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Pourquoi les bolcheviks rendaient-ils hommage à Bakounine et Kropotkine ? Réponse à une interrogation de J.-M. Chauvier

jeudi 8 avril 2021, par Alex

Dans une video très instructive sur la révolution de 1917 en Russie, J. M. Chauvier admet, que, malgré ses connaissances encyclopédiques, il ne trouve pas d’explication au fait qu’à Minsk et en d’autres endroits, du temps de l’URSS, des rues portaient le nom de Bakounine. De même une station de métro à Moscou porte le nom de Kropotkine, anarchiste qui fût « l’ennemi des bolcheviks ». JM Chauvier reste perplexe à propos de Bakounine : « Il y a des complexités qui ne rentrent pas dans les schémas habituels »

Nous allons rappeler qu’il existe au contraire un « schéma » très simple pour expliquer cet apparent paradoxe. Il est lié à une liste d’août 1918 des « grands hommes et femmes » que les bolchéviks proposaient d’honorer.

Mais le problème que JM Chauvier soulève est caractéristique d’une méconnaissance générale du bolchévisme, celui de Lénine et Trotsky, nous en profiterons donc pour rappeler un aspect de l’histoire du bolchévisme : un lignage intellectuel sans interruption depuis V. Bielinski (1811-1848), en fait depuis l’écrasement du complot des Décembristes (1825).

Liste des personnalités à honorer (Commissariat du peuple à l’Instruction, 2 août 1918)

Une explication formelle du fait que l’URSS ait honoré Bakounine, est que jusqu’à Poutine les bureaucrates qui prirent la tête de l’URSS, afin de se donner une légitimité, continuèrent à garder des références historiques héritées du temps de Lénine. Lorsqu’aucune discussion n’est permise pour choisir le nom d’une rue, il est utile de se référer à des listes établies au lendemain de la Révolution d’octobre.

Les bolchéviks dressèrent dès 1918 une liste de personnalités à qui l’Etat ouvrier issu d’Octobre 1917 devrait rendre hommage.

Formellement la réponse à l’interrogation de J.-M. Chauvier est donc sans doute donnée par l’article suivant paru dans les Izviestias du Comité exécutif central de Russie le 2 août 1918 :

Personnalités à la mémoire desquelles il est prévu d’élever des monuments à Moscou et dans d’autres villes de la République socialiste fédérative socialiste de Russie. Liste soumise à la considération du Conseil des commissaires du peuple par le département des beaux arts du commissariat du peuple à l’instruction publique (2 août 1918)

I. Révolutionnaires et personnalités publiques

1. Spartacus. 2. Tiberius Sempronius Gracchus. 3. Brutus. 4. Babeuf. 5. Marx. 6. Engels. 7. Bebel. 8. Lassalle. 9. Jaurès. 10. Lafargue. 11. Vaillant. 12. Marat. 12. Robespierre. 14. Danton. 15. Garibaldi. 16. Stepan Razine. 17. Pestel. 18. Ryléev. 19. Herzen. 20. BAKOUNINE. 21. Lavrov. 22. Khaltourine. 23 Plekhanov. 24. Kaliaev. 25. Volodarski. 26. Fourier. 27. Saint-Simon. 28. Robert Owen. 29. Jeliabov. 30. Sophie Pérovskaïa. 31. Kibaltchitch.

II. Ecrivains et poètes

1. Tolstoï 2. Dostoïevski 3. Lermontov 4. Pouchkine 5. Gogol 6. Radichtchev 7. Bielinski 8. Ogarev 9. Tchernychevski 10. Mikhaïlovski 11. Dobrolioubov 12. Pisssarev 13. Gleb Ouspenski 14. Saltykov-chtchedrine 15. Nekrassov 16. Chevchenko 17. Tioutchev 18. Nikitine 19. Novikov 20. Koltslov

