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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat > Révolution permanente dans la Révolution française, Daniel Guérin

Révolution permanente dans la Révolution française, Daniel Guérin

mardi 8 septembre 2009, par Robert Paris

« La lutte des classes sous la première république » de Daniel Guérin

« La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. »

Manifeste des Egaux, 1796.

Certains ont prétendu, à tort, que ce livre travestissait une révolution bourgeoise – la révolution bourgeoise par excellence – en révolution prolétarienne, alors que j’avais essayé, tout bonnement, d’éclairer les embryons de révolution antibourgeoise que la révolution bourgeoise recélait dans ses flancs. (…) L’ouvrage traite seulement de la seconde étape de la Révolution française, celle où la remise en cause radicale de l’ordre ancien a été le plus profonde, où la démocratie directe s’est opposée de la manière la plus tranchée à la démocratie bourgeoise. (…)

J’ai limité mon sujet à la période qui va, grosso modo, de la chute des Girondins (31 mai 1793) à l’exécution de Babeuf (27 mai 1797). C’est au cours de cette période, en effet, que la lutte des classes entre bourgeois et sans-culottes, première manifestation de la lutte des classes modernes entre bourgeois et prolétaires, fait son apparition. (…)

Si Marx et Engels ont insisté sur le caractère bourgeois (dans ses résultats de la grande Révolution, ils ont découvert, parallèlement, que considérée non plus du point de vue des conditions objectives de son temps, mais du point de vue de son mécanisme interne, elle avait revêtu le caractère d’une révolution permanente. Ils ont montré que le mouvement révolutionnaire avait, par une série d’étapes successives, ininterrompues, découlant l’une de l’autre, amené au pouvoir (ou au seuil du pouvoir) des couches de plus en plus avancées de la population et qu’il avait, un moment (rien qu’un moment), enjambé le cadre de la révolution bourgeoise. (…) Engels souligne que déjà « à côté de l’antagonisme de la féodalité et de la bourgeoisie, existait l’antagonisme universel des exploiteurs et des exploités, des riches paresseux et des pauvres laborieux. (…) Dès sa naissance, la bourgeoisie fut bâtée de son propre antagonisme (…) A côté de chaque grand mouvement bourgeois éclate le mouvement de la classe qui était la devancière plus ou moins développée du prolétariat moderne : ainsi l’on vit se dresser, durant la Réforme allemande, Thomas Münzer ; durant la grande Révolution anglaise, les niveleurs ; durant la grande Révolution française, Babeuf (…) »

C’est surtout dans la Révolution française que Marx et Engels puisèrent leur conception de la révolution permanente. (…) Dès 1843, dans la « Question juive », Marx employa l’expression de révolution permanente à propos de la Révolution française. Il montra que le mouvement révolutionnaire en 1793 tenta (un moment) de dépasser les limites de la révolution bourgeoise, qu’il alla « jusqu’à la suppression de la religion (…), jusqu’à la suppression de la propriété privée, au maximum, à la confiscation (…) en se mettant en contradiction violente » avec les conditions d’existence de la société bourgeoise, « en déclarant la révolution à l’état permanent ». Dans un article de janvier 1849, Engels indiqua la « révolution permanente » comme un des traits caractéristiques de la « glorieuse année 1793 ». Le premier, Marx aperçut qu’en France, en pleine révolution bourgeoise, les enragés, puis les babouvistes avaient introduit un embryon de révolution prolétarienne. Dès 1845, donc avant Michelet, Marx observait, dans « La sainte famille », que « le mouvement révolutionnaire, qui eut comme représentants principaux, au milieu de son évolution, Leclerc et Roux et finit par succomber un instant avec la conspiration de Babeuf, avait fait éclore l’idée communiste (…) » Et, deux ans plus tard, à propos des babouvistes, il soulignait que « la première apparition d’un parti communiste réellement agissant se produit dans le cadre de la révolution bourgeoise ».(…) Engels ajoutait : « Lorsque, plus tard, je lus le livre de Bougeart sur Marat, je constatai qu’à plus d’un égard, nous n’avions fait qu’imiter inconsciemment le grand modèle authentique de l’Ami du Peuple (…) et que celui-ci, comme nous, refusait de considérer la Révolution comme terminée, voulant qu’elle soit déclarée permanente. »

