présent une accumulation progressive, continue du capital, les mouvements du taux de la plus-value et du taux de profit, qui se compensent tout en étant antagoniques, doivent aboutir en fin de compte à une situation excluant la poursuite de l’accumulation. Tandis que le taux de la plus-value doit s’élever énormément de façon à stopper la baisse du taux de profit, le capital variable continue à décroître par rapport au capital constant et le nombre des producteurs de plus-value diminue lui aussi face au capital à valoriser. Un nombre toujours moindre d’ouvriers doit produire une plus-value toujours accrue afin d’engendrer les profits déterminés par le capital préexistant et permettre ainsi la poursuite de l’expansion. Il arrivera inévitablement un moment où même la plus grande quantité de plus-value qui puisse être extorquée à une classe ouvrière réduite ne suffira pas à augmenter le moins du monde la valeur du capital accumulé. Il s’agit ici avant tout du seul résultat logique d’une ligne de développement que l’on a posée en hypothèse et qui ne concerne rien d’autre que la production et l’accumulation du capital dans un système fictif où l’ensemble du capital s’oppose à l’ensemble de la population laborieuse ; il s’agit donc de dégager le sens du mécanisme de la production de la plus-value et de la dynamique du processus d’accumulation. On se propose d’établir qu’une tendance inhérente au développement capitaliste, et le dominant, sous-tend le mouvement réel du capital, qui ne peut être compris qu’en fonction d’elle. Moyennant quoi, on peut démontrer que tous les problèmes du capital ne procèdent en dernier ressort que de lui-même, de la production de plus-value et du développement de la productivité sociale du travail qu’elle détermine sur la base du mode de production capitaliste.

De même que la loi de la valeur ne transparaît pas directement dans les événements réels du marché mais qu’elle doit, pour faire prévaloir les nécessités de la production capitaliste, se plier à ces événements, de même la tendance à la baisse du taux de profit (donc l’effet exercé par la loi de la valeur sur le processus de l’accumulation) n’est pas un processus directement perceptible dans la réalité mais un besoin impératif d’accumulation qui s’exprime par le biais des phénomènes du marché et dont le résultat est d’exacerber la contradiction entre le mode de production capitaliste et les véritables besoins sociaux. « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital — fondées sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs — ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital doit employer pour ses fins et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développement absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen — le développement illimité des forces productives de la société — entre en conflit permanent avec le but restreint, la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale [8]. »

En se rapportant exclusivement au processus de production, l’analyse marxienne de l’accumulation capitaliste qui révéla la tendance du taux de profit à baisser renvoie à la limite historique de ce mode de production, sans pour autant pouvoir déterminer le moment de sa liquidation. Mais puisque cette tendance est donnée depuis l’origine du système et que c’est elle qui lui confère sa dynamique, elle doit nécessairement se manifester à chaque instant dans les événements réels du marché, même si elle le fait sous des formes modifiées. Elle n’apparaît pas sous son aspect propre, mais dans les mesures prises pour la combattre, dans les facteurs que Marx compte au nombre des contre-tendances à la baisse du taux de profit [9]. Toutes ces contre-tendances : l’élévation du degré d’exploitation du travail, l’abaissement du salaire au-dessous de sa valeur, la dépréciation des éléments du capital constant, la surpopulation relative, le commerce extérieur et l’accroissement du capital-actions, sont des phénomènes bien concrets et ayant pour effet d’améliorer la rentabilité du capital, c’est-à-dire de freiner la baisse tendancielle du taux de profit. Aussi longtemps qu’elles y parviennent et permettent de valoriser le capital, la tendance du taux de profit à baisser ne se fait pas sentir et elle est effectivement annihilée, bien qu’elle soit à l’origine des mouvements du capital qui la contrecarrent. C’est seulement de temps à autre, dans les crises effectives, que la baisse du taux de profit se manifeste sous sa forme propre, les facteurs qui lui font obstacle ne suffisant plus dès lors à assurer la valorisation du capital.

La théorie marxienne de l’accumulation est donc en même temps une théorie des crises, puisque la crise prend sa source dans une valorisation insuffisante du capital et celle-ci à son tour dans la tendance à la baisse du taux de profit devenue manifeste. Cette sorte de crise procède en ligne directe de l’accumulation du capital, telle que la loi de la valeur en détermine le cours, et seul un redémarrage de la valorisation ou, en d’autres termes, le rétablissement d’un taux de profit adapté aux exigences de l’accumulation, est apte à la résorber. Elle recèle une distorsion entre le capital accumulé et la plus-value existante dont l’effet est de transformer la baisse latente du taux de profit en un manque réel de profit. Marx a appelé suraccumulation cet état de crise, où l’accumulation se voit ainsi stoppée : « Surproduction de capital ne signifie jamais que surproduction de moyens de production — instruments de travail ou moyens de subsistance — qui peuvent fonctionner comme capital, c’est-à-dire servir à l’exploitation du travail à un degré donné d’exploitation ; une baisse du degré, d’exploitation au-dessous d’un certain point provoque, en effet, des perturbations et des arrêts dans le processus de production capitaliste, des crises, voire la destruction de capital. Il n’y a pas de contradiction dans le fait que cette surproduction de capital s’accompagne d’une surproduction relative plus ou moins considérable. Les circonstances qui ont augmenté la productivité du travail, accru la masse des marchandises produites, étendu les marchés, accéléré l’accumulation du capital en valeur autant que dans sa masse et diminué le taux de profit, ces mêmes circonstances ont produit et produisent constamment une surpopulation relative, une surpopulation d’ouvriers que le capital surabondant n’emploie pas à cause du faible degré d’exploitation du travail auquel il serait contraint de les employer, ou du moins à cause du faible taux de profit qu’ils rapporteraient au niveau donné d’exploitation [10]. » Pour illustrer le concept de suraccumulation, Marx recourt à un autre exemple, dont le choix n’est toutefois pas très heureux. « Pour comprendre ce qu’est cette accumulation [...], on n’a qu’à supposer qu’elle est absolue. [...] Il y aurait surproduction absolue de capital dès le moment où le capital additionnel destiné à la production capitaliste serait égal à zéro. [...] Dès que, par rapport à la population ouvrière, le capital se serait donc accru dans une proportion telle que ni le temps de travail absolu fourni par cette population ni le temps de surtravail relatif ne pourraient être étendus (ce qui, d’ailleurs, serait irréalisable dans le cas où la demande de travail serait assez forte pour déterminer une tendance des salaires à la hausse) ; dès que le capital accru ne produirait donc qu’autant, voire moins de plus-value qu’avant son accroisse¬ment, il y aurait surproduction absolue de capital ; [...] il y aurait aussi une baisse sensible et subite du taux général du profit, mais la cause en serait cette fois un changement dans la composition du capital, dû non pas au développement des forces productives, mais à une hausse dans la valeur monétaire du capital variable (en raison des salaires accrus) et à la diminution correspondante dans le rapport du surtravail au travail nécessaire [11]. »