III. Philosophes et savants

1. Skovoroda 2. Lomonossov 3. Mendéléev

IV. Peintres

1. Roublev 2. Kiprenski 3. Alexei Ivanov 4. Wroubel 5. Choubine 6. Kovlovski 7. Kazakov

V. Compositeurs

1. Moussorgski 2. Skriabine 3. Chopin

VI. Artistes

1. Komissarjevskaïai 2. Motchalov IV

Nous n’avons pas accès aux comptes-rendus des réunions qui nommèrent les rues, mais un simple coup d’oeil à des manuels de l’époque soviétique montre comment ces listes ont dû fonctionner pendant des décennies. Par exemple une Histoire de l’URSS des éditions de Moscou (1967), au chapitre du courant populiste, mentionne avec bienveillance, tout en les critiquant, la plupart des noms de populistes de la liste ci-dessus, et présente Bakounine comme suit :

Les populistes avaient beau se donner le nom de socialistes, leur « socialisme paysan » ne faisait qu’exprimer les intérêts et les aspirations démocrates bourgeois de la masse paysanne, ses rêves de libération complète, de possession de la terre, de liberté, d’égalité.

Ils se répartissaient en plusieurs groupes distincts. Le plus écouté parmi eux était M. Bakounine (1814-1876), idéologue de l’anarchisme. Bakounine cherchait à renverser la direction de l’Internationale avec Marx en tête (dont il faisait lui-même partie depuis un certain temps) et à orienter celle-ci dans la voie de l’anarchisme. il en fut exclu en 1872 pour son activité désorganisatrice. Ce qui impressionnait les révolutionnaires russes, c’était sa haine implacable envers le gouvernement semi-servagiste russe, sa foi brûlante dans l’insurrection des masses populaires et sa confiance absolue dans le rôle salvateur de la rébellion paysanne. Ses disciples reçurent le nom de « rebelles »

On voit que Bakounine avait sa place à la fois dans des noms de rue et dans des manuels.

Une chaine continue de publicistes et écrivains

Lénine, Trotski, et leur parti bolchévik qui amena les soviets de travailleurs au pouvoir en Octobre 1917, sont souvent présentés comme des fanatiques, enclins à fusiller toute personne en désaccord politique avec eux, bref comme des staliniens. Or c’est seulement dans le cadre de la guerre civile que les bolchéviks menèrent une guerre militaire contre des personnalité de gauches qui avaient rejoint les armées blanches. Ce ne fut pas le cas de Plékhanov. les bolchéviks lui rendirent donc les honneurs qu’il méritait, même s’il s’est élevé contre la Révolution d’Octobre et était en désaccord avec Lénine depuis 1903 :

Pendant la première guerre mondiale, Plékhanov soutient le point de vue du social-chauvinisme. Après la révolution démocratique bourgeoise de Février 1917, au bout de 37 ans d’émigration, il rentre en Russie, à Pétrograd. Tant d’années passées à l’étranger l’avaient coupé du mouvement révolutionnaire russe. Aussi désapprouva-t-il la révolution d’Octobre dans laquelle il voyait « une infraction à toutes les lois de l’histoire ». Plékhanov, pourtant, ne livra point combat à la classe ouvrière victorieuse et à la République des soviets.

Véra Fomina, Plékhanov et son rôle dans la défense et l’explication de la philosophie marxiste.

De Biélinski à Plékhanov, 50 ans de luttes théoriques qui aboutirent au marxisme russe

Avant Plékhanov qui forma la génération de Lénine et Trotski, une pléiade d’intellectuels l’avaient précédé.

C’est par l’existence d’une chaîne de penseurs, écrivains qui furent solidaires, adversaires les uns des autres, se critiquant parfois sans complaisance, rompant solennellement et publiquement les uns avec les autres, que la pensée révolutionnaire se développa. Un désaccord théorique ne signifiait pas qu’on vouait aux poubelles de l’histoire un adversaire, voire qu’on le fusillait.

On pouvait l’honorer après sa mort pour sa contribution qui fut essentielle d’une manière ou d’une autre. C’est cet aspect que JM Chauvier peut qualifier de « hors schéma », car il n’a pas son équivalent hors Russie, même si l’Allemagne fournit deux géants essentiels : Marx et Engels, sans qui Plékhanov ne serait pas devenu marxiste.

Voici en vrac quelques citations illustrant cette chaine de penseurs qui implique des écrivains de la « liste d’août 1918 » ci-dessus :

Saltykov-Chtchedrine en faveur de Saint-Simon et Fourier :

C’est de la France de Saint-Simon, Cabet, Fourier, Louis Blanc et surtout George Sand que se déversait en nous la foi de l’humanité ; c’est de là-bas que rayonnait l’assurance que l’âge d’or n’était pas derrière nous mais devant nous.