Marx et Engels, en effet, s’inspirèrent de cette conception historique de la révolution permanente pour en faire une règle de conduite pour les révolutions futures. (…) C’est ainsi qu’en mars 1850 (…), ils écrivirent à la Ligue des communistes : « Il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été chassées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir public (…) ». Et ils terminaient leur appel en lançant ce « cri de guerre » : la révolution en permanence ! En avril de la même année, Marx et Engels fondèrent avec les blanquistes une Société universelle des communistes révolutionnaires dont l’article premier s’engageait à maintenir « la révolution en permanence jusqu’à la réalisation du communisme ». C’est dans le même sens que Lénine – qui savait la circulaire de mars 1850 pour ainsi dire par cœur et la citait fréquemment – écrira en 1905 : « Nous sommes pour la révolution ininterrompue ».

Trotsky, qui a approfondi et développé sur ce point la pensée marxiste, écrit : « L’idée de la révolution permanente fut mise en avant par les grands communistes de la première moitié du 19ème siècle, Marx et ses disciples, pour faire pièce à l’idéologie bourgeoise qui, comme on le sait, prétend qu’après l’établissement d’un Etat « rationnel » ou démocratique, toutes les questions pourraient être résolues par la voie pacifique de l’évolution et des réformes. (…) La Révolution permanente, au sens que Marx avait attribué à cette conception, signifie une révolution qui ne veut transiger avec aucune forme de domination de classe, qui ne s’arrête pas au stade démocratique, mais passe aux mesures socialistes et à la guerre contre la réaction extérieure, une révolution dont chaque étape est contenue en germe dans l’étape précédente, une révolution qui ne finit qu’avec la liquidation totale de la société de classe. » (dans « La révolution permanente »)

(…) Comme l’écrivait Trotsky : « La distinction entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, c’est l’alphabet. Mais, après avoir appris l’alphabet, on apprend les syllabes qui sont formées de lettres. L’histoire a réuni les lettres les plus importantes de l’alphabet bourgeois avec les premières lettres de l’alphabet socialiste » (…) Dès 1905, il écrivait en effet : « Une définition sociologique générale, « révolution bourgeoise », ne résout nullement les problèmes de politique et de tactique, les antagonismes et les difficultés que pose le mécanisme même de cette révolution bourgeoise. Dans les cadres de la révolution bourgeoise de la fin du 18ème siècle, qui avait pour but objectif la domination du capital, la dictature des sans-culottes se trouva possible. Dans la révolution du début du 20ème siècle, qui s’avère également bourgeoise par ses objectifs immédiats, on voit se dessiner en toute proche perspective l’inéluctabilité ou du moins la probabilité de la domination politique du prolétariat. » (dans « Histoire de la révolution russe »)

(…) Les deux points de vue desquels doit être considérée la Révolution française, l’un ayant trait aux conditions objectives de l’époque (révolution bourgeoise), et l’autre au mécanisme interne du mouvement révolutionnaire (révolution permanente), ne sont contradictoires qu’en apparence. Je vais maintenant expliquer pourquoi.

Le fait qu’au cours même d’une révolution bourgeoise la dynamique interne de la Révolution conduise le prolétariat à prendre plus ou moins conscience de ses intérêts propres de classe et à chercher, plus ou moins confusément, à s’emparer du pouvoir ne contredit pas la conception matérialiste de l’histoire selon laquelle les rapports matériels conditionnent de façon impérieuse l’évolution des sociétés. Il ne justifie pas une thèse « volontariste » qui, négligeant ce qui est objectivement possible, s’imaginerait qu’il suffit de vouloir pour pouvoir. La théorie de la révolution permanente reste sur le terrain solide du matérialisme historique. Elle explique la tentative de dépasser la révolution bourgeoise, non par des raisons d’ordre psychologique, non par l’intervention « idéaliste » de la volonté humaine, mais par certaines circonstances d’ordre purement « matériel ». Voilà comment. Une société, et par conséquent les rapports matériels existant au sein de celle-ci, n’est jamais homogène parce que tout le processus historique est fondé sur la loi du développement inégal des forces productives. Lénine a fait ressortir un aspect de cette loi lorsque, dans son analyse de l’impérialisme, il souligne la « disproportion dans la rapidité du développement des différents pays », les « différences entre la rapidité du développement des différents éléments de l’économie mondiale » et qu’il énonce : « Il ne peut y avoir, en régime capitaliste, de développement égal des entreprises, des trusts, des branches d’industrie, des pays. »