Cet exemple ayant conduit à de nombreux malentendus, il n’est pas inutile d’y revenir brièvement. C’est ainsi que Henryk Grossmann [12], qui ramène la suraccumulation à une valorisation imparfaite du capital, s’est vu reprocher par Martin Trottmann [13] d’avoir assimilé deux tendances distinctes, totalement opposées, d’une seule et même accumulation capitaliste. Selon lui, Marx, en parlant de suraccumulation absolue, avait en tête une surproduction consécutive non à une valorisation imparfaite, mais à un manque de forces de travail ayant comme conséquence d’élever les salaires et de faire baisser la plus-value. Cependant, le fait que dans les deux cas le résultat final est le même, à savoir la suspension de l’accumulation par suite d’un manque de profit, échappa à Trottmann. C’est cet état de choses que Marx voulait mettre en évidence, bien que son exemple soit boiteux car il contredit toutes les données de l’expérience et jusqu’à la théorie marxienne de l’accumulation elle-même.

Sur la base de la théorie de la plus-value, la limite du mode de production capitaliste est donnée par le fait que « le développement de la productivité du travail engendre, dans la baisse du taux de profit, une loi qui, à un certain moment, se tourne brutalement contre ce développement et doit être constamment surmontée par des crises [14] ». Cependant, tout cela n’épuise pas la question des crises. D’une part, la crise se présente comme une interruption de l’accumulation progressive du capital, qui s’achemine vers son effondrement du fait de la baisse tendancielle du taux de profit qui lui est inhérente et, d’autre part, elle se trouve accentuée par diverses autres contradictions qui procèdent du marché et ont évidemment pour ultime fondement le caractère socialement antagonique des rapports de production. Pas plus qu’on ne peut comprendre les crises partielles en dehors de la crise générale engendrée par le rapport Capital-Travail, on ne peut comprendre les mouvements du marché si l’on ne tient pas compte des rapports de production.

Pour concevoir les lois des crises immanentes au système, il importe avant tout de le considérer toujours dans sa dynamique, lequel exclut toute espèce d’état d’équilibre. Contrairement aux économistes classiques, théoriciens de l’équilibre qui confondaient le processus de circulation avec le troc immédiat et, par suite, s’imaginaient que tout achat signifie une vente et toute vente un achat, Marx soutenait que « cela n’a rien de bien consolant pour les détenteurs de marchandises qui n’arrivent pas à vendre, ni donc à acheter [15] ». Vu l’objectivation sous forme de monnaie de la valeur d’échange devenue autonome, la possibilité de crise est déjà donnée dans la séparation de l’achat et de la vente. « Le fait que le processus (immédiat) de la production et le processus de la circulation ne coïncident pas augmente la possibilité de crise apparue lors de la simple métamorphose de la marchandise [16]. » Ainsi, la demande et l’offre peuvent être en décalage. Bien plus, selon Marx, « en fait, elles ne coïncident jamais ; ou bien, si cela se produit, c’est par hasard ; donc, du point de vue strictement scientifique, cette coïncidence doit être considérée comme nulle et non avenue [17] ». Un facteur de crise est donc inhérent d’emblée à la production marchande elle-même, à la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange que renferme la marchandise. Les contradictions déjà contenues dans la circulation des marchandises et de l’argent, et donc les possibilités de crise, doivent néanmoins être expliquées sur la base de cette circulation capitaliste spécifique. Les crises actuelles ne peuvent « être décrites qu’à partir du mouvement réel de la production capitaliste, la concurrence et le crédit [18] », à savoir : selon la manière dont ce mouvement est spécifique au capital, et non selon celle dont il est donné avec l’existence tout court de la marchandise et l’argent.

Ces facteurs de crise n’apparaissent pas dans le processus de production immédiat, bien qu’en réalité ils y soient contenus, puisque le processus de production est production et appropriation de plus-value. Les possibilités de crise ne surgissent qu’au cours du processus de réalisation, dans la circulation qui est en soi et pour soi un processus de reproduction, à savoir la reproduction des rapports de production générateurs de plus-value. « Le pro-

cessus de la circulation ou de la reproduction constitue, dans son ensemble, l’unité des phases de production et de circulation ; c’est un processus qui parcourt les deux phases et implique de ce fait des possibilités plus développées ou la forme abstraite de la crise. Les économistes qui nient la crise se contentent de s’attacher à la seule unité de ces deux phases. Si elles n’étaient que séparées, sans faire un tout, le rétablissement violent de leur unité serait impossible ; il n’y aurait pas de crise. Si elles faisaient un tout, leur séparation violente serait impossible, ce qui signifie crise. Celle-ci est due au rétablissement violent de l’unité faite de moments individualisés et à l’individualisation violente de moments qui font essentiellement un tout [19]. »

Bien qu’elle survienne en premier lieu dans le processus de circulation, la crise réelle ne saurait être conçue comme un problème de circulation ou de réalisation ; on ne peut la saisir au contraire qu’à partir du processus d’ensemble de la reproduction, qui renferme en soi la production et la circulation. Or, le processus de reproduction étant fonction de l’accumulation du capital, et donc de la masse de plus-value dont elle rend possible la formation, c’est dans la sphère même de la production qu’il faut chercher les facteurs qui, même s’ils ne sont pas les seuls déterminants, décident du passage de la crise de l’état virtuel à l’état réel. La crise propre au capital est la résultante, non du processus de circulation qui, en soi déjà, présente des possibilités de crise, mais du processus de production en tant que processus d’ensemble de la reproduction du capital dont la circulation n’est qu’une fraction et un terme intermédiaire. La crise qui caractérise le capital ne peut être déduite ni de la production ni de la circulation, mais bien des difficultés liées à la baisse tendancielle du taux de profit, inhérente à l’accumulation et déterminée par la loi de la valeur.