Le poète Nekrassov salue la mémoire de Bielinski, :

Maître, permets qu’humblement,

Devant ton nom nous nous inclinions (...)

Aux jours où la Russie était stagnante

Endormie et servile honteusement,

Ton bouillonnant esprit frayait les sentes

Nouvelles, sans flancher un seul instant

Dobrolioubov saluant en Bielinski le maitre de toute sa génération :

Quoi qu’il advienne de la littérature russe, aussi somptueux son essor soit-il, Bielinski sera toujours son orgueil, sa gloire, son fleuron. Son influence se fait encore nettement sentir dans tout ce qui paraît chez nous de beau et de noble ; chacun de nos meilleurs hommes de lettres avoue encore aujourd’hui qu’il doit, directement ou indirectement, une grande part de son évolution à Bielinski ... Dans toutes les régions de Russie il est des gens qui débordent d’enthousiasme pour cet homme génial, et ce sont bien sûr les meilleurs de Russie.

Plékhanov contre Biélinski :

Il suffit de suffit de lire son article sur le roman d’Eugène Sue Les mystères de Paris. Biélinski y déplore que les ouvriers parisiens aient pris les armes en juillet 1830. (...) Biélinski ne saisissait pas le lien entre les intérêts économiques de la classe ouvrière et ses droits politiques

Bielinski pour Marat :

Je commence à aimer l’humanité à la façon de Marat ; afin d’en rendre heureuse une petite parcelle, il me semble que je pourrais détruire tout le reste par le feu et par le glaive

Bielinski contre Herzen :

Par son mode de pensée, Bielinski se situait à l’extrême gauche des occidentalistes russes de années 40. Ce n’est pas en vain que Herzen le qualifie dans son « journal » de fanatique, d’extrémiste. Combattant passionné, « Juif » exécrant les philistins, il ne pouvait point, par exemple, pardonner à Herzen ses relations semi-amicales avec les slavophiles de Moscou. Lorsque Herzen s’expliquait avec lui à ce sujet, Bielinski estimait que ses explications « sentent la modération et le bon sens quotidien, c’est-à-dire le début de la chute et du pourrissement ».

Plékhanov

Plekhanov d’accord avec Herzen contre Biélinski (lors de la phase "hegelienne-conservatrice" de ce dernier) :

Contestant la nouvelle conception de Bielinski, Herzen lui dit un jour, croyant le frapper par son ultimatum :« savez vous que de votre point de vue vous pouvez démontrer que la monstrueuse autocratie sous laquelle nous vivons est raisonnable et doit exister ? » Sans aucun doute, lui répondit hardiment Bielinski

(Plekhanov, 1898)

Plekhanov saluant la fin de cette période Hegelienne-conservatrice de Bielinski :

Après ladite rupture avec Hegel, l’évolution de Bielinski s’engagea dans sa dernière phase, où il apparait en ferme révolutionnaire

Plékhanov en faveur de Herzen :

Herzen avait parfaitement raison de dire que la philosophie de Hegel est l’algèbre véritable de la révolution.

Pissarev saluant le talent de Tolstoï avant les autres critiques :

L’Ecueil, roman qui par ses mérites littéraires ne mérite même pas une critique, jouit d’un succès bruyant, alors que Enfance, adolescence et jeunesse du Comte l. Tolstoï, oeuvre remarquable par la subtilité et la justesse de l’analyse psychologique, est accueillie avec froideur et passe presque inaperçu.

Plékhanov saluant les mémoires de Bielinski et Tchernychevski

Nous éprouvons envers le génial critique de la période Gogolienne , V.G. Bielinski, les mêmes sentiments de profonde estime et d’ardente admiration que nourrissait pour lui Tchernychevski. Mais nous ferons remarquer que, de nos jours, tout socialiste russe ressent le même sentiment de fervente admiration et de profonde estime pour Tchernychevski lui-même.

Tchernychevski et Fourier :

Le but essentiel, unique de la vie de Tchernychevski était de répandre en Russie les grandes idées de la vérité, de la science et de l’art. C’est à cette fin aussi qu’il a écrit le roman Que faire ? Le tableau qu’il trace de la communauté socialiste est entièrement inspiré de Fourier. Tchernychevski donna aux idées de Fourier une audience jusqu’alors sans précédent chez nous. Il les fit connaître au grand public.