Trotsky a montré que « de cette loi universelle d’inégalité des rythmes découle une autre loi que, faute d’une appellation plus appropriée, l’on peut dénommer loi du développement combiné », en ce sens qu’une société en cours d’évolution est « une combinaison originale des diverses phases du processus historique », « des éléments retardataires avec des facteurs des plus modernes ». L’auteur de l’ « Histoire de la Révolution russe » a illustré de façon très frappante cette loi en l’appliquant à la Russie du début du 20ème siècle. Mais elle a une portée beaucoup plus générale. Elle s’applique à toutes les sociétés modernes. Déjà Marx, en 1847, en avait fait l’application à l’Allemagne. Il avait observé que « dans ce pays, où la misère politique de la monarchie absolue existe encore avec toute sa séquelle de castes et de conditions mi-féodales en décomposition, il existe déjà d’autre part partiellement, conséquence du développement industriel et de la dépendance de l’Allemagne du marché mondial, les oppositions modernes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière avec la lutte qui en résulte ». Et il fondait sur « cette situation contradictoire » sa conception de la révolution permanente : « La bourgeoisie allemande se trouve donc déjà, elle aussi, en opposition avec le prolétariat, même avant de s’être politiquement constituée comme classe. » Trotsky ne fait qu’approfondir la pensée de Marx lorsqu’il souligne que la « théorie de la révolution permanente était fondée sur cette loi (…) de l’inégalité de l’évolution historique ».

L’application de la loi du développement combiné à la Révolution française nous permet de comprendre pourquoi la grande Révolution revêtit le double caractère d’une révolution bourgeoise et d’une révolution permanente. Elle nous explique pourquoi, malgré le fait que les conditions objectives de l’époque ne permettaient encore que la victoire de la bourgeoisie, la révolution bourgeoise portait déjà dans ses flancs un embryon de révolution prolétarienne. C’est que la France de 1793 était, du point de vue de l’évolution des formes de production et de propriété, une combinaison hétéroclite d’éléments rétrogrades et d’éléments modernes, de facteurs qui retardaient sur la révolution bourgeoise et d’autres qui tendaient à enjamber la révolution bourgeoise. Les conditions archaïques de l’appropriation et de la culture du sol dans certaines régions comme la Vendée et la Bretagne avaient contribué à maintenir ces provinces dans la nuit de la servitude. Par contre, le progrès de la technique, les débuts de la révolution industrielle, l’évolution économique qui avait concentré dans les villes, et surtout dans la capitale, face à une bourgeoisie déjà riche et puissante, une masse déjà considérable de travailleurs, avaient fait prendre aux sans-culottes (et notamment aux sans-culottes parisiens) sur les paysans de l’Ouest et du Midi une avance de plusieurs siècles. Paris comptait déjà, en 1793, plus de 700.000 habitants.

(…) Deux mondes chevauchaient l’un sur l’autre : dans la voiture même qui conduisait Louis, roi par la grâce de Dieu, à l’échafaud, avait pris place, en tant que représentant de la Commune parisienne, l’enragé Jacques Roux, pionnier (encore balbutiant) de la révolution prolétarienne.

Existait-il un prolétariat ?

