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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 07 : Des contradictions dynamiques > Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ?

Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ?

vendredi 23 novembre 2012, par Robert Paris

12 Messages de forum

  • « Tous les écrivains communistes et socialistes sont partis de cette double constatation : il apparaît, d’une part, que les faits d’éclat les plus féconds demeurent sans résultats brillants, voire aboutissent à la trivialité et, d’autre part, tous les progrès de l’esprit
    ont été, jusqu’ici, des progrès dirigés contre la masse de l’humanité
    qui fut poussée dans une situation de plus en plus inhumaine. Ils considéraient donc
    (comme Fourier, par exemple) le progrès comme une phrase abstraite, dénuée de sens, ou supposaient (comme Owen, entre autres) que le monde civilisé souffrait d’un vice fondamental. À partir de cette observation, ils soumirent les bases matérielles de la société actuelle à une critique incisive. À cette critique communiste correspondit aussitôt,
    dans le domaine pratique, le mouvement de la grande masse, contre laquelle s’était jusqu’alors déroulée l’évolution historique. »

    MARX-ENGELS,
    La Sainte-Famille

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 31 octobre 2013 11:48, par Robert Paris

    La bourgeoisie, devenue dominante à l’échelle mondiale, tient bien sûr à présenter son système de domination comme le sommet de la civilisation humaine. C’est très loin d’être vrai pour l’essentiel des êtres humains. Les réformistes ont fait mine de comprendre la conception matérialiste de l’Histoire de Marx, la lutte des systèmes sociaux au travers de la lutte des classes, comme une lutte du progrès contre la réaction. Mais l’Histoire n’est nullement une succession linéaire et continue de la civilisation. La lutte des classes ne signifie pas l’action d’un facteur positif mais l’action des contradictions internes des systèmes sociaux. Quant au cours réel de l’Histoire, il faudrait être aveugle pour y voir l’action d’un facteur positif du progrès. Comment prétendre que les victoires d’une société sur une autre ont été fondées sur la supériorité en termes de progrès ou de civilisation ? Par exemple les Romains battant les Grecs ? Ou les Mongols battant l’empire musulman ? Ou encore les barbares triomphant de l’empire de Chine ou de l’empire romain ? Les révolutions sociales victorieuses, elles-mêmes, ne sont pas non plus de simples triomphes du progrès comme la victoire des exploités sur le régime des Pharaons qui a supprimé ce régime pendant plus de cent ans… Et qui a entraîné une régression économique et sociale de grande ampleur. Ou encore les révolutions qui ont mis fin à l’existence de villes et de civilisations multiples, les exploités se dispersant sans fonder de nouvelles sociétés.
    Il est bien plus juste de dire, avec un point de vue contradictoire dialectiquement, que c’est la réaction qui provoque une avancée historique, comme la réaction nobiliaire qui pousse en avant la révolution française, la réaction tsariste qui pousse en avant la révolution, la réaction militaire fasciste d’Espagne en 1936 qui y entraîne l’avancée révolutionnaire prolétarienne. Et, inversement, ce sont les risques d’avancées révolutionnaires qui entrainent les reculs les pires et les violences les plus féroces. Le fascisme est provoqué par la crainte de la révolution, les génocides le sont également.

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 31 octobre 2013 11:50, par Robert Paris

