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7-9 Psychanalyse et sociologie, d’après Malinovsky

samedi 22 novembre 2014, par Robert Paris

Qui était l’anthropologue, ethnologue et sociologue polonais Malinowski

Lire d’autres textes de Malinowski


Bronislaw Malinowski (1921),

dans « La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives »

« LA SÉPARATION ENTRE PSYCHANALYSE ET SOCIOLOGIE

La théorie psychanalytique du complexe d’Œdipe a été formulée, tout d’abord, sans qu’on ait tenu compte des données sociologiques ou culturelles. Rien de plus naturel cependant, vu que la psychanalyse ne voulait être au début qu’une simple technique thérapeutique, fondée sur l’observation clinique. Mais peu à peu son champ d’application fut étendu : elle devint, tout d’abord, une théorie générale des névroses, puis une théorie des processus psychologi­ques de toute nature et, finalement, un système destiné à expliquer toutes les manifestations du corps et de l’esprit, de la société et de la culture. Ces prétentions étaient manifestement trop exorbitantes, mais la réalisation, même partielle, des buts que s’assignait la psychanalyse exigeait une coopération intelligente et exempte de toute arrière-pensée entre des spécialistes en psychanalyse et des représentants d’autres spécialités. Initiés aux principes de la psycha­nalyse, ces derniers auraient vu s’ouvrir devant eux de nouveaux domaines de recherches et auraient pu, à leur tour, faire bénéficier les psychanalystes de leurs connaissances et métho­des particulières.

Malheureusement, la nouvelle doctrine n’avait pas reçu dès l’abord un accueil bienveillant et intelligent : au contraire, la plupart des spécialistes crurent devoir ignorer ou combattre la psychanalyse. Celle-ci réagit en s’enfermant dans un isolement rigide et ésotérique, tandis que ses adversaires se condamnèrent volontairement à l’ignorance de ce qui constitue, sans doute, une très importante contribution à la psychologie.

Nous tentons, dans cet essai, d’établir une collaboration entre l’anthropologie et la psycha­nalyse. Des tentatives du même genre ont déjà été faites par des psychanalystes, et je citerai comme exemple de ces tentatives un intéressant article du Dr Ernest Jones 1. Cet article présente même pour nous un intérêt particulier, puisqu’il est une critique de la première partie de cet essai, qui avait paru, sous la forme de deux articles préliminaires, en 1924 2. L’essai du Dr Jones illustre d’une façon typique certaines différences de méthode qui séparent anthropo­logues et psychanalystes quant à leur manière d’aborder et de traiter les problèmes de la société primitive. Et il permet d’autant plus de faire ressortir ces différences que, dans sa manière d’interpréter le droit maternel tel qu’il existe chez les Mélanésiens et de comprendre la complexité de leur système juridique et l’organisation de leur parenté, l’auteur révèle une connaissance approfondie de certaines questions difficiles de l’anthropologie.

Commençons par donner un bref résumé des idées de M. Jones. Il s’est proposé, dans son essai, de donner une explication psychanalytique de l’institution du droit maternel et de l’ignorance de la paternité chez certains peuples primitifs. En tant que psychanalyste, il croit que ces deux phénomènes ne doivent pas être jugés d’après leurs simples apparences. En exposant leurs idées sur la procréation, dit-il, les primitifs ont recours à un symbolisme suffisamment précis pour permettre de conclure qu’ils possèdent « une connaissance tout au moins incon­sciente de la vérité ». Et cette connaissance réprimée de la paternité se ratta­cherait intimement aux caractéristiques du droit maternel, puisque aussi bien cette répression que le droit maternel se rattachent au même mobile : le désir de détourner la haine que le garçon, à mesure qu’il grandit, éprouve pour son père.

A l’appui de cette hypothèse, le Dr Jones cite de nombreux faits empruntés à la vie des insulaires trobriandais, mais arrive à des conclusions qui diffèrent des miennes, surtout en ce qui concerne le thème central, celui notamment dans lequel j’affirme que le complexe de famille nucléaire est déterminé par la structure sociale du groupement qu’on observe. Le Dr Jones accepte sans réserves la théorie de Freud, d’après laquelle le complexe d’Oedipe serait un phénomène fondamental et, en fait, primordial. Il estime que, des deux éléments dont se compose ce complexe, amour pour la mère, haine contre le père, ce dernier joue le rôle le plus important dans le processus de la répression. On croit pouvoir échapper à cette haine, en niant tout simplement la participation du père à la procréation : « En refusant au père toute part dans le coït et la procréation, on pense adoucir et détourner la haine qu’on nourrit à son endroit » (p. 122). Mais on ne réussit pas ainsi à supprimer le père, qui reste toujours là, Les « attitudes de crainte, de terreur, de respect et d’hostilité sourde, qui sont inséparables de l’image du père », ayant leur source dans « l’ambivalence obsessionnelle des primitifs », ne subissent pas la moindre atténuation ; on les reporte sur l’oncle maternel : celui-ci devient une sorte de bouc émissaire auquel on fait expier tous les péchés commis par le mâle plus âgé dans l’exercice de son autorité, alors que le père lui-même continue à mener une existence agréable dans sa maison, dans des rapports d’amitié avec tous les siens. C’est ainsi que « le véritable père a subi pour ainsi dire un dédoublement : il est représenté, d’une part, en ce qui concerne les qualités de douceur, d’indulgence, par le mari de la mère et, d’autre part, en ce qui con­cerne la sévérité, la rigoureuse direction morale, par l’oncle maternel » (p. 125). En d’autres termes, la coexistence du droit maternel et de l’ignorance de la paternité physiolo­gique a pour effet de mettre aussi bien le fils que le père à l’abri de l’hostilité engendrée par la rivalité dont la mère est l’enjeu. Le complexe d’Œdipe serait donc, pour le Dr Jones, d’une importance fondamentale, et « le système matriarcal, avec son complexe avunculaire, appa­raît... comme un moyen de défense contre les tendances qui se résument dans le complexe d’Oedipe » (p. 128).