Plékhanov (1890)

Tourgueniev et Herzen contre Tchernychevski et Dobrolioubov au nom de Bielinski :

La revue de Tchernychevski était à la tête du mouvement littéraire de Russie à cette époque. Tous les « hommes nouveaux » la lisaient avec avidité. Plus elle prenait de l’influence, plus se multipliaient les attaques contre Tchernychevski. Certains « esprits avancés » des années 40, qui jadis avaient été les amis de Bielinski, se mirent à clamer que jamais Bielinski n’eut approuvé l’orientation adopté par cette revue. Telle fut l’attitude de Tourgueniev et du slavophile radical Herzen.

Plékhanov (1894)

Plékanov contre Tchernychevski et Ouspenski qui idéalisent la commune villageoise russe :

Tchernychevski ne saisissait pas l’inconsistance de son point de vue abstrait sur la commune. Cette erreur logique se retrouve par la suite constamment chez tous les populistes russes y compris Ouspenski.

Plékhanov critiquant vertement Bakounine :

L’absolutisme russe et le bakouninisme, sous toutes ses formes, s’ils sont morts, on ne les a point encore enterrés. Ils ont cessé de vivre, de se développer, mais ils continuent de se décomposer ; et leur décomposition infecte la Russie entière, de ses éléments les moins conservateurs à ses éléments les plus conservateurs.

Un rôle très positif de Bakounine peu connu des marxistes d’autres pays est qu’il fût un des membres du « cercle Stankiévitch », où il initia Biélinski à Hegel, d’après Plékhanov :

A Moscou, l’intelligent Stankiévitch eut effectivement une forte influence sur ses compagnons. je pense qu’il fut plus utile à Biélinski que l’université. Devenu un homme de lettres, Biélinski se trouvait toujours dans une petit cénacle de gens qui, sans être profondément savants, n’étaient pas moins au courant de toutes les nouvelles contemporaines, vives et curieuses. Jeunes pour la plupart, ces hommes étaient avides de connaissances, de bien et d’honneur. Sachant presque tous les langues étrangères, ils lisaient les livres et revues aussi bien russes qu’étrangers ... C’est dans cette école-là que Biélinski parvint à d’immenses succès (...) Bakounine prit le relais de Stankiévitch pour exposer la philosophie de Hegel à Biélinski.

Les citations précédentes montrent le rôle primordial de Bielinski, qui initia une chaîne de démocrates révolutionnaires qui aboutit à Plékhanov, Lénine et Trotsky, ce dernier déclarant (dans une polémique avec le groupe littéraire Kouznitsa) que Bielinski s’il vivait serait au Bureau Politique du parti bolchevik :

" Il n’y a pas de Biélinsky ", se plaignent nos auteurs. S’il nous fallait apporter la preuve juridique que l’activité de " Kouznitsa " est pénétrée de l’état d’esprit qui règne dans le petit monde fermé, les petits cercles, les petites écoles de l’intelligentsia, nous la trouverions dans cette triste formule : " Il n’y a pas de Biélinsky. " Evidemment, on ne se réfère pas ici à Biélinsky en tant que personne, mais en tant que représentant de cette dynastie de critiques russes inspiratrice et guide de l’ancienne littérature. Nos amis de " Kouznitsa " ne se sont pas aperçus que cette dynastie avait cessé d’exister, précisément depuis que la masse prolétarienne est montée sur la scène politique. Par l’un de ses côtés, et le plus important, Plékhanov fut le Biélinsky marxiste, le dernier représentant de cette noble dynastie de publicistes. Par la littérature, les Biélinsky ouvraient des soupiraux à l’opinion publique de leur époque. Tel fut leur rôle historique. La critique littéraire remplaçait la politique et la préparait. Et ce qui, chez Biélinsky et les autres représentants de la critique radicale, n’était qu’allusions, a reçu à notre époque la chair et le sang d’Octobre, est devenu la réalité soviétique. Si Biélinsky, Tchernychevsky, Dobrolioubov, Pissariev, Mikhaïlovski, Plékhanov furent, chacun à sa façon, les inspirateurs publics de la littérature, et plus encore, les inspirateurs littéraires de l’opinion publique naissante, est-ce que maintenant, toute notre opinion publique, par sa politique, sa presse, ses réunions, ses institutions, n’apparaît pas comme l’interprète suffisant de ses propres voies ? Toute notre vie sociale est placée sous un projecteur, le marxisme illumine toutes les étapes de notre lutte, chacune de nos institutions est soumise de toutes parts au feu roulant de la critique. Dans ces conditions, penser à Biélinsky avec des soupirs de regret, c’est révéler – hélas ! hélas ! – un esprit de renoncement propre aux petits cercles intellectuels, tout à fait dans le style (qui n’a rien de monumental) d’un quelconque populiste de gauche plein de piété, à la Ivanov-Razumnik. " Il n’y a pas de Biélinsky. " Mais enfin, Biélinsky était bien moins un critique littéraire qu’un guide de l’opinion à son époque. Et si Vissarion Biélinsky pouvait vivre de nos jours, il serait probablement – ne le cachons pas à " Kouznitsa " – membre... du Politburo. Et peut-être même mènerait-il les choses à bride abattue. Ne se plaignait-il pas en effet que lui, dont la nature était de hurler comme un chacal, devait faire entendre des notes mélodieuses ?