    L’homme n’est nullement l’aboutissement d’un processus linéaire et continu de progrès, pas plus que ne le sont les autres espèces. Il s’agit de processus bien plus contradictoires dialectiquement. Tout d’abord, la diversification existe certes à tous les niveaux hiérarchiques d’organisation du vivant mais existent aussi des mécanismes de combat contre la diversification, des mécanismes de lutte pour la conservation qui amènent des périodes de stase ou de stabilité apparente des espèces.
    Pour que l’évolution reprenne, il faut un choc appelé « stress » qui suspend les mécanismes de conservation internes comme les hsp ou les mécanismes immunologiques qui sélectionnent le soi et éliminent le non-soi. Les chocs climatiques, environnementaux (comme l’apparition d’une atmosphère d’oxygène, les changements des pôles ou celle des plantes ou encore un volcanisme intense) sont la cause de ces agressions qui mobilisent les mécanismes de conservation et libèrent les tendances spontanées du matériel génétique à produire de la diversité. Une espèce ou une série d’espèces se voient ainsi capables de produire, brutalement donc sans grand changement du matériel génétique de base, des espèces nouvelles. Ce n’est nullement un changement lent et continu mais une spéciation brutale d’une ou plusieurs espèces et chaque espèce pouvant ouvrir une ou plusieurs voies nouvelles. Dans le cas de l’homme, il semble bien qu’il se soit agi d’une évolution en buisson avec plusieurs voies différentes ouvertes en même temps. Donc il n’y a pas eu évolution des pré-singes vers les pré-hommes mais multiplication des évolutions des pré-singes vers toutes sortes de singes nouveaux dont les humanoïdes. Ces nouvelles espèces semblent bel et bien s’être croisées et notamment on remarque que les lignées humaines ont des points communs avec les lignées orang outan, les lignées chimpanzés et les lignées gorille. Aucune de ces quatre lignées, homme compris, n’est directement issue d’un arbre précédent. Il y a eu recroisement entre les pré-espèces. C’est ce type de phénomène que l’on peut à bon droit appeler développement inégal et combiné. Les transformations sont inégales et se recombinent ensuite.

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 18 novembre 2013 11:57, par Robert Paris

    « L’évolution de la vie à la surface de la planète est conforme au modèle du buisson touffu doté d’innombrables branches et continuellement élagué par le sinistre sécateur de l’extinction. Elle ne peut du tout être représentée par l’échelle d’une inévitable progrès. »

    La vie est belle (1989), Stephen Jay Gould

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 23 mai 2014 13:47, par Robert Paris

    Discontinuités de l’Histoire

    « L’humanité ne progresse pas d’un mouvement continu et régulier. Son histoire est faite d’à-coups, de reculs, de bonds en avant et de rechutes. »

    Erich Maria Remarque dans « L’île d’espérance »

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 1er juillet 2014 18:40, par R.P.

    « Malgré les prétentions « du progrès », on constate des régressions et des mouvements circulaires constants. Loin de soupçonner que la catégorie du « progrès » est absolument vide et abstraite, la critique absolue s’évertue à reconnaître le « progrès » comme absolu, afin de postuler, pour expliquer la régression, un « adversaire personnel » du progrès : la masse…. « 

    Karl Marx dans « La sainte famille »

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  • « L’histoire de la vie ressemble à un gigantesque élagage ne laissant survivre qu’un petit nombre de lignées, lesquelles peuvent ensuite subir une différenciation ; mais elle ne ressemble pas à cette montée régulière de l’existence, de la complexité et de la diversité, comme on le raconte traditionnellement. »

    La vie est belle (1989), Stephen Jay Gould

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  • Bernard Pivot interview Louis Guilloux :

    Pivot : « Qu’est ce que vous faites du progrès ? »

    Guilloux : « Quel Progrès ? Le frigidaire, la voiture ? Ecoutez, Bernard, quand même ! Ce n’est pas sérieux ! Je ne crois pas au bonheur par la diffusion, la prolifération des commodités, des machines. Ce sont des échappatoires, des fuites. Il n’ y a qu’une question qui nous intéresse, ce n’est pas ce qu’est la vie, mais ce que nous pouvons en faire ».

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 17 avril 2015 17:46, par Robert Paris

    Pour voir ce qu’est l’idéologie du progrès (théorie non dialectique car non contradictoire, non révolutionnaire et non historique, même si elle se prétend le contraire), lite le Cercle Léon Trotsky de l’organisation française Lutte Ouvrière intitulé « Développement des sciences et fondements des idées communistes »

    Clt de LO

    C’est une idéologie selon laquelle les phases de progrès et de régression se succèdent mais où les contraires ne sont pas imbriqués l’un dans l’autre et liés intimement comme l’affirme la conception dialectique. Selon cette conception, nous sommes dans une phase de recul liée au recul de la société capitaliste et pas dans une phase d’avancée du prolétariat, conception défaitiste vis-à-vis de la révolution !