D’après Marx, certes, « les conditions de l’exploitation directe et celles de sa réalisation ne sont pas les mêmes ; elles diffèrent non seulement de temps et de lieu, mais même de nature. Les unes n’ont d’autre limite que les forces productives de la société, les autres la proportionnalité des différentes branches de production et le pouvoir de consommation de la société [20] ». Ces contradictions masquent la possibilité de crise, l’unité rompue de la production et de la circulation et la nécessité de la rétablir de force. Cependant, dans les conditions de la production de capital, ce rétablissement ne dépend pas simplement de la suppression de la disproportionnalité ni d’un élargissement de la capacité sociale de consommation, mais de l’adaptation de l’une et de l’autre aux impératifs de reproduction de la production capitaliste, et, par là même, aux besoins de valorisation du capital. La crise n’est pas due au défaut croissant de proportionnalité entre branches de la production et à la contraction de la capacité sociale de consommation ; au contraire, c’est elle qui, par le biais de l’interruption du processus d’accumulation (laquelle est imputable à d’autres causes), a pour expression la disproportionnalité et l’affaiblissement de la capacité de consommation. Ces deux derniers facteurs caractérisent en permanence le système capitaliste. Il ne s’agit même pas en l’occurrence d’une question de plus ou de moins, d’un problème de disproportionnalité trop forte ou de consommation trop faible, car l’une comme l’autre sont la condition et le résultat de l’accumulation et déterminées par elle. Si tel n’était pas le cas, toute crise serait résorbable au moyen et d’une élévation de la capacité de consommation, et d’une élimination de la disproportionnalité, ne serait-ce que sur la base des rapports de marché, par le moyen violent de la crise. Pourtant, jusqu’à présent, toute crise effectivement résorbée l’a été sans que la disproportionnalité soit éliminée, ni que la capacité de consommation soit relevée par rapport à la production. Tout au contraire, les disproportionnalités se sont reproduites avec la reproduction capitaliste et la capacité sociale de consommation s’est amoindrie relativement au capital accumulé.

La critique par Marx du capitalisme et de ses théories économiques présente toujours deux aspects : d’une part, il se place sur le terrain de ces théories pour montrer que leur point de vue est indéfendable à la lumière de la théorie de la valeur ; d’autre part, il considère la société capitaliste de l’extérieur pour prouver son caractère historiquement limité.

Dans cette optique, la production n’est pas conçue comme une production tout court, et de biens de consommation, et de moyens de production : la production des uns et des autres s’effectue au contraire nulle part ailleurs que dans le cadre de la production de capital, celle-ci déterminant celle-là et lui imposant des barrières. Et on se trouve face à une capacité sociale de consommation non pas tout court, mais conditionnée et nécessairement limitée par la production de plus-value. De ce fait, l’économie capitaliste non seulement n’est pas à la hauteur de sa situation propre et se trouve exposée à des crises, mais encore — considérée d’un point de vue opposé au sien — elle se révèle être un ordre en contradiction avec les besoins sociaux, et réels et potentiels. La surproduction de capital étant, dans le cadre de la production capitaliste, un état générateur de crises, on ne saurait parler, du point de vue des besoins sociaux réels, de surproduction, mais bien d’une pénurie de moyens de production capables de combler les besoins et les aspirations des hommes. Non seulement la capacité sociale de consommation se trouve restreinte par la production de plus-value, mais la seule possibilité qu’elle a d’être satisfaite réside dans d’autres rapports sociaux. C’est ainsi que Marx condamne le capitalisme tant en raison des déficiences qui lui sont propres, que du point de vue d’un ordre social encore inexistant, seul capable, en annihilant la production de valeur, d’adapter la production sociale aux besoins de la société.

La double critique que Marx fit du capital était pour ainsi dire d’un seul tenant : ce mode d’exposition n’alla pas sans entraîner des malentendus et des interprétations de l’accumulation qui, ou bien faisaient découler les crises de la disproportionnalité (ou de l’anarchie) de la production capitaliste, ou bien les rattachaient à la sous-consommation. Toutefois, à en juger d’après ces interprétations, le capital devrait se trouver dans un état de crise permanente, la production de plus-value présupposant la sous-consommation, « puisque [...] la masse ouvrière ne peut accroître [sa consommation, limitée par essence] que très faiblement et que [...] la demande de travail, tout en augmentant absolument, diminue relativement [21] ». Dire qu’il n’y a pas surproduction générale, mais disproportionnalité entre les différentes branches d’industries, « c’est simplement dire que, dans la production capitaliste, la proportionnalité des diverses industries est un processus permanent de la disproportionnalité, en ce sens que la cohérence de la production totale s’impose ici aux agents de la production comme une loi aveugle, et non comme une loi comprise et dominée par leur raison d’individus associés qui soumettent le processus de production à leur contrôle commun [22] ». En outre, cette proportionnalité n’a rien à voir avec celle de la production et de la consommation, mais bien plutôt avec la proportionnalité de la plus-value et de l’accumulation exigée par la reproduction du capital et, par là même, avec la disproportionnalité croissante des rapports capitalistes qui se dévoilent dans les crises.

Toutefois, Marx écrivait aussi que « plus les forces productives se développent, plus elles entrent en conflit avec les fondements étroits sur lesquels reposent les rapports de consommation. [Ce qui a pour effet d’accroître la contradiction] entre les conditions où cette plus-value est produite et les conditions où elle est réalisée [23] ». Ainsi, « la raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l’économie capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société [24] ». On ne saurait pour¬tant tirer de ces remarques aucune théorie des crises à base sous-consommationniste, ni faire de la réalisation de la plus-value le problème principal du mode de production capitaliste. Il va de soi que la crise non seulement trouve son origine dans la production insuffisante de plus-value, mais encore qu’elle ne peut se présenter que comme un problème de réalisation de la plus-value et de faiblesse du pouvoir d’achat de la population laborieuse. Car les mêmes circonstances qui conduisent à la baisse du taux de profit, et donc au grippage du processus d’accumulation, apparaissent également au niveau du marché, sous les aspects d’une faiblesse de la demande et d’une difficulté croissante à reconvertir la marchandise en argent, vu le blocage du circuit capitaliste sous-jacent au processus de reproduction pris comme un tout. A l’époque où l’accumulation démarre, avec une basse composition organique du capital, la contradiction entre production et consommation est moins marquée qu’à un stade supérieur du développement, où c’est l’inverse qui se produit. Il peut se faire qu’alors la misère générale soit bien plus grande qu’elle n’apparaît à un stade supérieur de l’accumulation, car avec un faible taux d’accumulation le capital constant ne se développe que lentement. De même, la réalisation de la plus-value au moyen de l’accumulation du capital rencontre moins de difficultés qu’à un stade d’expansion plus avancé. Ces difficultés se multiplient conjointement aux difficultés que la tendance du taux de profit crée à l’accumulation et se trouvent de ce fait exacerbées au niveau de l’accumulation (ou de la distorsion entre production et réalisation de la plus-value, entre production sociale et consommation sociale).

C’est cette distorsion qui permet la progression du système mais, en même temps, elle lui fait barrage. Elle devient en effet incompatible avec les impératifs de la reproduction du capital total régis par la loi de la valeur, en d’autres termes, dès lors qu’un rythme d’accumulation donné cesse d’être proportionné à la production de plus-value. Ce n’est qu’en améliorant cette dernière, par le rétablissement du taux de profit nécessaire à la poursuite de l’accumulation, que le capital se trouve une nouvelle fois en mesure de relancer le processus de reproduction, sans pour autant avoir supprimé la distorsion en cause. Loin de là, du fait que la réalisation de la plus-value s’effectue par le canal d’une relance de l’accumulation, la résorption de la crise entraîne une distorsion accrue entre la production et la réalisation de la plus-value, entre la production et la consommation (au sens de besoins réels de consommation de la société).

