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Quels critères de rationalité de la pensée scientifique et quelle autorité accorder à la communauté scientifique ?

samedi 28 juillet 2012, par Robert Paris

Quels critères de rationalité de la pensée scientifique et quelle autorité accorder à la communauté scientifique ?

Dans le débat sur les questions liées à des problèmes dits scientifiques, les professionnels du domaine ont vite fait de décréter que les non spécialistes sont exclus du débat et n’auraient pas leur mot à dire. Ils ont aussi souvent tendance à décréter que si la grande majorité des spécialistes du domaine sont d’accord entre eux sur une version, le dernier mot est dit : la « communauté scientifique » a parlé…

Ce n’est pas que le grand public ne se passionne pas pour des questions liées aux sciences, bien au contraire. Mais il ne le fait nullement avec une philosophie qui soit tirée des sciences. Ainsi, il y a de grands débats sur le nucléaire, sur les vaccins, sur les maladies bactériologiques, sur la vache folle, sur le H1N1, sur les trous noirs, sur le big bang, sur la matière noire, sur le boson de Higgs, sur la vitesse de la lumière, sur les volcans et les tremblements de terre, sur le réchauffement climatique, sur l’écologie, sur l’évolution des espèces, sur l’éventualité d’une vie extraterrestre, sur les exoplanètes, sur les robots, sur l’intelligence artificielle, sur l’expansion de l’univers, sur le temps et on en passe. On ne peut pas dire que les questions scientifiques soient devenues des sujets qui ne suscitent pas des débats, mais la science a choisi de se donner une image d’une masse de données sans discussion possible. Les scientifiques du nucléaire sont absolument affirmatifs : pas de risques directs du nucléaire civil. Les scientifiques du climat sont affirmatifs : pas de scepticisme autorisé sur le « réchauffement climatique ». Les scientifiques des vaccins sont péremptoires : aucun risque aggravé lié aux vaccins. Et leur argument choc est celui de la fameuse communauté scientifique : comment pouvez-vous discuter alors que les spécialistes se sont mis d’accord, ont un modèle et ont convenu de dire que c’est le bon ! Et, très vite, ces scientifiques affirment que nous ne pouvons pas discuter car nous ne connaissons pas le domaine et donc notre pensée ne pourrait pas être rationnelle concernant de tels sujets. Cela suppose que des scientifiques ne pourraient jamais avoir, par exemple, des intuitions sur d’autres domaines que le leur. L’histoire des sciences montre l’inverse.

Cela suppose aussi que la démarche de la science est pure déduction rationnelle, ce qui exclue les intuitions, les démarches inattendues, non scientifiques même éventuellement et qui pourraient cependant mener à des résultats scientifiques. Les trois dimensions de l’espace n’ont-elles pas inventées par la civilisation chinoise parce qu’elle imaginait le monde comme une boule dans un cube ? L’alchimie n’a-t-elle pas mené à la chimie ? Le philosophe, scientifique et mathématicien Poincaré ne reconnaissait-il pas que l’intuition est le fondement de la découverte scientifique.

La rationalité pure, d’ailleurs, est-elle tellement scientifique ou plutôt métaphysique ? La science nous semble plutôt un mélange dialectique de rationnel et d’irrationnel. La pensée humaine en général n’est rien d’autre et il n’y aucune raison que la pensée scientifique soit complètement différente.

Si on restait dans le rationnel pur, aucune pensée nouvelle, aucune découverte fondamentale ne serait possible car toute découverte importante est une remise en question des pensées scientifiques précédentes.

D’ailleurs, on peut se dire qu’une pensée rationnelle de la science devrait être une pensée transmissible à tous et discutable par tous. Au moins, il semblerait légitime que tous puissent accéder aux critères qui ont présidé au choix de telle ou telle hypothèse plutôt que telle autre. Il semble bien que la voie choisie par le monde scientifique soit inverse et consiste à s’appuyer sur la fameuse communauté pour imposer ses vues plutôt que pour les discuter. Et surtout, la démarche dominante consiste à refuser toute discussion philosophique alors qu’à l’époque d’Einstein, Bohr et Heisenberg, la science ne rechignait pas à discuter philosophie.