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  • Le paléoanthropologue Ian Tattersall écrit dans "L’émergence de l’homme" :

    "Il n’est pas de meilleur exemple que l’histoire du cerveau des vertébrés pour démontrer que le changement évolutif n’a pas simplement consisté en une amélioration graduelle au cours des âges : l’évolution du cerveau ne s’est pas ramenée à la simple addition de quelques connexions, pour aboutir finalement, au bout des temps, à une grande et magnifique machine. L’évolution a, en fait, fonctionné sur un mode opportuniste, affectant de façon assez anarchique des structures cérébrales anciennes à des fonctions nouvelles, et ajoutant de nouvelles structures ou élargissant les anciennes au petit bonheur. (...) Les facultés humaines sont de nature émergentes. (...) Les aptitudes à la parole et à l’écriture sont localisées chacune dans un hémisphère opposé du cerveau. (...) Le changement évolutif survenu dans notre passé s’est opéré sur un mode sporadique. (...) Dans le domaine anatomique aussi bien que technique, l’histoire de notre lignée a reposé sur l’addition, par moments, d’innovations, et non sur une montée graduelle vers la perfection."

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  • Pourquoi nous combattons l’idéologie du progrès ? 9 mai 2015 09:30, par Robert Paris

    La civilisation, un progrès continu ?

    L’historien contemporain ne peut plus considérer la révolution comme un produit des seuls 17e, 18e et 19e siècles. Il lui faut désormais rajouter les révolutions sociales qui ont éclaté dès la plus ancienne antiquité, car les villes avec leur rassemblement de population, avec leurs émotions, leurs rébellions et leurs révolutions ont produit révolutions sociales et politiques dès les débuts de la civilisation, c’est-à-dire vers 3500 avant J.-C à Sumer, 3300 avant J.-C en Egypte et dans la vallée de l’Indus, 2500 avant J.-C en Chine, 2000 avant J.-C en Crête, en Grèce orientale et en Turquie, 1500 ans avant J.-C en Méso-Amérique et au Pérou.

    Mais d’où vient cette éclosion extraordinaire, cette multiplication des moyens techniques et sociaux ? La question est toujours aussi controversée. La civilisation est souvent représentée comme un progrès extraordinaire, qui semble quasi miraculeux, et comme une extraordinaire capacité d’organisation sociale des classes dirigeantes. Ces dernières auraient développé des techniques agricoles, d’irrigation et des techniques de domination de peuples entiers, enfin capables de bâtir, sur la base d’immenses territoires agricoles, des villes prospères. L’ordre social aurait bâti la structure sociale et la prospérité. Progrès technique, progrès organisationnel, progrès social et pour finir construction de l’Etat et de la haute civilisation, tel peut être le résumé de la thèse qui a le plus souvent cours sur la naissance et le développement des civilisations. Mais il y a un hic : les découvertes archéologiques ne correspondent nullement à un tel mythe. La connaissance, même limitée de l’histoire ancienne, ne nous amène nullement à ce type de conclusions et fait apparaître une tout autre chronologie et un mécanisme d’émergence de la civilisation profondément différent. La civilisation semble, au contraire, être le produit d’une succession de révolutions sociales et politiques.

