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Dans Libération, l’Ethiopie de révoltes en révolution...

mercredi 24 août 2016

Ethiopie, la colère réprimée à huis-clos

Verrouillage des pouvoirs, accaparement des terres, désespoir des jeunes… Le régime tente de museler les manifestations qui se multiplient depuis huit mois, au prix de centaines de morts.

Des lézardes sont apparues sur la belle façade de l’Ethiopie, longtemps vantée comme un modèle de développement économique et un pilier de la stabilité régionale. Malgré une répression féroce - Human Rights Watch a recensé plus de 400 morts et des dizaines de milliers d’arrestations depuis le début de la contestation, en novembre -, le régime d’Addis-Abeba est incapable d’empêcher des émeutes d’éclater à intervalles irréguliers dans les régions Oromia et Amhara. Le week-end des 6 et 7 août, près de 100 personnes supplémentaires sont mortes sous les balles des policiers, selon Amnesty International. Mais rien ne semble pouvoir calmer la colère des manifestants, qui atteint un niveau jamais vu depuis vingt-cinq ans et la chute du dictateur militaro-marxiste Mengistu Haile Mariam. La plupart de ceux qui défilent, semaine après semaine en levant leurs poings croisés en signe de pacifisme, sont des jeunes excédés par l’autoritarisme du régime, qui n’a jamais desserré, en deux décennies, sa main de fer étouffant la société éthiopienne. « Exclusivité ethnique »

L’étincelle, en novembre, a été un conflit foncier. « Comme souvent en Ethiopie, la question de la terre est centrale. C’est un sujet sur lequel on s’écharpe depuis des siècles, explique Alain Gascon, géographe, professeur émérite à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. La pression démographique est telle que les lopins de terre diminuent. En 2008, la taille moyenne d’une exploitation était de 0,8 hectare. » Le projet d’extension de la capitale et l’expulsion de dizaines de milliers de fermiers oromos ont mis le feu aux poudres. « Un paysan éthiopien à qui l’on prend sa terre, il est toujours prêt à se battre, poursuit le chercheur. Surtout quand il voit se construire dessus des immeubles dans lesquels il ne pourra jamais habiter, ou quand son terrain est vendu à des gros investisseurs. » Devant l’ampleur du soulèvement, le gouvernement du Premier ministre Haile Mariam Dessalegna annoncé, en janvier, l’annulation du plan d’agrandissement d’Addis-Abeba. Un recul rarissime, mais qui n’a pas mis fin pour autant aux manifestations.

Les revendications du mouvement sont désormais bien plus larges. « L’Ethiopie vit une crise de régime. La révolte est dirigée contre l’autoritarisme de l’Etat, contre l’oligarchie qui a profité du développement économique, contre l’exclusivité ethnique des postes clés du pouvoir, détaille René Lefort, chercheur indépendant, spécialiste de la corne de l’Afrique. C’est finalement assez comparable au tout début de la révolution en Syrie. »

Depuis le renversement de Mengistu en 1991, les leviers du pouvoir, en particulier sécuritaire, militaire et économique, sont aux mains des Tigréens. Car c’est cette minorité ethnique (6 % de la population) qui, à travers le Front de libération des peuples du Tigré (FLPT), a chassé le dictateur. Depuis, cette organisation domine largement le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), le parti au pouvoir qui occupe… 100 % des sièges au Parlement. La contestation se nourrit donc du ressentiment des peuples oromo (35 % de la population) et amhara (27 %) contre cette caste tigréenne qui s’accroche farouchement à ses privilèges.

« Dans cette crise, la grille de lecture ethnique ne suffit pas, met toutefois en garde Jean-Nicolas Bach, politologue au Laboratoire des Afriques dans le monde, à Sciences-Po Bordeaux. Même si les marches se construisent, bien sûr, en fonction des liens identitaires. Ce n’est pas le cadre ethno-fédéral si particulier à l’Ethiopie qui est remis en cause. Les manifestants font d’ailleurs souvent référence à la Constitution et demandent qu’elle soit appliquée. Le plan d’extension d’Addis-Abeba est jugé anticonstitutionnel par les Oromos, car il remet en cause les équilibres territoriaux prévus dans le texte fondamental. »

Quant aux Amharas, « leurs revendications portaient à l’origine sur un morceau de leur territoire qui a été rattaché en 1991 à la région du Tigré », détaille l’historien Ezekiel Gebissa, de la Kettering University, dans le Michigan (Etats-Unis). « Encore une fois, on est à l’intersection des deux thèmes cruciaux pour l’Ethiopie : la terre et l’identité régionale. Il est impossible de séparer les deux problématiques. » « Marché gigantesque »

