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L’Algérie en révolte, 1988-2019 : ne pas tomber dans les mêmes pièges

lundi 11 mars 2019

édito

L’Algérie en révolte, 1988-2019 : ne pas tomber dans les mêmes pièges. On ne tire pas impunément les moustaches d’un tigre féroce, ou on l’abat ou il vous tue !

Des foules nombreuses et agitées, jeunes et vieux, femmes et hommes, de toutes catégories, de tous les milieux sociaux, le pouvoir a eu la capacité, avec le mandat de trop, de rassembler contre lui, sur la base commune d’en finir avec le pouvoir de Bouteflika, transformé en pouvoir d’un clan familial, à la manière de Ben Ali ou Moubarak. C’est une mobilisation de masse qui a la particularité, dans l’histoire de l’Algérie, de ne laisser de côté aucune région du pays. Une grève générale bien suivie a montré que les travailleurs sont dans le coup. Et à nouveau, la revendication démocratique se mêle à la revendication sociale et économique : l’essentiel de la jeunesse n’a pas d’emploi et pas d’avenir, n’aura pas de logement, ne voit que la lutte comme perspective, ce qui n’indique pas nécessairement comment la lutte peut construire un autre avenir. Que Bouteflika ait tout polarisé sur son nom, le pouvoir et la haine, ne facilite pas la résolution de la question…

Ces dernières années, en mettant à l’écart, à la retraite forcée ou en prison, nombre d’anciens généraux ou de colonels qui avaient marqué le pouvoir, Bouteflika a isolé son propre clan et diminué aussi son assise dans la société. L’éloignement des années noires de la guerre contre les civils menée par le pouvoir sous le prétexte de lutte antiterroriste fait que la jeunesse n’a pas la peur au ventre comme ses aînés. Du moment que les premières manifestations n’ont pas été arrêtées dans un bain de sang, la foule en a tiré la leçon que le pouvoir est faible et n’est pas en état de réprimer immédiatement et elle a déferlé dans la rue, à la suite de la jeunesse, des journalistes, des militaires retraités, des femmes… Comme on disait de l’Ancien régime en France, le peuple traité en « sujet » a plus de sujets de mécontentement que de prétendus « citoyens ».

Ce qu’il faut comprendre, c’est que, si la candidature de Bouteflika a été la cause de démarrage de la lutte, celle-ci ne se fait pas seulement contre le clan Bouteflika mais contre ce que le peuple appelle avec mépris et haine « le système », c’est-à-dire contre le pouvoir tout entier, contre toutes ses institutions, contre tous ses hauts personnages sans exception. Il est remarquable que toutes les personnalités connues, de quelque bord qu’elles soient, qui ont essayé de récupérer le mouvement en participant aux manifestations ont été lapidés, insultés voire frappés.

Il y a belle lurette que cette prétendue « république » s’est révélée être une dictature militaire de quelques clans de généraux et leurs appendices civils, dictature sanglante dès que le peuple travailleur a prétendu, en 1988, changer l’ordre social. Les années 1990 ont été celles d’un vaste massacre répressif improprement appelé « guerre civile », à la fois par les forces armées spéciales, par les forces intégristes et par les milices soi-disant d’autodéfense organisées sous l’égide du pouvoir militaire.

D’ailleurs, c’est justement à cette période noire que l’armée et Bouteflika ont immédiatement fait allusion pour détourner le peuple algérien de descendre massivement dans la rue, en leur rappelant que les mouvements de masse contre le pouvoir menaient à des bains de sang. Ils ont affirmé qu’il ne fallait pas ramener l’Algérie au chaos et chacun a bien compris le message.

Mais le peuple algérien a l’impression de revendiquer quelque chose d’immédiatement possible : en finir avec le vieux cacique à la limite de ses forces physiques, mais aussi sociales, idéologiques, morales et politiques, le dictateur Bouteflika et son clan de corrompus. Cela semble à tout un peuple un objectif immédiat, aisément atteignable, qu’une partie du pouvoir et des classes possédantes pourraient adopter facilement, abandonnant le vieux manipulateur dans sa dernière manipulation, sa candidature bidon à une nouvelle mandature.

C’est oublier qu’une fois de plus le mouvement de masse a sa propre logique. Déjà en 1988, cette illusion avait coûté cher au peuple travailleur algérien et à la jeunesse, aux femmes et à tous les opprimés. A l’époque, quand les ouvriers de l’usine de Rouiba avaient lancé leur appel à tout le peuple travailleur, avaient mis au défit le pouvoir algérien, avaient affirmé qu’ils allaient faire déferler toutes les forces sociales et démocratiques dans le rue si on ne tenait pas compte de leurs exigences, ils pensaient qu’un peu d’ouverture sociale et démocratique était dans les capacités du pouvoir, ils ne pensaient pas agir en révolutionnaires, ils ne savaient pas qu’ils avaient mis le feu au poudre. Ils ont en pensé d’ailleurs qu’après le massacre de la jeunesse d’octobre 1988, le pouvoir avait reculé, cédant la démocratie, le multipartisme, les droits syndicaux et politiques, la liberté de la presse, la liberté des femmes et des jeunes et c’était une illusion mortelle.