    En Histoire comme dans bien d’autres domaines, la seule forme de transformation admise est l’évolution graduelle et continue. Même un historien comme Gordon Childe, chantre de la « révolution néolithique », de la « révolution urbaine » et de la « révolution industrielle » [1], voit dans la transformation du monde plus une action continue du progrès technologique c’est-à-dire essentiellement une capacité des classes dirigeantes, qu’une transformation révolutionnaire, c’est-à-dire l’action des masses, violente et destructrice de l’ancien ordre. « Pour accomplir la révolution néolithique, les hommes, ou plutôt les femmes durent non seulement découvrir les plantes et les méthodes de culture qui leur convenaient, mais encore inventer des instruments pour labourer, moissonner, emmagasiner les récoltes, et les transformer enfin en nourriture. » écrit Gordon Childe. Il rajoute « L’étude de l’histoire de l’humanité depuis ses origines met en relief une évolution économique continue qui abouti aux méthodes employées par les sociétés les plus évoluées pour assurer leur existence.(...) Les sanctuaires ont toujours été reconstruits sur le même emplacement ce qui prouve la continuité des traditions à travers les multiples changements apportés par des civilisations différentes. » Est-il exact que les révolutions sociologiques, économiques et politiques que sont la vie urbaine, l’agriculture et l’élevage, la civilisation et l’apparition de l’Etat soient des progrès dus à évolution graduelle et continue dans une continuité des traditions, des cultures, des techniques, des croyances et des institutions [2] ? La révolution néolithique porte bien son nom de révolution [3] même si bien des auteurs cherchent à l’effacer en soulignant qu’il s’est inscrit dans une continuité sur le long terme. La « longue durée » est ce terme préféré de l’historien Fernand Braudel et qui a marqué nombre d’auteurs, comme on l’a vu précédemment. C’est également cette conception qui sous-tend les travaux de Jean Guilaine comme son ouvrage « De la vague à la tombe » à propos de « la conquête néolithique de la Méditerranée ». Il décrit cette période entre – 8000 avant J.-C et – 2000 qui a connu la sédentarisation des populations et la rupture radicale avec une société de chasseurs-cueilleurs. La civilisation néolithique est marquée par le développement d’un rite des morts, notamment les mégalithes. Evoquant « l’émergence des processus de néolithisation », rejetant le terme de rupture, il appelle évolution les « (dys)continuités entre les périodes ». Bien entendu, l’extension dans l’espace et le temps qu’il décrit est bien réelle, mais la révolution provient de l’interaction d’échelle. L’émergence de l’agriculture, de la sédentarisation, ou du commerce sont des processus relativement rapides et brutaux. C’est une remarque que l’on peut généraliser aux phénomènes d’émergence. La durée des révolutions des extinctions et apparitions d’échelle est courte relativement au temps de quasi conservation des espèces. La durée des changements climatiques comme les périodes où démarrent des glaciations est courte relativement aux périodes de calme climatique. De même, la durée de passage de la vie nomade à la vie sédentaire, de la cueillette à la culture, de la chasse à l’élevage est très courte. Et surtout, c’est le fait de souligner le progrès technique comme seule source de la transformation qui induit en erreur. Tout d’abord, la découverte et le progrès technique sont effectivement relativement lents. Ils n’enclenchent pas directement les changements sociaux nécessités par l’utilisation à grande échelle de ces techniques nouvelles. Les changements ne peuvent être réduits à des modifications graduelles des techniques ou des cultures. En effet, pour passer de la vie de chasseur-cueilleur à celle de cultivateur, c’est une véritable révolution de l’organisation sociale qui est indispensable et ne peut se produire qu’en cassant de multiples traditions et donc un certain type de pouvoir, que ce soit celui des sorciers, des chefs traditionnels, des directions tribales, claniques, religieuses, communales ou urbaines puis celles de l’Etat. La révolution sociale a toujours besoin d’une action vigoureuse et rapide. On ne pénètre pas un bloc de pierre par une action lente et continue en surface mais par un choc énergique, par la pénétration brutale d’une pointe !