Penchons-nous un instant sur les sans-culottes de l’an II : nous serons frappés par le caractère composite de leurs traits. Eux-mêmes sont le produit du développement combiné Si l’on posait la question sous la forme simpliste : existait-il un prolétariat en 1793, il faudrait répondre à la fois par non et par oui. Sans doute n’existait-il pas de prolétariat au sens que ce mot a pris au 19ème siècle, c’est-à-dire de larges masses de travailleurs ayant perdu la propriété de leurs moyens de production et concentrés dans de vastes entreprises. (…) Par ailleurs, la différenciation au sein du tiers état était déjà accentuée et ne cessa, pendant les cinq années de la Révolution, de s’approfondir. Le bourgeois de 1789 était déjà un personnage considérable. Propriétaire terrien, gros négociant, industriel, titulaire d’une charge (office de justice, de finances, etc…), son genre de vie, ses manières, son costume même l’apparentaient bien davantage à la classe aristocratique qu’à celle des travailleurs manuels. L’inflation, la vie chère, d’un côté, et de l’autre les fructueuses acquisitions de biens nationaux, les énormes bénéfices réalisés sur les fournitures de guerre creusèrent un début de scission entre bourgeois et sans-culottes. Le pauvre se paupérisa davantage, tandis que la richesse du riche se fit plus insolente.

La différenciation existait déjà, bien qu’à un degré moindre, entre la petite bourgeoisie et les travailleurs manuels. Englober, comme on le fait parfois, sous le vocable « petite bourgeoisie » ou de « démocratie » toutes les couches sociales qui constituaient l’aile avancée de la Révolution est, à mon avis, trop simpliste. La petite bourgeoisie de cette époque jouait déjà, bien que d’une façon encore embryonnaire, un rôle intermédiaire entre la bourgeoisie et les ouvriers. (…) Le parti jacobin, à la fois petit-bourgeois à la tête et populaire à la base, reflétait cette contradiction. (…) Ainsi la manifestation du 4 septembre 1793 fut spécifiquement ouvrière ; elle réunit presque exclusivement des compagnons, et les petits bourgeois semblent bien avoir éprouvé quelque inquiétude : l’incident entre Chaumette et l’ouvrier Tiger est, à cet égard, significatif. Les grèves de l’hiver et du printemps 1794 furent également, et par leur nature même, des mouvements spécifiquement prolétariens dont les petits bourgeois jacobins se désolidarisèrent et qu’ils calomnièrent en les traitant de « contre-révolutionnaires ». Enfin, au cours des journées de Prairial (mai 1795), nous verrons les petits patrons du faubourg Saint-Antoine jouer un rôle nettement distinct de leurs compagnons : alors que ces derniers, de leur propre mouvement, eussent continué la lutte, les premiers, effrayés par le caractère de classe que celle-ci avait prise, poussèrent à une transaction avec la bourgeoisie thermidorienne (transaction qui fut fatale aux insurgés). (…) Désirant employer un vocable qui marque, sans l’exagérer, la différenciation relative existant entre petits bourgeois et travailleurs, j’ai emprunté à Michelet le terme expressif de bras nus. L’historien observe que, si la défense de Nantes contre les Vendéens eût été bourgeoise seulement, Nantes était perdue. « Il fallait, écrit-il, que les bras nus, les hommes rudes, les travailleurs prissent violemment parti contre les brigands ». (…) Le caractère composite de la « sans-culotterie » de 1793 ne doit jamais être perdu de vue si l’on veut comprendre le mécanisme complexe de la dernière phase de la Révolution. (…)

Marx a montré dans « La question juive » comment le mouvement révolutionnaire, « en déclarant la révolution à l’état permanent », s’était mis « en contradiction violente » avec les conditions objectives de la révolution bourgeoise, ce qui eut pour conséquence finale « la restauration de la religion, de la propriété privée, de tous les éléments de la société bourgeoise ».