Le pouvoir actuel peut remettre en place un tel piège s’il choisit demain d’abandonner le « candidat Bouteflika » et de laisser se dérouler des « élections démocratiques » et ce serait une désillusion de plus qui naitrait d’une telle manœuvre.

Le pouvoir militaire est en place et comme le dit l’adage connu, « la seule chose que l’on ne peut pas faire avec des baïonnettes, c’est s’asseoir dessus ». L’armée peut lâcher Bouteflika mais pas lâcher le pouvoir, d’autant que celui-ci correspond pour un certain nombre de généraux et leur clique à un accès aux profits capitalistes, la bourgeoisie algérienne étant une bourgeoisie occulte qui détourne l’argent de la rente, celle du gaz et du pétrole, et pour laquelle le camouflage des détournements de fonds est une deuxième nature. Jamais elle ne se laissera pacifiquement virer !

Bien sûr, on pourrait se dire que renvoyer la classe possédante, virer le pouvoir militaire, changer fondamentalement la société, ou donner le pouvoir au peuple travailleur ne sont pas dans les objectifs affirmés du peuple qui vient de descendre dans la rue. Mais cela ne fait que montrer que la prise de conscience qui a lieu est encore embryonnaire et qu’elle ne prend pas en compte la réalité de la situation sociale et politique du pays… On ne peut pas éviter de se confronter à la classe possédante et on ne peut pas éviter de renverser la dictature militaire. La voie de la réforme politique et sociale pacifique est bouchée, même si le peuple a une très grande envie d’y croire. Si le régime fait mine de s’engager dans cette voie, comme en 1989, ce sera, comme dans les années 1990, pour se retourner ensuite violemment contre le peuple !

On ne peut pas seulement réformer le régime politique, on ne peut pas seulement démocratiser le pouvoir politique, on ne peut pas seulement changer le personnel qui gouverne, on ne peut le faire nulle part, et actuellement moins que jamais, en Algérie moins que nulle part ailleurs !

En effet, si la question politique est descendue dans la rue, c’est aussi parce que la question sociale est explosive, c’est aussi parce que les questions économiques n’ont pas de solution, ne permettent pas de développer un consensus social, et même moins que jamais. Un mouvement de masse contestant le pouvoir ne peut que revendiquer le changement social, la fin du détournement des richesses, la fin de cette classe exploiteuse occulte qui mange l’argent du gaz et du pétrole, la fin de cette bourgeoisie camouflée qui investit clandestinement à l’étranger ou place son argent dans des banques étrangères discrètes. Si le peuple travailleur en a marre, c’est de ne pas accéder à une vie vivable alors que des richesses folles sortent du pays, c’est que la zone pétrolière ne donne même pas des emplois à sa jeunesse, c’est qu’elle soit même une zone interdite à la plupart des Algériens alors que les compagnies occidentales y font la loi. C’est tout l’ordre social de l’Algérie qui est nécessairement mis en cause par un mouvement de masse, fût-il seulement démocratique et c’est la conscience de cette nécessité qui doit, au cours des événements, se développer pour préparer les travailleurs à y jouer un rôle central.

Les classes possédantes d’Algérie, comme du monde entier, sont préoccupées par la mobilisation croissante de tout un peuple, le président Macron a exprimé publiquement sa préoccupation. La présidence française a participé à plusieurs réunions avec des représentants du pouvoir algérien. Cela n’est bien entendu pas une préoccupation démocratique et craignant une répression sanglante, les grands pays capitalistes ont toujours soutenu la dictature militaire en Algérie, à commencer par la France qui avait, rappelons-le, envoyé des sommes colossales au régime algérien en 1988 pour l’aider à céder momentanément aux revendications ouvrière et éteindre l’incendie avant d’engager une violente répression pour détruire la confiance des exploités.

Depuis quelques jours, la classe ouvrière est entrée dans la danse, les grandes entreprises en tête et c’est d’autant plus remarquable que la direction syndicale a conservé intacte son soutien à Bouteflika et au système. Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA, a déclaré que les travailleurs qui retireraient leur soutien au régime et à Bouteflika le paieront cher et a même affirmé qu’ils seront punis ! Et pourtant des entreprises aussi importantes que les entreprises gazières et pétrolières comme Sonatrach, Sonelgaz ou Hassi Messaoud sont en grève illimitée et ont manifesté ! Les manifestants clament : "Vous avez volé le pays, bandes de voleurs et de salopards !" L’entrée en lutte de la classe ouvrière change fondamentalement la situation. Il ne s’agit plus seulement de la jeunesse, de quelques professions comme des avocats, des juges ou des journalistes ! La classe dirigeante ne peut pas accepter aisément que les exploités entrent en lutte ! Et cela d’autant moins que les travailleurs agissent ainsi de manière autonome, sans les appareils syndicaux, assimilés à juste titre aux institutions du pouvoir !!! Il est remarquable que ces grandes entreprises qui sont rentrées dans la lutte se sont mises en grève illimitée et que les travailleurs ne veulent plus reprendre le travail !!! Désormais, la question sociale est inévitablement au coeur du mouvement et cela change complètement la perspective !