L’une des raisons est que cette communauté est bien plus placée sur la défensive et bien moins crue par avance qu’autrefois. Elle fait acte d’autant plus acte d’autorité qu’elle en a moins. Le monde progressiste et scientiste du 19ème siècle a fait place au monde sceptique du vingt et unième et ce bien plus pour des raisons de scepticisme social et économique que pour des simples raisons liées aux limites réelles de la pensée scientifique. Un monde économique et social en voie de décadence a une pensée figée et refusera davantage le débat.

Cela ne doit pas nous empêcher d’examiner quelle pourrait bien être une pensée tirée des sciences et chargée de les faire connaître. On n’a que trop subi l’idée que la vulgarisation scientifique consisterait à faire connaitre des découvertes sans y « rajouter » un mode de pensée. Or, il ne s’agit pas de rajouter une pensée à la science : si la science n’est pas une pensée, elle se ramène à un amoncellement de connaissances qui, hormis qu’elles n’ont rien d’attirant ni de passionnant, n’offrent nullement le moyen de discuter et de communiquer.

La situation de la pensée scientifique est d’autant plus préoccupante qu’un autre changement d’ampleur a eu lieu ces derniers temps : la propagande politique et médiatique de grande échelle sur des sujets scientifiques. L’opinion publique a en effet été plusieurs fois prise en otage par des annonces s’appuyant plus ou moins sur la « communauté scientifique » afin d’imposer des politiques. Cela a été le cas lors d’épisodes de grippe aviaire, de grippe H1N1, des affirmations du réchauffement climatique avec ses annonces catastrophiques, des déclarations des scientifiques pour défendre la filière nucléaire et autre exemples de déclarations annonçant la montée des eaux, la perte de biodiversité ou la fonte des glaces. Dès que quelqu’un a prétendu discuter ces thèses, on lui a répondu qu’elles étaient indiscutables puisqu’elles étaient reconnues par la plupart des grands spécialistes de chacune de ces questions… En fait, le premier exemple de ce type d’attitude a été la croissance démographique exponentielle qui était annoncée encore une fois par les spécialistes. Tout le monde fait semblant d’avoir annoncé cette fausse nouvelle, d’abord proclamée par des gens qui n’étaient nullement du domaine concerné, mais étaient des politiciens, des économistes du club de Rome qui voulaient étayer scientifiquement par des modèles mathématiques la nécessité des sacrifices devant la crise économique de 1970… Ils avaient déjà prédit alors la fin des matières premières et le réchauffement climatique catastrophique pour justifier « la croissance zéro » et l’austérité massive… Ils étaient seulement un peu en avance sur l’événement qui n’est ni la croissance démographique ni la fin des énergies et matières premières, mais la fin … du système social et économique qui domine le monde : le capitalisme !

Toute la planète a été mobilisée sous des prétextes divers, soi-disant étayés par des études scientifiques. Le Japon comme la France a entendu des scientifiques du nucléaire assurer que la filière était sure. C’est un spécialiste météo qui a prétendu mensongèrement à la télévision que le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière de la France pour rebrousser chemin… empêchant les gens de prendre des précautions. La confiance dans les études scientifiques n’est pas en hausse quand on voit que les spécialistes météo, qui ne peuvent pas prédire une grande tempête un jour à l’avance, affirment qu’ils savent que dans cinquante ans le climat sera plus chaud…

Oui, la science a été instrumentalisée dans des buts sociaux et politiques qui sont ceux des classes dirigeantes face à la crise du système. Elle l’a été par le fait que les intérêts privés sont devenus de plus en plus ceux qui financent et dirigent les recherches et non plus les intérêts publics et que les Etats ont considéré que tous les moyens publics, étatiques, devaient être mis au service du privé… Connaissez-vous un seul spécialiste du nucléaire qui nous ait dit qu’il fallait se méfier des trusts du nucléaire, que ceux-ci cachaient leurs accidents, ne révélaient que ce qui avait déjà filtré, trafiquaient leurs études ? Connaissez-vous des spécialistes du climat qui refusent les sommes colossales injectées par les trusts du nucléaire pour des recherches quand la condition est de transformer les résultats pour leur faire dire que la planète se réchauffe nécessairement du fait de l’activité humaine ?