Engels a donné de ce reflux, commun à toutes les révolutions de type ancien (c’est-à-dire des époques où la révolution prolétarienne était encore objectivement impossible), diverses analyses. Après avoir montré comment un embryon de prolétariat groupé autour de Thomas Münzer, en Allemagne, au début du 16ème siècle, formula les rudiments de revendications communistes, il écrit : « Mais, en même temps, cette anticipation, par-delà non seulement le présent, mais même l’avenir (…) devait, au premier essai d’application pratique, retomber dans les limites bornées que permettaient seules les conditions de l’époque ». « Ce n’était pas seulement le mouvement d’alors, c’était tout son siècle qui n’était pas mûr pour la réalisation des idées que lui-même n’avait commencé d’entrevoir que très obscurément. La classe qu’il représentait, bien loin d’être complètement développée et capable de soumettre et de transformer la société tout entière, était juste en train de naître. Le bouleversement social qui se présentait vaguement à son imagination avait encore si peu de fondements dans les conditions matérielles existantes que celles-ci préparaient même un ordre social qui était absolument l’opposé de l’ordre social rêvé par lui. » Il fut donc aisé à la bourgeoisie, conduite par Luther, de briser le mouvement. (…) Ailleurs, à propos des révolutions de Paris, Engels décrit ainsi le reflux : « Le prolétariat, qui achetait de son sang la victoire, apparaissait après la victoire avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus ou moins obscures et même confuses, selon le degré correspondant de développement des ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles tendaient à la suppression de l’antagonisme de classe entre capitalistes et ouvriers. (…) Mais la revendication même, si indéterminée qu’elle fût encore dans sa forme, contenait un danger pour l’ordre social établi ; les ouvriers qui la posaient étaient encore armés ; pour les bourgeois qui se trouvaient au gouvernail de l’Etat, le désarmement des ouvriers était donc le premier devoir. D’où, après chaque révolution où les ouvriers avaient été vainqueurs, une nouvelle lutte, qui se termine par la défaite des ouvriers. »

Et, dans un autre texte, Engels développe : « Après le premier grand succès, c’était la règle que la minorité victorieuse se scindât en deux : une des moitiés était contente du résultat obtenu, l’autre voulait encore aller plus loin, posait de nouvelles revendications. (…) Ces revendications plus radicales s’imposaient bien dans certains cas, mais fréquemment pour un instant seulement : le parti le plus modéré reprenait la suprématie, les dernières acquisitions étaient perdues à nouveau en totalité ou partiellement ; les vaincus criaient alors à la trahison ou rejetaient la défaite sur le hasard. Mais en réalité, la chose était le plus souvent ainsi : les conquêtes de la première victoire n’étaient assurées que par la deuxième victoire du parti plus radical ; une fois ceci acquis, c’est-à-dire ce qui était momentanément nécessaire, les éléments radicaux disparaissaient à nouveau du théâtre des opérations et leur succès aussi. Toutes les grandes révolutions des temps modernes, à commencer par la grande Révolution anglaise du 17ème siècle, accusèrent ces traits qui paraissaient inséparables de toute lutte révolutionnaire. »

(…) Le point exact où la Révolution atteint son apogée et où le reflux commence (…) je le place dès la fin de novembre 1793. (…) Depuis 1789 jusqu’à la date qui vient d’être proposée, le mouvement révolutionnaire, je le montrerai, est allé, par bonds successifs, constamment de l’avant parce que les limites objectives de la révolution bourgeoise n’avaient pas encore été atteintes. (…)

La théorie de la révolution permanente comporte un corollaire que, pour la clarté de mon analyse, je n’ai fait qu’effleurer dans l’exposé qui précède. Du fait même que la révolution est permanente, c’est-à-dire que le problème de la révolution prolétarienne se pose déjà (bien que d’une façon encore plus ou moins embryonnaire) au cours de la révolution bourgeoise, la bourgeoisie révolutionnaire, de son côté, n’est pas occupée uniquement par le souci de liquider la classe dont elle prend la succession ; elle s’inquiète aussi de ce qui se passe à sa gauche ; elle s’alarme en constatant que les masses laborieuses, dont le concours actif lui est indispensable pour en finir avec l’ancien régime, et entre les mains desquelles elle a dû mettre des armes, essaient de profiter des circonstances pour obtenir la satisfaction de leur revendications propres. La peur que lui inspire l’avant-garde populaire la fait renoncer à porter des coups trop rapides et trop brutaux à la contre-révolution. Elle hésite à chaque instant entre la solidarité qui l’unit au peuple contre l’aristocratie et celle qui unit l’ensemble des possédants contre les non-possédants. Cette pusillanimité la rend incapable d’accomplir jusqu’au bout les tâches historiques de la révolution bourgeoise.