Pour la première fois cet été, les Oromos, historiquement opprimés, et les Amharas, ancienne élite de l’Ethiopie, ont donc manifesté simultanément dans leurs régions respectives, les deux plus grandes du pays. Cette démonstration de solidarité est inédite. « L’effacement de l’antagonisme Oromos-Amharas est quelque chose de fondamental, insiste René Lefort. C’est pour cela que le régime a si peur. Il a bien conscience que la révolte est en train de dépasser le simple cadre régional et de menacer ses fondements. »

La répression a été d’autant plus brutale. Non seulement les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, mais elles traquent les étudiants oromos « chez eux, dans les écoles, et jusque dans les hôpitaux », notait Human Rights Watch dans un rapport publié en juin. « J’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu ça. Chaque famille a au moins un de ses enfants qui a été arrêté, témoignait dans ce document un fermier oromo de 52 ans. Cette génération est en train d’être décimée. Mes quatre fils ont disparu, ma fille de 12 ans a trop peur pour aller à l’école. Moi-même, je crains d’être arrêté à tout moment. » De nombreux cas d’arrestations extrajudiciaires, de tortures et de disparitions forcées ont été documentés par l’ONG.

La semaine dernière, le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme s’est dit « très inquiet » de la situation et a demandé à Addis-Abeba de permettre l’accès des observateurs internationaux aux régions Oromia et Amhara. Mais Paris, Washington et Bruxelles ne se sont pas donné la peine de condamner la brutalité déchaînée du régime. « Il y a un aveuglement extraordinaire sur l’Ethiopie, pointe René Lefort. Tout le monde est obnubilé par sa croissance [officiellement de 10 % depuis dix ans, mais certainement plus proche de 7 %, ndlr] et son développement à marche forcée. » Celui-ci est bien réel. La construction du gigantesque barrage de la Renaissance, le plus grand du continent, sur le Nil bleu, est le symbole national le plus connu de cet appétit pour les infrastructures modernes. Mais l’expansion du réseau de transport - avec un métro tout neuf à Addis-Abeba, une ligne de chemin de fer rénovée à destination de Djibouti, une nouvelle autoroute, l’une des compagnies aériennes les plus puissantes d’Afrique - en est aussi l’illustration. « Le chemin parcouru est impressionnant, rappelle Alain Gascon. Il y a aujourd’hui 30 universités en Ethiopie, des immeubles sortent de terre en permanence, le progrès est malgré tout indéniable. »

« Le risque, c’est que la crise stoppe les investissements dont le régime a besoin pour poursuivre le développement, analyse Jean-Nicolas Bach. L’Ethiopie est un marché gigantesque, de 100 millions d’habitants. En réprimant si durement, le gouvernement fait un mauvais calcul économique et politique. Il ne va bientôt plus avoir le choix : il doit au plus vite partager le pouvoir et mettre en place un système de redistribution économique. »

Le boom ne s’est pas pour autant accompagné d’une libéralisation du pays, qui reste extrêmement dirigiste, selon un modèle « à la chinoise ». Le parti hégémonique reste incontournable, omniprésent à tous les niveaux de la société éthiopienne. Une situation devenue insupportable pour une partie de la jeunesse, de plus en plus éduquée et connectée, et très fortement touchée par le chômage. L’échec du pouvoir

La seconde raison du mutisme des chancelleries occidentales sur la répression en cours est la sacro-sainte stabilité régionale. A l’ouest, la Somalie plongée dans un conflit sans fin ; à l’est, le Soudan du Sud déchiré par une guerre civile ; au nord, l’Erythrée rivale qui rallume régulièrement les feux de la guerre d’indépendance… La puissante armée éthiopienne est utile quand il s’agit de chasser l’Union des tribunaux islamiques de Somalie (2006) ou de fournir des contingents aux missions de paix de l’Union africaine (dont elle est le premier contributeur). Ce partenariat stratégique dans la lutte contre le jihad en Afrique de l’Est explique l’indulgence de la communauté internationale envers Addis-Abeba.

Le cycle manifestation-répression qui secoue le pays depuis huit mois pourrait pourtant empirer. « Les mouvements d’opposition ne contrôlent pas la révolte. Elle se nourrit de la violence du parti au pouvoir, désormais ouvertement contesté dans les slogans, les chants, les discours publics, décrit Ezekiel Gebissa. Le plan du gouvernement, qui consiste à diriger le pays à travers un parti totalement verrouillé, sans aucun partage du pouvoir entre ethnies et groupes politiques, a définitivement échoué. Le problème est qu’il n’y a pas, pour le moment, d’alternative à ce système en Ethiopie. » Car le régime s’est bien gardé de préparer une transition. Il en a même soigneusement empêché toute possibilité. Au risque de voir se transformer la révolte en révolution.

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