Entre la dictature militaire des exploiteurs et le pouvoir aux travailleurs, il n’y a aucun intermédiaire, aucune autre possibilité, aucune autre « solution » et tout le reste ne peut qu’être des manœuvres, des tromperies, du même type que la manœuvre de la démocratie et du multipartisme de 1989. Rappelons que ce prétendu « printemps démocratique » n’a été que le préalable à la pire violence contre le peuple travailleurs, celle des années 1990.

L’Etat bourgeois ne peut pas être réformé et ne peut qu’être renversé. Il n’y a rien de plus dangereux que de menacer un tigre sans le tuer. On ne peut pas non plus menacer la bourgeoisie capitaliste, et surtout dans une phase où son système économique a atteint ses limites et n’attend plus que la chute, et la laisser ensuite au pouvoir.

La seule démocratie que le peuple travailleur peut espérer ne peut provenir que de lui-même, de son organisation en masse, par des assemblées, par des comités, par l’élection de ses propres délégués locaux, dans les entreprises et les quartiers, pas dans les élections présidentielles ou parlementaires, pas en changeant les politiciens. Le pouvoir d’Etat n’est pas élu, et certainement pas plus en Algérie qu’ailleurs. Les généraux et leurs luttes de clans restent occultes, ils ne sont pas élus et ne le seront pas. La bourgeoisie algérienne n’est pas ouverte et ne le sera pas. Quant à la démocratie factice des pays riches occidentaux, elle est moins que jamais une perspective réelle, étant elle-même menacée dans ces pays riches, comme on le voit en France ou aux USA…

Il ne suffit pas que le peuple algérien veuille conduire un soulèvement pacifique, le pacifisme en question ne serait que celui du peuple et pas celui du pouvoir militaire ! Il ne suffit pas que le peuple n’ait que des revendications les plus modérées, socialement et politiquement, pour que les classes possédantes puissent supporter un tel mouvement et restent pacifiques, elles !

Il ne suffit pas que le peuple se prémunisse contre les récupérations, il faut qu’il s’organise en masse par lui-même. L’auto-organisation est le premier pas réel vers la démocratie ! C’est seulement en se réunissant partout en assemblées, en élisant sur place des comités, en contrôlant lui-même son propre mouvement que le peuple travailleur peut non seulement combattre les manipulations mais aussi préparer l’avenir politique et social. Que le mouvement s’auto-organise, c’est aussi une manière de combattre les risques de la répression, car cela signifie que cette organisation en masse du mouvement peut s’étendre aux petits soldats et aux petits flics, eux-mêmes touchés par la révolte et qui ont montré qu’ils étaient de son côté.

Alors, oui, en avant vers le renversement révolutionnaire de la dictature et en avant clairement vers le pouvoir au peuple travailleur, ce qui suppose d’appeler celui-ci à s’organiser en masse, en incluant dans cette organisation d’assemblées et de comités les petits soldats en leur demandant de désobéir à leur hiérarchie !

Les discours démocratiques, politiciens et médiatiques, qui saluent la mobilisation actuelle sans prévenir le peuple algérien des menaces qui planent sur lui ne sont que des mensonges. La seule démocratie possible en Algérie, autant sinon plus qu’ailleurs dans le monde, est celle du pouvoir aux travailleurs et elle nécessite le renversement révolutionnaire de la dictature sociale et politique !

La mobilisation en Algérie coïncide avec des mobilisations populaires dans le monde, au Maghreb notamment mais aussi dans des pays riches comme la France ou les USA, et cela démontre qu’actuellement la révolte sociale et politique est mondiale, que l’ordre capitaliste est au bord du gouffre, et ce n’est pas étonnant car le fondement est dans l’effondrement du système économico-social mondial !!!

Qui gouverne l’Algérie

Où va l’Algérie de l’après Bouteflika ? Révolution sociale ou chaos ?!!!

Qui détourne l’argent tiré de l’exploitation du gaz et du pétrole

Comment la classe possédante a répondu au soulèvement de 1988 par le déclenchement de la terreur de masse

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  • Les discours démocratiques, politiciens et médiatiques, qui saluent la mobilisation actuelle sans prévenir le peuple algérien des menaces qui planent sur lui ne sont que des mensonges. La seule démocratie possible en Algérie, autant sinon plus qu’ailleurs dans le monde, est celle du pouvoir aux travailleurs et elle nécessite le renversement révolutionnaire de la dictature sociale et politique !

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