Les lecteurs des deux premières parties de cet essai trouveront dans les idées du Dr Jones que nous venons d’exposer un écho de ce qu’ils savaient déjà et conviendront que, pour l’essentiel, ces idées s’appuient sur une base solide.

Je ne puis souscrire sans réserves à la principale affirmation du Dr Jones, d’après laquelle le droit maternel et l’ignorance de la paternité ne serviraient qu’à « faire dévier la haine que le garçon, à mesure qu’il grandit, éprouve pour son père » (p. 120). A mon avis, cette affirma­tion aurait besoin d’être étayée à l’aide d’arguments empruntés aux différentes branches de l’anthropologie. Mais cette manière de voir me paraît s’accorder parfaitement avec tous les faits que j’ai observés en Mélanésie et avec quelques autres systèmes de parenté dont je ne possède qu’une connaissance indirecte. Si des recherches ultérieures viennent un jour confir­mer l’hypothèse du Dr Jones (et j’espère qu’il en sera ainsi), la valeur de mes propres contri­bu­tions s’en trouvera considérablement rehaussée, car il sera prouvé qu’au lieu d’avoir attiré l’attention sur une constellation de faits purement accidentels, j’ai découvert un phénomène d’une portée universelle, tant au point de vue évolutionniste que génétique. Je trouve que, dans une certaine mesure, l’hypo­thèse du Dr Jones constitue une extension hardie et originale de mes propres conclusions, à savoir : que dans les sociétés de droit maternel le complexe familial doit différer du complexe d’Oedipe ; que, dans les familles de lignée maternelle, la haine est détournée du père, pour être reportée sur l’oncle maternel ; que toutes les tentations incestueuses ont pour objet la sœur, plutôt que la mère.

Mais le Dr Jones ne se contente pas d’adopter un point de vue plus compré­hensif que je suis tout prêt à partager : il formule aussi une certaine conception causale ou métaphysique, puisqu’il voit dans le complexe la cause, et dans toute la structure sociologique l’effet. Dans J’essai du Dr Jones, comme dans la plupart des interprétations psychanalytiques du folklore, de coutumes et d’institutions, le complexe d’Œdipe est envisagé comme s’il était indépendant du type de culture, de l’organisation sociale et des idées concomitantes. Toutes les fois qu’on trouve dans un folklore des allusions à une haine que deux mâles nourrissent l’un à l’égard de l’autre, on en conclut aussitôt que l’un de ces mâles symbolise le père, et l’autre le fils, sans se préoccuper de savoir si, dans la société à laquelle appartient ce folklore, le père et le fils ont des raisons de se haïr réciproquement. De même, on voit dans toute passion réprimée ou illicite qu’on trouve dépeinte dans une tragédie mythologique l’expression de l’amour inces­tueux qu’éprouvent l’un pour l’autre la mère et le fils, alors même qu’il est facile de prouver que les tentations de ce genre sont incompatibles avec l’organisation de la société en question. Dans son article que je viens de citer, le Dr Jones dit que, bien que mes conclusions soient correctes « sur le plan purement descriptif », la corrélation entre la psychologie et la sociologie, sur laquelle j’insiste, est « extrêmement douteuse » (p. 127). Et encore, « si l’on concentre toute l’attention sur les aspects sociologiques des données constatées », ma manière de voir peut apparaître « comme une suggestion très ingénieuse, voire très plau­sible », mais, « n’ayant pas prêté une attention suffisante aux aspects génétiques du problème », je me serais « mis dans l’impossibilité d’obtenir une perspective dimensionnelle, c’est-à-dire de soumettre les faits à une interprétation fondée sur une connaissance intime de l’incon­scient » (p. 128). Et le Dr Jones arrive à cette conclusion, peu flatteuse pour moi : « C’est la conception opposée à celle de M. Malinowski qui se rap­proche davantage de la vérité » (ibid.).