Il faut donc que l’avant-garde populaire lui force la main, la pousse en avant, lui arrache littéralement les mesures radicales, dont elle sent bien la nécessité mais qui l’effraient. (…)

A la veille de 1789, la bourgeoisie, répétons-le, n’était plus que très partiellement une classe inférieure. Elle était liée assez étroitement avec l’absolutisme royal et la classe des grands propriétaires fonciers. Elle détenait déjà une part considérable du pouvoir économique. En outre, elle avait été admise à ramasser les miettes du festin féodal (beaucoup de bourgeois avaient reçu des titres de noblesse, jouissaient de rentes féodales, avaient des charges, portaient culotte et bas comme les nobles). (…) La violence avec laquelle les masses populaires s’attaquèrent à l’ancien régime effraya, dès le début, les bourgeois.

Georges Lefebvre observe, dans sa « Grande peur de 1789 » : « Exaspéré par la faim, le paysan menaçait l’aristocratie d’un assaut irrésistible. Mais la bourgeoisie, elle-même, n’était pas à l’abri. Elle ne payait pas non plus sa part d’impôts ; elle possédait maintes seigneuries : c’était elle qui fournissait aux seigneurs leurs juges et leurs intendants ; c’était des bourgeois qui prenaient à ferme la perception des droits féodaux. » (…)

Sur le plan purement politique, on note la même hésitation de la bourgeoisie devant l’accomplissement de ses tâches historiques. C’est ainsi que, le 14 juillet 1789, elle eut littéralement la main forcée. (…) « Ainsi, le signal de la conquête violente de la Bastille ne fut pas donné par la bourgeoisie. Ce fut malgré les efforts de conciliation de celle-ci que le peuple s’empara de la vieille geôle. Si les sans-culottes n’avaient pas forcé la main à la bourgeoisie, l’Assemblée nationale aurait fini par succomber dans sa rébellion contre les baïonnettes royales. De même, sans la marche sur Versailles, le 5 octobre, des bras nus affamés et sans leur irruption dans l’enceinte de l’Assemblée, la Déclaration des droits de l’homme n’eût pas été sanctionnée. Sans la vague de fond du 10 août 1792, la bourgeoisie eût reculé devant la République et devant le suffrage universel.

Au début de 1793, nous verrons l’aile la plus importante et la plus riche de la bourgeoisie (la Gironde) lâcher pied par peur et par haine des sans-culottes, hésiter devant les mesures radicales qui seules pouvaient permettre de sauver la Révolution et, finalement, glisser vers le royalisme. Nous verrons ensuite la fraction la plus audacieuse de la bourgeoisie (la Montagne) qui supplanta celle qui avait trahi la cause de la Révolution, hésiter à son tour à pousser la lutte jusqu’au bout. Il faudra l’intervention des faubourgs pour qu’elle se décide à châtier les chefs de la Gironde, à débarrasser l’armée des officiers réactionnaires. (…) Ainsi, pour que la société fût entièrement purifiée des défroques féodales et absolutistes, fallait-il déjà, à la fin du 18ème siècle, l’intervention propre du « prolétariat ». La révolution bourgeoise n’aurait pas été menée jusqu’à son terme si elle ne s’était accompagnée d’un embryon de révolution prolétarienne. (…) Engels tire de l’étude comparée des révolutions anglaise et française la conclusion que « sans l’élément plébéien des villes, la bourgeoisie seule n’aurait jamais mené la bataille jusqu’à la décision » et il ajoute : « il semble que ce soit là, en fait, une des lois de l’évolution de la société bourgeoise. »

Nous allons considérer maintenant la Révolution française du point de vue des formes du pouvoir populaire. La théorie de la révolution permanente nous aidera à en découvrir certains aspects qui, trop souvent, ont échappé aux historiens républicains. Ceux-ci se sont contentés de nous présenter la grande Révolution comme le berceau de la démocratie parlementaire. Ils n’ont pas aperçu (ou voulu apercevoir) que, du fait même qu’elle fût, en même temps qu’une révolution bourgeoise, un embryon de révolution prolétarienne, elle portait en elle le germe d’une nouvelle forme de pouvoir révolutionnaire dont les traits s’accuseront au cours des révolutions prolétariennes de la fin du 19ème siècle et du 20ème siècle. Ils n’ont pas marqué suffisamment la filiations historique qui, de la Commune de 1793, mène à celle de 1871, et encore moins, bien entendu, celle qui de la Commune de 1793 et de 1871 mène aux soviets (conseils) de 1905 et 1917. Ils n’ont pas vu que les données essentielles du problème du pouvoir tel qu’il s’est posé au prolétariat au cours de la Révolution russe (dualité de pouvoirs, contrainte révolutionnaire du prolétariat) se manifestent déjà, bien que sous une forme encore embryonnaire, au cours de la Révolution française, et notamment, dans sa dernière phase.