Bien sûr, les scientifiques officiels peuvent prétendre être les seuls à parler au nom de la pensée rationnelle, ils peuvent affirmer que sont des irrationalistes ceux qui contestent la thèse du réchauffement global d’origine humaine visant à présenter le nucléaire comme propre, ou ceux qui n’acceptent pas les campagnes de publicité pour pousser les populations à se vacciner pour enrichir les labos pharmaceutiques. Ils peuvent les présenter comme ils le font des partisans des médecines aux herbes, de la psychanalyse, des adversaires des nanotechnologies qui produisent des objets de taille infime risquant d’interagir avec nos cellules ou ceux qui refusent qu’on joue avec les sciences de la vie en produisant des OGM. Dans tous ces cas, les prétendus scientifiques officiels font comme s’il n’y avait aucun débat, seulement d’un côté des compétences et de l’autre des ignorances…

Dans ces conditions, une fraction de plus en plus importante de la population du monde ne croit plus en aucune des affirmations de la science officielle, au nom des religions ou des mystiques, ou pas… Et la fraction qui connaît véritablement ce qu’est la rationalité des sciences est de plus en plus réduite. La thèse dominante est que la technologie avec ses implications économiques est plus fondamentale que la connaissance scientifique. C’est la thèse des classes dirigeantes, véhiculée aussi bien par les gouvernants, les média et les scientifiques eux-mêmes le plus souvent. Cela aurait fait bien rire les grands scientifiques jusqu’aux années 1930 !!! Eriger la science en socle des techniques est un recul considérable de la pensée. En faire un simple auxiliaire du profit industriel et financier est carrément catastrophique. La nouvelle génération d’étudiants en sciences n’a probablement plus la moindre idée des préoccupations en termes de pensée qui était celles de la génération d’Einstein et ce n’est pas par regret du passé que je dis cela. Car il s’agit d’une énorme régression intellectuelle et humaine…

La véritable pensée scientifique n’a pas plus à voir avec la hiérarchie des académies que la poésie du vol d’un champ de fleurs n’a à voir avec l’exploitation des fleurs dans des buts de labos pharmaceutiques ou dans le bouquet de fleurs offert à celui qui atteint les sommets d’une institution du système !

Jamais la pensée scientifique n’est venue des institutions de la science. Jamais elle n’a consisté en énoncés de vérités éternelles et définitives s’appuyant tranquillement et successivement les unes sur les autres. La Science a toujours progressé par remises en cause de croyances tenues auparavant pour certaines. L’establishment scientifique n’est certes pas de création récente. Il y a toujours eu des bureaucraties et des autorités autoritaires, en sciences comme dans d’autres domaines, mais jamais la science n’a autant été un enjeu de pouvoir de classe… Jamais on n’a autant pris l’opinion à témoin des débats pour imposer une opinion… aux scientifiques eux-mêmes ! Car qu’arriverait-il à un spécialiste du nucléaire qui conseillerait de s’en méfier dans l’état actuel de nos connaissances ? Qu’arriverait-il à un spécialiste du climat, de l’écologie, des animaux, des plantes, de la météorologie qui déclarerait publiquement qu’il ne croit pas à la thèse du réchauffement climatique d’origine humaine, car, il faut le rappeler, il ne s’agit que d’une hypothèse…

Oui, la science a progressé non pas dans une rationalité logique, de cause à effet, allant toujours dans le même sens, mais, au contraire, par remises en cause dans un sens puis dans l’autre. Ceux qui sont aujourd’hui considérés comme des pontes d’un domaine étaient autrefois violemment combattus et sont parfois morts avant que leurs thèses ne soient acceptées. Certains d’entre eux ont caché leurs thèses à leurs collègues pour ne pas subir des guerres. D’autres ont renoncé, ont été balayés par les plus puissants politiquement dans le secteur de la science, mais ce n’est pas l’institution de la science qui a fait progresser la pensée scientifique… C’est ceux qui la combattaient ! Un physicien comme Max Planck pensait que ses idées ne pouvaient être acceptées que lorsqu’une nouvelle génération arriverait, affirmait que son collègue Einstein était beaucoup trop révolutionnaire pour la science officielle.

Lorsque nous parlons de discuter d’une pensée issue de la science, il ne s’agit bien entendu pas de la science officielle, celle des fameuses autorités qui veulent surtout que rien ne change, qui la considèrent comme un simple moyen de réussite sociale et de montée dans la hiérarchie des universités, des administrations, des sociétés privées et des fortunes…

Toutes les grandes découvertes se sont heurtées à des vérités assenées de manière péremptoires par des autorités scientifiques défenseurs d’un conservatisme réactionnaire.