Le capital réalise la plus-value par le biais de la consommation improductive et de l’accumulation capitaliste. Tant que cette dernière se poursuit sans obstacle, il n’existe aucun problème de réalisation. Serait-ce simplement parce que la baisse tendancielle du taux de profit réclame une augmentation continuelle de la plus-value et donc une élévation du taux d’accumulation du capital ? Mais ce mode de production régi par la loi de la valeur ne peut s’affranchir réellement du caractère valeur d’usage de la production sociale, ce qui veut bel et bien dire, dans les conditions qui lui sont propres : impossibilité de se soustraire aux limitations que lui impose la valeur d’usage de la force de travail. La plus-value ne saurait être autre chose que du surtravail, qu’une partie du travail global, qui assigne à l’accumulation des limites propres. Aussi, malgré « l’accumulation pour l’accumulation », ne peut-il y avoir de production illimitée, de « production pour la production ». Les limites de l’accumulation sont fonction tant des taux donnés de plus-value que de la masse des forces de travail employées de façon rentable, et seule une production accrue de plus-value permet de les franchir. Dès lors, toute surproduction momentanée de capital ne peut prendre que l’aspect d’une crise, laquelle a pour effet de la résorber à condition toutefois que soit rétablie une proportionnalité disparue entre plus-value et production de capital, et cela au niveau de relations de valeur qui sont simultanément des relations de valeur d’usage, même s’il n’est tenu aucun compte de ce dernier aspect. Il faut que plus de travail social revienne au capital, et moins aux ouvriers.

Cela, la crise l’accomplit selon deux modalités différentes : d’un côté, par la destruction de capital ; de l’autre, par l’élévation de la plus-value jusqu’à ce que les deux processus aient engendré une proportionnalité à base relations de valeur, entre le taux de profit et les exigences de l’accumulation en matière de valorisation. Un nouveau cycle d’accumulation s’amorce, voué pourtant — comme tous les cycles précédents — à déboucher sur une surproduction de capital ; en effet, vu la quête effrénée de plus-value qu’elle provoque, l’accumulation excède une fois de plus les capacités de valorisation du capital. Au cours de la crise, « une grande partie du capital nominal de la société, c’est-à-dire de la valeur d’échange du capital existant, se trouve détruite pour toujours, quoique cette destruction, qui ne touche pas la valeur d’usage, puisse être très favorable à la nouvelle reproduction [25] ». La contradiction de la valeur d’échange n’est pas sans affecter la composition-valeur du capital et a pour effet d’élever le taux de profit, par rapport à un taux de plus-value resté invariable. Mais la crise, en faisant baisser les coûts de production, exacerbe la concurrence et incite donc à prendre, à l’intérieur des sphères de production, des mesures qui ont en soi comme conséquence de faire monter le taux de plus-value. C’est ainsi que dans le cadre de la crise se font jour les conditions d’une reprise du processus d’accumulation, ouvrant à nouveau, du même coup, des possibilités de réaliser la plus-value par le biais de l’expansion.

En l’absence de telles possibilités, il ne saurait être question de surmonter la crise, puisqu’en système capitaliste il ne peut exister ni proportionnalité des divers secteurs de la production, ni concordance parfaite de la production et de la consommation. La proportionnalité des différentes branches de l’industrie entre elles est déterminée par l’accumulation et acquise par le jeu des facteurs mêmes qui conduisent à l’établissement du taux de profit moyen. « La limite quantitative des quotas de temps de travail disponibles pour les différentes sphères particulières de la production n’est qu’une expression plus poussée de la loi de la valeur en général, bien que le temps de travail nécessaire ait ici un sens différent. Il n’en faut que telle quantité pour satisfaire le besoin social. La limitation est due ici à la valeur d’usage. Dans les conditions de production données, la société ne peut employer que telle quantité de son temps de travail total à telle espèce particulière du produit [26]. » Cet ajustement, qui en pratique signifie une adaptation à la demande du marché, n’a lieu évidemment, tout comme la formation du taux de profit moyen, « que de manière approximative et complexe, tel un terme moyen et invérifiable entre d’éternelles fluctuations [27] », mais il se poursuit cependant en phase d’expansion aussi bien qu’en phase de contraction et, de ce fait, ne saurait si peu que ce soit expliquer la crise. La distorsion entre la production et la consommation, censée déboucher sur la crise, non seulement persiste pendant celle-ci, mais encore s’exacerbe, et pourtant l’état de crise aboutit à un nouvel essor. Il est donc erroné d’aller chercher dans la sous-consommation l’origine du cycle des crises.

Pour tirer ce dernier au clair, il faut pouvoir expliquer non seulement la dépression, mais aussi les conjonctures favorables. Celles-ci ne seraient-elles pas inconcevables si la sous-consommation et la disproportionnalité suffisaient en soi à provoquer la crise ? En ce cas, la première crise du capital eût été aussi la dernière. Or le capital s’est progressivement développé jusqu’à nos jours en surmontant de multiples crises, grâce à des gains de productivité, à l’augmentation de la plus-value et donc à la dévalorisation progressive de la plus-value — ce qui d’ailleurs n’est pas incompatible avec l’amélioration des conditions de vie du prolétariat, puisqu’une valeur d’échange moins grande peut représenter une quantité supérieure de biens de consommation. C’est pourquoi il faut expliquer la crise en partant non des phénomènes intervenant à la surface du marché, mais des lois de la production de plus-value, lesquelles, sans être directement perceptibles, sous-tendent la société capitaliste. Là encore, la formule de Marx selon laquelle « toute science serait superflue si l’apparence des choses coïncidait avec leur essence [28] » reste valable.

Si la plus-value s’obtient dans la production, « la conversion de la plus-value en profit est déterminée [...] tout autant par le processus de circulation que par le processus de production [29] ». Il s’agit là d’une réalité qui, tout en conduisant le capital à la crise, lui permet par ailleurs de s’en dégager. La destruction de capital qui intervient au cours de la crise est une condition préalable à la convulsive métamorphose des structures capitalistes : mais elle conditionne en même temps la poursuite de l’accumulation. Formation et destruction de capital vont toujours de pair, mais la seconde reste plus modérée pendant les périodes d’expansion qu’en temps de crise, où elle s’accélère et vient hâter encore, tant au niveau de la production qu’à celui de la circulation, la centralisation et la concentration du capital que le jeu de la concurrence suscite en permanence. Joint au bond en avant de la production de plus-value et de la dévalorisation du capital, ce processus aboutit au rétablissement du taux de profit nécessaire, malgré une élévation continue de la composition organique du capital.