(…) Nous voyons les premiers symptômes de dualité de pouvoirs dès juillet 1789. A l’orée de la Révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l’Assemblée nationale, mais déjà entre l’Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s’appuyant sur les couches inférieures du tiers état de la capitale. (…) La dualité de pouvoirs se manifesta d’une façon beaucoup plus accusée à l’occasion de l’insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s’étaient réunis à l’Hôtel de Ville. (…) Le 10 août, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. Celle-ci se présenta face à l’Assemblée bourgeoise comme l’organe de la volonté populaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle peut durer un certain temps, mais pas très longtemps. (…) Tôt ou tard, l’un des pouvoirs finit par éliminer l’autre. (…) « La dualité de pouvoirs est, en son essence, un régime de crise sociale : marquant un extrême fractionnement de la nation, elle comporte, en potentiel ou bien ouvertement, la guerre civile. » Au lendemain du 10 août, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrèrent un instant. Cette situation qui provoqua une crise politique aiguë, ne dura que quelques semaines. L’un des deux pouvoirs dut finalement s’effacer devant l’autre, et ce fut la Commune.

Le 31 mai 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s’était substituée à la Commune légale et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité ne dura, cette fois, que l’espace d’un matin. Le pouvoir officiel s’empressa, nous le verrons, de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle.

Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir des masses, continua sourdement. (…) La lutte prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l’Assemblée le culte de la Raison. La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Commune qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central.

En février-mars 1794, la lutte se raviva encore une fois entre les deux pouvoirs. Au cours de cette dernière phase, le pouvoir des masses, nous le verrons, était davantage représenté par les sociétés populaires des sections, groupées en un comité central, que par la Commune elle-même. Mais les dirigeants de cette dernière, poussés par le mouvement des masses, eurent des velléités de coup d’Etat. Ce fut le suprême épisode de la dualité de pouvoirs. La bourgeoisie accusa les partisans de la Commune de vouloir « avilir la représentation nationale » et elle brisa le pouvoir populaire, donnant ainsi le coup de grâce à la Révolution.

Suite à venir...

2 Messages de forum

  • « La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. »

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  • C’est surtout dans la Révolution française que Marx et Engels puisèrent leur conception de la révolution permanente. (…) Dès 1843, dans la « Question juive », Marx employa l’expression de révolution permanente à propos de la Révolution française. Il montra que le mouvement révolutionnaire en 1793 tenta (un moment) de dépasser les limites de la révolution bourgeoise, qu’il alla « jusqu’à la suppression de la religion (…), jusqu’à la suppression de la propriété privée, au maximum, à la confiscation (…) en se mettant en contradiction violente » avec les conditions d’existence de la société bourgeoise, « en déclarant la révolution à l’état permanent ». Dans un article de janvier 1849, Engels indiqua la « révolution permanente » comme un des traits caractéristiques de la « glorieuse année 1793 ». Le premier, Marx aperçut qu’en France, en pleine révolution bourgeoise, les enragés, puis les babouvistes avaient introduit un embryon de révolution prolétarienne. Dès 1845, donc avant Michelet, Marx observait, dans « La sainte famille », que « le mouvement révolutionnaire, qui eut comme représentants principaux, au milieu de son évolution, Leclerc et Roux et finit par succomber un instant avec la conspiration de Babeuf, avait fait éclore l’idée communiste (…) » Et, deux ans plus tard, à propos des babouvistes, il soulignait que « la première apparition d’un parti communiste réellement agissant se produit dans le cadre de la révolution bourgeoise ».(…) Engels ajoutait : « Lorsque, plus tard, je lus le livre de Bougeart sur Marat, je constatai qu’à plus d’un égard, nous n’avions fait qu’imiter inconsciemment le grand modèle authentique de l’Ami du Peuple (…) et que celui-ci, comme nous, refusait de considérer la Révolution comme terminée, voulant qu’elle soit déclarée permanente. »

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