Il y a bien sûr un certain fondement à un relatif conservatisme. On ne réinvente pas tout l’appareil de pensée sur le monde toutes les cinq minutes, sinon on reculerait très vite dans nos connaissances et nos techniques. Mais faire reposer la force des sciences sur un conservatisme est une erreur profonde.

La découverte qu’un prion pouvait entraîner une maladie génétique alors que le prion ne possède même pas un ADN se heurtait autant à une croyance absolue que la découverte que le mouvement des galaxies est incompatible avec ce que nous savons de la matière et de son énergie.

Les découvreurs de la modélisation de l’ADN cachaient leur modèle dans leur armoire comme Darwin avait caché sa théorie non seulement par crainte des religieux mais aussi des pontes de la science. Les théories actuelles sur les volcans et la dérive des continents ont longtemps été décriées et la thèse du chaos déterministe n’a eu aucun écho à ses débuts.

La découverte des quanta par Planck se heurtait tellement à l’a priori du continu que son auteur avait choisi de la présenter comme une représentation imaginaire.

En physique, les théoriciens du monde de l’espace quantique virtuel n’ont pas encore osé franchir le niveau du grand public…

Tous se sont heurtés aux mythes de la continuité, de la régularité, de la progressivité, qu’il s’agisse de Planck, de Gould ou d’Einstein. C’est donc bel et bien une idée philosophique qui a été déterminante pour les empêcher d’avancer.

Il y a tout un champ de recherche ouvert devant quiconque voudrait revenir sur la philosophie des sciences, sur la pensée issue de la recherche sur le fonctionnement naturel. Cette philosophie est cantonnée par les milieux officiels dans ce que l’on appelle soit l’histoire des sciences, soit la pluridisciplinarité ou encore l’épistémologie. Or tous ces domaines n’ont rien à voir avec une véritable philosophie des sciences. Une telle étude a été en son temps débutée par Kant, par Hegel, par Marx, par Engels. Mais la bourgeoisie n’a pas souhaité développer le domaine et, des années plus tard, cette étude reste en friche malgré de multiples avancées dans la connaissance du monde réel. Nous possédons des connaissances plus poussées sur le monde mais nous n’en avons pas pour autant modifié en fonction de ces connaissances notre philosophie sur le monde…

Si la Science est aujourd’hui en but aux mystiques et métaphysiques de toutes sortes, c’est que ses responsables refusent d’entrer sur le terrain du combat : en philosophie. Comme si on pouvait faire de la science sans une pensée philosophique de l’univers !

La nature de la démarche scientifique est d’autant moins connue que c’est justement une démarche philosophique et non technique. Bien des étudiants ou chercheurs en sciences croient à tort que leur discipline est un sous-domaine des mathématiques alors que c’est une partie de la philosophie !

Rien d’étonnant que les classes dirigeantes, et tous ceux qui veulent s’aligner sur elles, ne veuillent pas d’une philosophie des sciences parce que celle-ci serait une dialectique révolutionnaire selon laquelle les systèmes organisés sont émergents, sautent d’un état à un autre qualitativement différent ! Ces classes dirigeantes préfèrent abandonner les peuples à des systèmes de pensée d’un autre âge, archaïques et pernicieux plutôt que de bâtir une pensée scientifique fondée sur les découvertes les plus modernes des sciences…

La connaissance actuelle de la vie, de l’homme, du cerveau, du développement des êtres vivants, de la matière, de l’univers donnerait de nombreux éléments à une philosophie des sciences qui ne se contenterait pas d’en rester au niveau des ratiocinations du type du « rasoir d’Ockham » ou de la pauvre réfutabilité de Popper. Elle discuterait de la philosophie que suppose le fonctionnement naturel, ce qui est autrement passionnant et étonnant. Elle romprait avec les philosophies classificatrices et métaphysiques qui érigent des frontières entre les domaines, raisonnent en oui ou non, s’imposent des réductionnismes dépassés et donnent une image figée du monde. Elle reposerait la question des créations et des origines à l’aide de l’émergence de structure. Elle utiliserait les nouveaux concepts de la rupture de symétrie, de la criticalité organisée, de l’auto-organisation, de la virtualité, etc…

Bien des scientifiques ignorent certainement que ce qui les bloque pour avancer en sciences, c’est leur pauvreté en philosophie et cela devrait leur être dit ans crainte de les heurter. Ils sont capables de bien des efforts pour se mettre en tête des mathématiques autrement abstraites que la philosophie dialectique…

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