La crise se présente dans l’immédiat comme une surproduction de marchandises invendables et une carence du pouvoir d’achat. « D’ailleurs, le capital se compose de marchandises ; donc, la surproduction de capital implique celle de marchandises [30]. » On pourrait supposer, dès lors, que le dernier mot de la crise se trouve dans la sous-consommation. Et cela d’autant plus que, selon Marx, « le capital constant n’est jamais produit pour lui-même, mais pour l’emploi accru dans les sphères de production dont les objets entrent dans la consommation individuelle [31] ». Pourtant, si le pouvoir d’achat fait défaut à l’échelle sociale, la conversion de l’argent en marchandise et la reconversion de la marchandise en argent ne peuvent s’effectuer, avec pour conséquence une contraction, et de la production de marchandises, et du capital constant. Tout cela est bel et bon, mais n’explique pas comment le capital échappe au dilemme, puisque la crise elle-même ne peut qu’empirer cet état de choses. S’il ne s’agissait vraiment que de sous-consommation, et c’est ce que Marx semble affirmer, il serait impossible de surmonter la crise en élargissant la production de marchandises et le capital constant au-delà du point où la bonne conjoncture débouche sur la crise. Et celle-ci engendre à son tour une reprise de la production qui laisse loin derrière elle la conjoncture qui l’a précédée. S’il n’en allait pas ainsi, il n’y aurait pas de développement capitaliste, pas d’accumulation progressive du capital.

Aussi cette formulation de Marx semble-t-elle imputable soit à une erreur de jugement soit à une faute de plume, et cela d’autant plus que les économistes bourgeois ne contestent pas l’existence de la disproportionnalité entre les sphères de production particulières, comme entre la production et la consommation. D’après eux toutefois, les tendances du marché à l’équilibre ont pour effet de faire disparaître ces irrégularités, la contraction de la production de marchandises et de capital rétablissant la proportionnalité disparue entre production et consommation. Si le « capital constant produit ne se trouve élargi que dans la mesure où cette production est déterminée par les sphères de production dont les objets entrent dans la consommation individuelle », la théorie marxienne des crises ne se distinguerait pas des théories conjoncturistes bourgeoises ; au contraire, elle serait, au même titre qu’elles, une théorie du marché, selon laquelle les relations de l’offre et de la demande commandent l’expansion ou la contraction de la production.

Tout cela va à rencontre de la théorie de Marx qui voit dans l’accumulation un facteur qui ne cesse d’exacerber les contradictions capitalistes, jusqu’à l’effondrement du capital. Même s’il reste vrai que de nombreuses formulations de Marx ont indiscutablement une teneur sous-consommationniste, elles sont réfutées de manière on ne peut plus convaincante par la double critique qu’il fait du capital. D’une part, la crise se présente comme surproduction de marchandises et défaut de pouvoir d’achat, mais aussi comme expression de la suraccumulation du capital ; d’autre part, l’accumulation capitaliste repose sur une distorsion allant croissant entre la production et la consommation ; de sorte que, si on opte pour un refus de la société capitaliste, la raison ultime de toutes les crises réelles doit être cherchée dans la pauvreté et dans la consommation restreinte des masses, quand bien même cela signifierait tout au plus qu’il faut la chercher au sein du capitalisme.

La crise, les capitalistes la perçoivent comme une faiblesse de la demande de marchandises, et les ouvriers comme une faiblesse de la demande de leur force de travail. Pour les uns et pour les autres, il n’y a d’issue que dans le retournement de la situation, dans la progression de la demande générale grâce à l’accumulation continue du capital. Mais quels marchés pourrait trouver la production marchande, qui lui est liée — une fois l’expansion relancée — si la production actuelle excède déjà la demande ? Or le capitalisme justement produit non en fonction de la demande solvable mais au-delà, jusqu’au moment où il se heurte aux limites de la création de plus-value ; limites qu’il n’est pas possible de discerner au niveau de la production, mais dont on ne prend conscience qu’à travers les événements du marché. Aussi chaque crise ne peut-elle s’expliquer qu’à partir de la conjoncture précédente, celle-ci s’expliquant à son tour par le fait que la conjoncture se rapportait non à la capacité de consommation de la société, mais aux exigences imposées par la concurrence aux capitaux particuliers, ceux-ci se voyant en permanence contraints d’accumuler, de s’élargir en fonction d’un marché escompté, non d’un marché donné. Telle est la conséquence, d’une part, du développement général de la société et, d’autre part, de l’élimination des capitaux inaptes à la concurrence, grâce à quoi les capitaux restés concurrentiels bénéficient, avec l’accumulation, d’un marché plus vaste.

La production précède toujours la consommation. Toutefois, en système capitaliste, elle progresse à l’aveuglette, non seulement pour se tailler la plus grosse part d’un marché donné, mais aussi pour que cette part ne cesse de grossir et lui évite ainsi d’être évincée. Ce qui présuppose des gains de pro-ductivité rapides, donc une réduction,des coûts et, partant, l’accumulation de capital sous forme de moyens de production, et les transformations corrélatives de la composition organique du capital. Le résultat de la concurrence généralisée, c’est que le capital constant grandit plus vite que le capital variable — et cela tant au niveau des capitaux particuliers qu’à celui de la société globale. C’est ce processus lui-même qui permet de réaliser la plus-value par le truchement de l’accumulation, sans égard pour les restrictions de consommation qui en constituent le préalable obligé. La plus-value se présente comme du nouveau capital, à son tour générateur de capital. Aussi aberrant qu’il soit, ce cours des choses est en réalité la conséquence d’un mode de production exclusivement axé sur la production de plus-value. Le capital ne saurait cependant croître et multiplier à loisir, car ce même processus vient se briser sur l’écueil de la baisse tendancielle du taux de profit. A partir d’un certain seuil, la réalisation de la plus-value par le biais de l’accumulation cesse de rapporter la plus-value nécessaire à la bonne marche de l’accumulation. Il s’avère alors, qu’à défaut de pouvoir être réalisée par ce biais, une fraction de la plus-value se trouve gelée et que la demande du côté de la consommation est trop restreinte pour permettre de convertir en profit la plus-value enfouie dans les marchandises.

A propos de l’accumulation, Marx se demandait pourquoi, malgré le gigantesque développement des forces productives, le taux de profit ne baissait pas plus vite qu’il ne le faisait en réalité, et expliquait cela par l’action de contre-tendances [32] ; de même, on pourrait s’interroger, non sur la façon dont la crise se déclenche, mais sur les causes qui ont permis au capital de s’accumuler à travers ses crises. Il est plus facile de comprendre la crise que la conjoncture favorable, car les phénomènes de surproduction qui ont lieu à la surface du marché sautent aux yeux de tous.