En conclusion : la bataille des idées, qu’elle concerne la littérature, les sciences, la philosophie, l’histoire, fut une étape fondamentale comme prélude à la naissance d’un parti révolutionnaire en 1903, lorsque Lénine fonde la tendance bolchévique. Les 50 années qui séparent les premiers articles de Bielinski vers 1830 et les premiers articles marxistes de Plékhanov vers 1880 sont analogues aux 15 années que Lénine mentionne pour la formation du bolchévisme à travers des polémiques (et bien sûr l’action), de 1903 à 1917.

Laissons donc Lénine conclure. Dans cet extrait de « Le gauchisme - Une maladie Infantile du communisme », Lénine mentionne la période 1840-1890 sans citer les noms des écrivains et militants rencontrés ci-dessus. Ne doutons pas qu’il incluait Bakounine et Kropotkine comme acteur important de cette période :

Pendant près d’un demi-siècle, de 1840-1890, en Russie, la pensée d’avant-garde, soumise au joug d’un tsarisme sauvage et réactionnaire sans nom, chercha avidement une théorie révolutionnaire juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnant chaque "dernier mot" de l’Europe et de l’Amérique en la matière. En vérité, le marxisme, seule théorie révolutionnaire juste, la Russie l’a payé d’un demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d’héroïsme révolutionnaire sans exemple, d’énergie incroyable, d’abnégation dans la recherche et l’étude, d’expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l’expérience de l’Europe. Du fait de l’émigration imposée par le tsarisme, la Russie révolutionnaire s’est trouvée être dans la seconde moitié du XIX° siècle infiniment plus riche en relations internationales, infiniment mieux renseignée qu’aucun autre pays sur les formes de théories du mouvement révolutionnaire dans le monde entier.

D’autre part, le bolchevisme né sur cette base théorique de granit, a vécu une histoire pratique de quinze années (1903-1917), qui, pour la richesse de l’expérience, n’a pas d’égale au monde. Aucun autre pays durant ces quinze années n’a connu, même approximativement, une vie aussi intense quant à l’expérience révolutionnaire, à la rapidité avec laquelle se sont succédé les formes diverses du mouvement, légal ou illégal, pacifique ou orageux, clandestin ou avéré, cercles ou mouvement de masse, parlementaire ou terroriste. Aucun autre pays n’a connu dans un intervalle de temps aussi court une si riche concentration de formes, de nuances, de méthodes, dans la lutte de toutes les classes de la société contemporaine, lutte qui, par suite du retard du pays et du joug tsariste écrasant, mûrissait particulièrement vite et s’assimilait avec avidité et utilement le "dernier mot" de l’expérience politique de l’Amérique et de l’Europe..

Film des funérailles de Kropotkine en présence des militants bolcheviks

C’est Alfred Rosmer qui prononce le discours au nom des bolcheviks.

Alfred Rosmer, « Mort et obsèques de Kropotkine »

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