    Avant même l’apparition de l’Etat, avant même la naissance des villes, le néolithique est une véritable révolution sociale, le renversement de la société nomade des chasseurs-cueilleurs, la remise en cause de leurs croyances autant que de leur mode de vie. Les dernières études sur la néolithisation vont dans le sens d’une transformation par bonds et non d’une évolution continue et graduelle, qu’il s’agisse d’une population exportant ses coutumes et modes sociales en se déplaçant, ou d’une transplantation d’idées, de culture, d’idées, de progrès technologiques et conceptuels et d’un mode de vie et de travail. Ces hypothèses ont longtemps été agitées par les spécialistes mais diverses études commencent à trancher le débat, montrant que de tels changements sont des révolutions sociales. Au Néolithique, agriculture et élevage ont remplacé cueillette et chasse. Là où le nomadisme avait laissé place à des villages, des villes se sont développées à une vitesse étonnante, des inégalités sociales sont apparus. Cela s’est déroulé il y a 12.000 ans en Anatolie, dans le Sud-Est de la Turquie et au sein de la Turquie, atteignant la côte ouest (de la Turquie à la Palestine) 9300 ans avant J.-C, mais ensuite il s’agit véritablement de bonds : 7000 ans avant J.-C en Grèce, 5500 ans avant J.-C en Europe centrale puis 4500 avant J.-C en France du sud et en Espagne. Des études du matériel génétique portant sur des squelettes anciens, notamment les travaux de l’équipe de l’anthropologue Wolfgang Haak en 2005, ne décèlent « aucune trace de mélange génétique », comme le rappelle un article d’Agnès Trimoreau dans « Sciences et vie » d’août 2006. D’où la conclusion provisoire contre la thèse de la colonisation par une population. Les dates reconnues de néolithisation notamment dues aux recherches sur les dépôts de graines contraignent également à renoncer à la thèse d’une progression « culturelle » lente. Il s’agit bien d’une révolution sociale avec tout ce que cela suppose de changement brutal, radical, renversant un ordre ancien. Cela amène l’auteur de l’article précédemment cité à conclure que « En trois millénaires, l’agriculture a progressé par bonds. » L’idée d’une progression culturelle se propageant continûment et pourtant même leurs adeptes reconnaissent des constatations qui ne vont nullement dans ce sens. C’est le cas de l’historien Paul Radin dans « la civilisation indienne » qui y défend la progression continue de l’influence Maya. Pourtant il écrit que « L’influence Maya s’étendit vers le nord. Au delà du Rio Grande ou du Golfe du Mexique, elle formait le centre de toute vie sociale, économique et religieuse. Là où la culture du maïs s’arrêtait, finissait également la civilisation. Parvenue à l’isthme de Panama, nous nous trouvons devant une solution de continuité. (...) Nous nous attendions à voir la civilisation décroître graduellement au sud de l’isthme au fur et à mesure que nous pénétrions en Amérique du sud. Pourtant en Colombie, en Equateur, au Pérou et en Bolivie, le niveau atteint par les Maya se maintient presque partout. » On retiendra non seulement la « solution de continuité », c’est-à-dire la discontinuité mais aussi le fait que la civilisation s’arrête là où se termine la culture du maïs. Cela signifie que ce n’est pas seulement un concept culturel qui s’impose mais un système d’exploitation fondé sur une forme de travail de la terre.