L’impossibilité d’écouler l’ensemble du produit social est alors évidente. Mais on a plus de mal à comprendre comment le capital, malgré les contradictions qui lui sont inhérentes, peut connaître — de la conjoncture favorable à la surchauffe — de longues périodes pendant lesquelles l’offre reste souvent inférieure à la demande. Un fait historiquement confirmé rend tout cela limpide : parler du marché qui se met en place au moyen de l’accumulation n’est qu’une autre façon de parler du développement de la société capitaliste elle-même.

Ce développement inclut en soi non seulement l’accumulation du capital déjà existant mais même la formation perpétuelle de nouveau capital : l’extension constante des rapports de production capitaliste à des territoires qui en étaient jusqu’alors exempts. L’exploitation de masses ouvrières plus larges exige des moyens de production additionnels qu’il faut fabriquer avant même qu’ils soient en état d’être utilisés de façon productive. Une partie de la plus-value transformée en capital va directement à l’accumulation, par le détour de la circulation permanente de capital constant à capital constant. Pendant qu’un capital constant passe à la production marchande, d’autres capitaux soustraient des marchandises à la circulation sans en produire simultanément eux-mêmes. Ce processus ininterrompu, en s’accélérant, permet même à une quantité accrue de marchandises de trouver un marché, car ce dernier ne cesse de s’élargir à travers le processus d’accumulation.

En outre, grâce à l’accumulation accélérée, à de perpétuels réinvestissements, la production en expansion de biens finis destinés à la consommation trouve un débouché au niveau de la circulation dans son ensemble. Dans de telles conditions, où l’on voit une partie du capital mettre en mouvement toute une série d’autres capitaux, les capitalistes avoir la possibilité de consommer davantage et les travailleurs eux-mêmes, grâce au plein emploi, avoir plus à dépenser, l’accumulation du capital se trouve freinée plus que favorisée par la quantité croissante de marchandises, de sorte que la surchauffe qui s’ensuit recèle déjà en soi le germe de la crise. La production s’aligne sur les intérêts des industries de biens de consommation, chose nuisible à la rentabilité du capital total. La baisse du taux de profit moyen, qui s’en trouve accentuée, entraîne dès lors une dégradation de la conjoncture et finalement la crise.

Voilà pourtant qui dénote non pas simplement un excès de consommation par rapport aux besoins de l’accumulation, mais bien une pénurie de plus-value imputable à l’accumulation elle-même et qui a nécessairement sur la consommation les effets restrictifs qu’exige le maintien du rythme déjà atteint par l’accumulation du capital. Si la plus-value créée dans la sphère de production était assez élevée pour permettre d’accélérer ce rythme toujours davantage, rien n’empêcherait la consommation de croître en même temps que l’accumulation au lieu de lui faire obstacle. Or la diminution du taux d’accumulation révèle que la transformation des rapports de valeur qui débouche sur la baisse du taux de profit, est désormais incapable de freiner l’essor de la demande et qu’au niveau atteint par la composition organique du capital, la plus-value ne suffit pas à assurer l’accumulation face à une consommation allant croissant. Sur le plan du marché, un taux d’accumulation en baisse signifie un ralentissement de l’investissement, lequel se répercute sur l’ensemble de la production. Le même processus qui a déclenché l’expansion se déroule maintenant à l’envers et englobe plus ou moins toutes les branches de la production sociale.

Au sein d’un capitalisme en expansion, le rapport entre production et consommation demeure intact, même si la production des biens de consommation retarde sur celle des moyens de production. D’une part, la productivité croissante du travail permet de réduire les coûts de production des moyens de subsistance ; d’autre part, l’industrialisation rapide entraîne une augmentation continuelle de la masse des produits finis destinés à la consommation, et contribue de ce fait à améliorer le niveau de vie général. Bien que l’accumulation exige l’extension permanente des moyens de production, le marché ne cesse de s’élargir avec l’introduction simultanée de valeurs d’usage toujours nouvelles. La production de plus-value permet d’aménager une infrastructure incorporant des masses d’hommes de plus en plus grandes au processus d’ensemble de la circulation du capital. Si le marché mondial fut la condition de la production capitaliste, l’accumulation conduit à une capitalisation de plus en plus rapide de la production mondiale, cela quand bien même le capital aille se concentrant exclusivement dans quelques pays hautement développés, leur production se trouvant intégrée à celle du monde entier. L’accumulation du capital apparaît ainsi non seulement comme la prosaïque production du profit, mais encore comme la conquête du monde par le capital, entreprise à laquelle ne saurait suffire quelque masse de profit que ce soit.

En période de dépression aussi bien qu’en période de prospérité, le capital souffre toujours du manque de profit. Chaque capital se voit contraint d’accumuler constamment pour ne pas disparaître et n’y parvient que grâce à des injections de capitaux puisés soit dans ses profits propres, soit dans ceux des autres. Le marché s’étend en même temps que l’entreprise et celle-ci doit grandir du même pas que celui-là, faute de quoi elle sera éliminée par la concurrence. On n’a encore jamais vu d’entreprise asphyxiée par son propre profit et jamais le capital « dans son ensemble » ne s’est plaint d’une pléthore de plus-value. Lorsqu’une période d’essor se renverse en son contraire, cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose du point de vue du capital : que les profits étaient trop faibles, qu’un élargissement de la production n’avait aucun sens, puisque injustifiable en termes de rentabilité. A vrai dire, cette situation ne se présente aux yeux des capitalistes que comme un phénomène de marché, car ils ne se rendent pas compte que leurs propres profits sont déterminés par la plus-value sociale ; s’en rendraient-ils compte qu’ils n’en seraient nullement avancés, la seule possibilité de réagir qui leur reste consistant à essayer encore et toujours d’affermir ou de rétablir leur profit personnel par tous les moyens. La prospérité capitaliste dépend de l’accélération continue de l’accumulation et celle-ci de l’accroissement de la masse de plus-value. Le capital ne peut rester stationnaire sous peine de faire surgir la crise. Tout état d’équilibre, autrement dit, toute situation dans laquelle la production n’excède pas la consommation, signifie une situation de crise, une stagnation, à laquelle il faut remédier en augmentant la plus-value afin d’éviter la ruine du système. Tout comme la tendance à la baisse du taux de profit existe à l’état latent alors même que le taux de profit réel s’accroît, la crise est déjà invisiblement présente au sein de la prospérité. Mais comme toutes les autres disproportionnalités du système, celle qui survient entre la plus-value et l’accumulation ne saurait être corrigée que conformément aux exigences de cette dernière, par les mouvements anarchiques du marché, par la seule violence de la crise. En l’occurrence, il s’agit non du rétablissement d’un équilibre production-consommation, mais du rétablissement de la disproportionnalité qui a pour substance la « proportionnalité » de la plus-value et de l’accumulation, et d’aucune autre.

Si, selon Marx, la crise réelle trouve son explication dans le système capitaliste de production, de concurrence et de crédit, il faut alors en attribuer la cause à l’accumulation, puisque c’est elle qui confère un sens à la production. La concurrence et le crédit ont pour effet d’accélérer l’accumulation mais en même temps ils la rendent toujours plus sensible aux crises, la demande toujours accrue de plus-value, induite par la baisse tendancielle du taux de profit, pouvant excéder — malgré des gains de productivité — la plus-value effectivement produite. Si, à ce degré de suraccumulation, il devenait impossible d’agrandir la plus-value, on se trouverait face à la situation qui s’ensuivait de l’analyse d’une accumulation ininterrompue du capital, ayant exclusive¬ment pour base le processus de production, et suivant laquelle celle-ci a conduit à l’effondrement final. Mais comme ce processus est processus de reproduction d’un capital global composé d’une foule de capitaux, comme une fraction de la plus-value seulement va à l’accumulation, il s’ensuit un ralentissement du processus d’accumulation, mais aussi la possibilité de transformations structurelles du capital à jet continu, permettant un ajustement de la plus-value globale aux exigences de l’accumulation, réalisée au détriment de multiples capitaux particuliers et au moyen de taux plus élevés d’exploitation. En ce sens, la surproduction de capital n’est que provisoire, quoique la tendance à la suraccumulation soit une donnée permanente.

Si donc, la prospérité capitaliste dépend, d’un côté, de l’accélération de l’accumulation, celle-ci, d’un autre côté, mène tout droit à la crise par suraccumulation. De la sorte, le développement capitaliste se présente comme un processus jalonné de crises et qui lui est inhérent. Et c’est grâce aux crises, que les impératifs de la reproduction du mode de production capitaliste finissent par s’imposer de vive force. Inutile évidemment de démontrer l’existence de crises, car il s’agit d’un fait d’expérience directe. Mais la question est de savoir si elles procèdent spontanément du système et sont par là même inévitables, ou si elles ont des causes extrinsèques et peuvent ainsi sembler fortuites, ou encore s’il s’agit d’imperfections du système appelées à disparaître tôt ou tard. Quoi qu’il en soit, une accumulation sans crises était, selon Marx, proprement inconcevable. Tandis qu’à certains égards les crises balayent les obstacles auxquelles l’accumulation se heurte, elles constituent à d’autres l’indice le plus probant de la fin inéluctable de la société capitaliste.

Les crises du marché mondial doivent, dit Marx, « être conçues comme la synthèse réelle et l’aplanissement violent de toutes les contradictions de l’économie bourgeoise [33] ». Même les aspects de la crise qui ne se laissent pas ramener directement aux rapports de production capitalistes se voient conférer par ces derniers un caractère particulier, propre au capitalisme et à lui seul. Comme les crises du marché mondial affectent tous les pays, même si leurs effets s’y font sentir différemment, et que la raison ultime de la crise — la pénurie de plus-value — se manifeste sur le marché sous une forme inversée, la pléthore de marchandises invendables, les conditions de la crise aussi bien que celles de sa résorption sont d’une complexité telle qu’on ne peut pas les établir empiriquement. Il est impossible de prédire le moment de la crise, pas plus que son ampleur ni sa durée ; la seule certitude c’est la crise elle-même. Malgré tout, Marx tenta de relier la périodicité des crises à la reproduction du capital ou, plus exactement, au renouvellement du capital fixe. Puisqu’en matière d’accumulation du capital, il s’agit principalement d’élargir les moyens de production, le remplacement et l’accroissement du capital fixe devrait constituer au moins un élément codéterminant la périodicité des crises.

La valeur investie en capital fixe est transférée au bout d’un certain temps aux marchandises produites et, par le biais de celles-ci, convertie en argent. La reconversion de l’argent en capital fixe, ou le renouvellement des moyens de production usés, dépend de la durée de vie de ces derniers, laquelle est à son tour déterminée par les particularités des diverses branches de la production. Remplacer le capital fixe, cela signifie, en raison du développement technique, le renouveler sous une forme perfectionnée, ce qui oblige les autres capitalistes à en faire autant pour le leur, avant même qu’il soit hors d’usage, en vue d’affronter la concurrence. De là une « usure morale » du capital fixe qui, jointe à l’effort général pour tirer parti de techniques en mutation, suscite tout l’intérêt que les capitalistes portent à abréger le temps de rotation du capital fixe. Plus ce temps est court, plus vite les nouveaux investissements sont en mesure de bénéficier des gains de productivité dus au bouleversement permanent des moyens de production, et plus faibles sont les coûts de l’ « usure morale » qui devance la fin matérielle du capital fixe. La vie de ce dernier ayant une durée moyenne de dix ans, Marx se demandait si ce fait n’était pas en liaison avec le cycle décennal des crises.

Certes, la durée de vie du capital fixe peut varier en plus ou en moins, mais en l’occurrence il ne s’agit nullement, selon Marx, d’un nombre d’années bien défini. Pour lui, voilà ce qui était acquis : « Ce cycle de rotations qui s’enchaînent et se prolongent pendant une série d’années, où le capital est prisonnier de son élément fixe, constitue une des bases matérielles des crises périodiques. Au cours du cycle, les affaires passent par des phases successives de dépression, d’animation moyenne, de précipitation, de crise. Les périodes d’investissement du capital sont certes fort différentes et fort discordantes ; mais la crise constitue toujours le point de départ de nouveaux investissements importants. Elle fournit donc plus ou moins, si l’on considère la société dans son ensemble, une nouvelle base matérielle pour le prochain cycle de rotations [34]. »

Marx n’a pas creusé cette hypothèse vague. Quoique la crise provoque un flux d’investissements simultanés, offrant du coup une sorte de « base matérielle pour le prochain cycle de rotations », qu’est-ce à dire en dernière analyse ? Simplement, que « la crise constitue toujours le point de départ de nouveaux investissements importants » et rien de plus quant à la crise elle-même ou en ce qui concerne sa périodicité. S’il est vrai que le capital passé à l’état de marchandise s’accumule en attendant sous forme d’argent, rien ne prouve qu’il devra subsister sous cette forme jusqu’au renouvellement du capital fixe. Comme les nombreux capitaux ont une durée de vie différente et que leur base de départ à chacun est renouvelée en fonction de cette durée, la rotation du capital fixe s’effectue pendant toute la période d’essor, conjointement aux nouveaux investissements liés à l’accumulation et qui ont pour effet de relancer l’économie. C’est ce processus qui se trouve inversé pendant la crise, au cours de laquelle le capital n’est momentanément ni renouvelé ni réinvesti. En effet, on ne se remet à investir en vue d’obtenir des gains de productivité qu’au moment où la crise bat son plein. D’où un redémarrage laborieux fondé non seulement sur le renouvellement du capital fixe, mais aussi sur la reprise de l’accumulation.