    Radin relève que la discontinuité n’est pas seulement celle de la zone d’influence mais également celle de l’histoire de cette civilisation et même de chaque ville : « L’histoire de la civilisation Maya est dominé par un phénomène essentiel, le bref laps de temps durant lequel chaque ville fut occupée. Des cités et même des régions entières furent abandonnées sans qu’on puisse découvrir de cause apparente. Rien de plus inexplicable que ces continuels déplacements, cet abandon de telle ville, cette création de telle autre. Pour les expliquer on a eu recours à toutes sortes d’hypothèses, depuis la malaria jusqu’à une brusque modification climatique, la pression des hordes d’envahisseurs ou quelque cataclysme. Mais aucune n’est valable et l’énigme reste entière. » Remarquons que la discontinuité est bien le constat de base, que l’hypothèse de révoltes des travailleurs n’est pas envisagée même si aucune des autres hypothèses ne s’est vérifiée. Pour la chute de l’empire Maya, l’auteur évoque cependant la possibilité d’une révolution, sans discuter d’avantage cette hypothèse : « C’est entre les années 472 et 620 qu’est comprise la période la plus brillante de la civilisation maya. Puis elle se termine brusquement. Une terrible catastrophe semble s’être abattue sur ces villes florissantes. Quelques savants ont parlé d’une guerre civile, d’autres des ravages d’une épidémie et d’autres encore de décadence sociale. Mais en fait nous ne savons rien de précis (...) Vers l’an 600, toutes les villes mayas furent abandonnées et il se produisit une immigration vers le nord. La période de transition va de 620 à 980. » On notera une fois encore que ces grandes chutes de civilisation, qui peuvent être attribuées à des guerres civiles, à des décadences sociales, vont faire chuter la classe dirigeante et le régime sur de longues périodes : ici 360 ans. Ce qui change n’est pas seulement l’occupation d’une ville ou d’une région. C’est tout un mode de production et de relations sociales qui est brutalement abandonné et changé. On sera amené à constater qu’il s’agit là de révolution sociale, même si nous avons montré précédemment que les historiens envisagent plus volontiers n’importe quelle autre hypothèse.

    Les études sur les civilisations considèrent souvent que l’ordre est issu, directement et sans contradiction, d’un autre ordre que la structure est l’évolution d’une autre structure sans passer par une phase de déstructuration, que le progrès est l’aboutissement positif et logique d’un autre progrès. Pour ces auteurs, ce qui importe pour trouver le fil conducteur, c’est d’établir la continuité de l’élément considéré alors comme caractéristique de la civilisation, que ce soit la culture, la religion, la tradition ou le mode de gouvernement. En fait, la civilisation est fondée sur des contradictions sociales et d’abord l’exploitation des paysans. Sans l’existence et l’accumulation entre les mains d’une minorité des biens produits par les agriculteurs, on peut engendrer ni les villes, ni l’artisanat, ni le grand commerce. Ce surplus issu de la production agricole, Jared Diamond l’estime ainsi dans « Effondrement » : « L’agriculture de l’Egypte ancienne, bien que moins efficace que l’agriculture mécanisée moderne, l’était tout de fois assez pour qu’un paysan égyptien produise cinq fois plus que la nourriture qui lui était indispensable ainsi qu’à sa famille. Mais un paysan maya ne pouvait produire que le double de ses besoins et de ceux de sa famille. »

    Les contradictions sociales n’ont fait que croître au cours du développement de la civilisation, si bien qu’au plus haut sommet d’une civilisation elles étaient les plus fortes et les plus explosives, produisant des ruptures brutales de l’équilibre social. Le développement des classes dirigeantes, des chefs religieux et du pouvoir a pu accroître tellement les dépenses dispendieuses de celles-ci que la productivité de l’agriculture ne suffisait plus à y répondre. Par exemple, la coutume des champs du « ka », pour entretenir l’âme du mort – en réalité les prêtres chargés de prier pour lui et lui permettre d’aller au paradis – se sont accru au fur et à mesure des morts de dignitaires, au point de ponctionner considérablement les revenus de la population. Suite aux révoltes, une réforme contraindra à un changement des coutumes et on devra représenter les victuailles offertes au lieu de les déposer devant les temples.