Ainsi donc, même si le temps de rotation du capital fixe joue un certain rôle codéterminant dans le processus global de reproduction du capital, il ne suffit pas en soi à expliquer la périodicité déterminée des crises. Celles-ci étant, selon Marx « la synthèse réelle et l’aplanissement violent de toutes les contradictions de l’économie bourgeoise » — contra¬dictions qu’on ne peut pas saisir isolément et qu’il est donc impossible d’apprécier d’après leurs effets particuliers — on ne saurait expliquer la périodicité des crises en invoquant ce qui demeure un aspect particulier du processus d’ensemble. Le cycle de crises vécu par Marx signifiait uniquement que le processus de développement qui allait de pair avec lui ne permettait pas plus de dix ans de conjoncture favorable, en raison des difficultés spécifiques qui lui étaient inhérentes, sans qu’on puisse en conclure pour autant que le capital est voué à un cycle décennal.

Friedrich Engels le notait d’ailleurs plus tard : « La forme aiguë du processus périodique avec son cycle décennal semble avoir fait place à une alter-nance plus chronique, plus étendue, à une amélioration relativement brève et faible des affaires et à une dépression relativement longue et indécise, touchant plusieurs pays industriels à des moments différents. Peut-être ne s’agit-il que d’un allongement de la durée du cycle. Dans les débuts du commerce mondial, de 1815 à 1847, les crises surgissent à peu près tous les cinq ans ; de 1847 à 1867, le cycle est nettement de dix ans ; sommes-nous maintenant dans la période préliminaire à un nouveau krach mondial, d’une violence inouïe ? Les symptômes ne manquent pas. Depuis la dernière crise générale de 1867, il y a eu de profonds changements. L’extension colos¬sale des moyens de transport et de communication — navires long-courriers, chemins de fer, télégraphe électrique, canal de Suez — a fait du marché mon¬dial une réalité incontestable. L’Angleterre qui, naguère, monopolisait l’industrie, a vu surgir à ses côtés nombre de pays industriels concurrents. Dans toutes les parties du monde, des régions infiniment plus grandes et plus variées se sont ouvertes aux investissements du capital européen en excédent, de sorte que sa répartition s’est beaucoup plus ramifiée, la surspéculation locale pouvant être plus facilement surmontée. Tout cela a contribué à éliminer ou à réduire sensiblement la plupart des anciens foyers de crise et les causes de leur développement. En même temps, la concurrence sur le marché intérieur recule devant les cartels et les trusts, tout en étant restreinte sur le marché extérieur par des tarifs protecteurs dont s’entourent tous les grands pays industriels, excepté l’Angleterre. Mais ces tarifs protecteurs ne sont que les préparatifs pour l’ultime campagne industrielle universelle qui décidera de la suprématie sur le marché mondial. Ainsi, chaque facteur qui s’oppose à une répétition des anciennes crises recèle le germe d’une crise future bien plus puissante [35]. »

Ce qui revient à dire que la périodicité des crises a elle aussi une histoire et qu’elle dépend de circonstances historiques. Si la crise trouve sa raison dernière dans le capitalisme lui-même, chaque crise particulière se distingue de celle qui l’a précédée, précisément à cause des transformations permanentes qui affectent à l’échelle mondiale les relations de marché et la structure du capital. Dans ces conditions, on ne peut déterminer d’avance ni les crises elles-mêmes ni leur durée et gravité, et cela d’autant moins que les symptômes de crise apparaissent pos-térieurement à la crise elle-même et ne font que la rendre manifeste aux yeux de l’opinion publique. On ne peut pas non plus ramener la crise à des facteurs « purement économiques », quoiqu’elle survienne bel et bien de façon « purement économique », c’est-à-dire prenne sa source dans des rapports sociaux de production travestis en formes économiques. La concurrence internationale, qui se mène également avec des moyens politiques et militaires, réagit sur le développement économique, de même que celui-ci stimule à son tour les diverses formes de concurrence. Aussi ne peut-on comprendre chaque crise concrète que dans le rapport qu’elle entretient avec le développement de la société globale.

Notes

1.K. Marx, « Postface à la 2° édition allemande du Capital », in Œuvres. Economie, éd. Rubel, t. I, p. 553-554. 2.Ibid., p. 559. 3.Ibid., p. 558. 4.Lénine, « Cahiers philosophiques » in Œuvres, t. XXXVIII, Moscou-Paris, 1971, p. 170. 5.O. Morf, Geschichte und Dialektik in der politischen Oekonomie, Francfort, 1970. 6.K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 974. 7.Ibid., p. 874. 8.Ibid., p. 1032. 9.Ibid., p. 1016-1024. 10.Ibid., p. 1038. 11.Ibid., p. 1033 sq. 12.H. Grossmann, Das Akkumulations- und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems, Leipzig, 1929. 13.M. Trottmann, Zur Interpretation und Kritik der Zusammenbruchstheorie von Henryk Grossmann, Bâle, 1956. 14.K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 1041. 15.Critique de l’économie politique (1859), éd. Rubel, I, p. 354. 16.K. Marx, « Theorien über den Mehrwert », in Marx-Engels Werke, t. XXVI. (Actuellement en cours de traduction aux Éditions Sociales, cet ouvrage a fait l’objet d’une première version publiée sous le titre Histoire des doctrines économiques, trad. J. Molitor, aux éditions Costes, 8 vol., Paris, 1946-1949. Le chapitre sur les crises que P. Mattick cite ici se trouve dans le tome V. Nous nous réfèrerons à la version qu’en a donnée M. Rubel : « Matériaux pour l’ “Economie” (1861-1865) » in K. Marx, Œuvres. Economie, t. II, Paris, 1968, p. 361-498, ici p. 474 (N. d. T.). 17.K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 981. 18. K. Marx, “Matériaux pour l’Economie”, ibid., II, p. 477. 19. Ibid., p. 478. 20.K. Marx, Le Capital, Livre deuxième, éd. Rubel, II, p. 1026. 21.K. Marx, « Matériaux pour 1′ “Economie” », éd. Rubel, II, p. 459. 22.K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel. II, p. 1039. 23.Ibid., p. 1027. 24.Ibid., p. 1206. 25.K. Marx, « Matériaux pour 1′ “Economie” », éd. Rubel, II, p. 169. 26.K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 1305 sq., note a. 27.Ibid.,p.953. 28.Ibid.,p.1439. 29.Ibid.,p.1436. 30.Ibid.,p.1039. 31.Ibid.,p.1075. 32.Ibid.,p.1015. 33.K. Marx, « Matériaux pour l’”Économie” », éd. Rubel, II, p. 746. 34.K. Marx, Le Capital, Livre deuxième, éd. Rubel, II, p. 614. 35.F. Engels in K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 1

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0