    Dans « Egypte », Nancy Mac Grath souligne cette idée d’une continuité de la civilisation égyptienne : « En quoi la plus vieille histoire du monde peut-elle nous intéresser ? En quoi 3600 ans d’histoire et de civilisation (du premier roi unificateur jusqu’à l’arrivée d’arrivée d’Alexandre le Grand en Egypte) sont-ils pour nous une leçon ? (…) Il y a la continuité entre l’Egypte de la pierre polie et le premier royaume unifié autour de Héliopolis, avec comme rois les serviteurs d’Horus, dont le dernier sera Ménès. (…) Une grande leçon est à tirer de cet aspect monolythique et ancien d’une civilisation, (…) la continuité de la civilisation égyptienne. (…) Jean Vercoutter écrit dans « L’Egypte ancienne » : « l’histoire égyptienne se déroule comme une courbe uniforme. » (…) Elle est l’histoire d’une civilisation en tant que telle : l’Egypte pharaonique. Trois mille ans de temples, tombeaux, hiéroglyphes, religion, … »

    En somme la civilisation serait un produit des rois égyptiens. Et pourtant le même auteur écrit : « Ce serait une démarche analphabète et grossière de ne pas voir combien l’Egypte classique est déjà inscrite dans le registre de l’Egypte archaïque. (…) Religion, écriture et art sont déjà présents avant l’Ancien Empire. » Donc avant les rois et pharaons, l’art et la civilisation avaient commencé depuis longtemps à fleurir et cela n’empêche pas l’auteur de diffuser la thèse que la civilisation c’est l’Egypte pharaonique ! La civilisation égyptienne, ce serait d’abord se religion rendue fameuse par les constructions et inscriptions pharaoniques et pourtant le même auteur nous rappelle que la population a très longtemps, tout au long des premiers règnes, ignoré complètement la religion des pharaons : « C’est au moment où s’achève l’Ancien Empire, entre 2500 et 2000 ans (après la révolution sociale) que les secrets des centres initiatiques d’Héliopolis seront divulgués par le « Texte des pyramides », alors qu’ils étaient jusque là réservés aux pharaons. En effet, une révolution contestatrice profonde éclata dans cette fin du troisième millénaire et de l’Ancien Empire, contre un pouvoir royal affaibli et contesté. (…) C’est seulement après cette révolution que le texte des pyramides, jusque là secret magique, sera inscrit sur tous les tombeaux. » La civilisation égyptienne serait un modèle de continuité, et pourtant, l’auteur connaît les révolutions, n’ignore pas les discontinuités de cette histoire : « Cette chronologie des pharaons (…) se caractérise par des « trous » immenses : comme dit Vercoutter, il faut imaginer ce que serait l’histoire de France où il manquerait la guerre de Cent ans, les guerres de Religion, la Révolution française… et où on ne connaîtrait que dans ses grandes lignes sept rois et un empereur. Sans rien savoir des périodes intermédiaires. C’est cela, aujourd’hui, l’histoire connue de l’ancienne Egypte : les périodes inconnues ou presque forment les deux tiers de l’histoire totale. 190 rois et 30 dynasties sont répertoriées. Ce que l’on appelle les « Périodes intermédiaires » sont des périodes troublées séparant l’Ancien Empire du Moyen Empire (guerres civiles et révolutions sociales). (…) C’est à la mort de Pépi II que commence une époque de bouleversements sociaux aux conséquences décisives pour la civilisation égyptienne y compris sur le plan religieux (divulgation sous une pression populaire violente, des secrets d’Héliopolis, de l’Esotérisme des Mystères solaires, qui allaient ouvrir l’Egypte aux Codes funéraires que l’on verra dans les Tombeaux). (…) On pourrait baptiser cette Première Période Intermédiaire de « Première Révolution Sociale du monde ». Des monarques provinciaux se soulevèrent contre l’autorité centrale en déclin. Des paysans se révoltèrent contre le système féodal oppressif. (…) Plus tard, la littérature antiroyale de la Période des troubles révolutionnaires (première période intermédiaire) propagera l’image de rois tyranniques ayant écrasé le peuple égyptien sous les corvées et les grands travaux. »

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  • Gould dans « Quand les poules auront des dents » :

    « La vie n’est pas une saga du progrès : elle est plutôt une histoire de bifurcations et de méandres compliqués, avec des survivants temporaires qui s’adaptent aux transformations du milieu local et n’approchent guère de la perfection. »

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