Je ne crois pas qu’on puisse admettre cette séparation radicale entre la psychanalyse, d’une part, l’anthropologie et la sociologie empirique, de l’autre, qui est postulée dans les passa­ges que nous venons de citer. Il me déplairait de voir la psychanalyse se séparer de la science empi­rique des cultures et l’anthropologie descriptive se priver de l’aide de la théorie psychanalytique. Je ne crois pas avoir exagéré l’importance des facteurs sociologiques. J’ai seulement essayé d’introduire ces facteurs dans la formule du complexe nucléaire, sans dimi­nuer en quoi que ce soit l’importance de facteurs biologiques, psychologiques ou incon­scients.

2

UN « COMPLEXE RÉPRIMÉ »

Ma principale thèse a été brièvement et correctement résumée par le Dr Jones, lorsqu’il l’a définie comme « une conception d’après laquelle le complexe de famille nucléaire varie d’une communauté à l’autre, en rapport avec la structure familiale propre à chacune d’elles. D’après lui (c’est-à-dire d’après Malinowski), lorsque, pour des raisons sociales et écono­mi­ques inconnues, la famille se constitue en adoptant le régime matrilinéaire, le complexe nucléaire réprimé est celui de l’attraction que frère et sœur éprouvent l’un pour l’autre et de la haine que neveu et oncle nourrissent l’un à l’égard de l’autre ; là où le régime patrilinéaire rem­place celui de structure matrilinéaire, le complexe nucléaire prend la forme du complexe d’Oedipe » (p. 127 et 128). Cette interprétation de ma manière de voir est parfaitement exacte, bien que le Dr Jones aille un peu au-delà des conclusions que j’ai publiées précédem­ment. Enquêteur sur le terrain, je m’étais maintenu dans mon essai sur le « plan purement descriptif », mais cette fois je profite de l’occasion pour exposer mes idées sur le problème génétique.

Ainsi que je l’ai déjà dit, la clef de la difficulté doit être cherchée dans le fait que, pour le Dr Jones et d’autres psychanalystes, le complexe d’Œdipe représente quelque chose d’absolu, la source primordiale ou, pour nous servir de son expression, la fons et origo de toutes choses. En ce qui me concerne, je vois, au contraire, dans le complexe de famille nucléaire une formation fonctionnelle, dépendant de la structure et de la culture d’une société donnée. Il est néces­sai­rement déterminé par le régime de restrictions en vigueur dans la société et par le mode de répartition de l’autorité. Il m’est impossible de voir dans le complexe la cause première de toutes choses, la source unique de la culture, de l’organisation sociale et des croyances ; une entité métaphysique, créatrice, mais incréée, anté­rieure à toute chose, mais conditionnée par aucune.

Je me permets de citer quelques-uns des passages les plus significatifs de l’article du Dr Jones, afin de mieux faire ressortir les obscurités et contradictions auxquelles j’avais fait allu­sion. Rien ne saurait donner une idée plus exacte du genre d’arguments dont les psycha­nalystes orthodoxes se servent dans les discussions sur les coutumes des primitifs.

Alors même qu’il est impossible de déceler leur existence, comme c’est le cas des sociétés matriarcales de la Mélanésie, « les tendances primordiales qui constituent le complexe d’Œdipe » n’en rôdent pas moins dans l’ombre : « C’est au fond la mère qui est l’objet de l’amour défendu et inconscient qu’on porte à la sœur, et l’oncle n’est qu’un simple truchement du père » (p. 128). En d’autres termes, le complexe d’Œdipe est seulement masqué par un autre ou se présente sous des couleurs légèrement différentes qu’il emprunte à un autre. En fait, le Dr Jones se sert d’une terminologie plus précise, puisqu’il parle de la « répression (refoulement) du complexe » et des « divers moyens compliqués à l’aide desquels on obtient et maintient cette répression » (p. 120). Ici nous nous heurtons à la première obscurité. J’ai toujours cru qu’un complexe correspondait à une organi­sa­tion réelle de comportements et de sentiments, les uns patents, les autres refoulés, mais existant réellement dans l’inconscient. Empiriquement, un tel complexe peut toujours être mis en évidence à l’aide des méthodes de la psychanalyse pratique, par l’étude du folklore, de la mythologie et d’autres mani­fes­tations culturelles de l’inconscient. Mais puisque le Dr Jones semble admettre que les attitudes typiques du complexe ne peuvent être trouvées ni dans le conscient ni dans l’inconscient ; puisqu’il n’en existe pas la moindre trace dans le folklore trobriandais, dans les rêves, les visions et autres manifestations de nos indigènes, qui nous révèlent, au contraire, l’autre complexe, où devons-nous donc chercher le complexe d’Œdipe ? Existerait-il par hasard un sub-inconscient, situé au-dessous de l’inconscient et que signifierait la répression d’une répres­sion ? Il est certain que ces questions nous entraînent au delà de la doctrine psychana­lytique courante, dans des régions tout à fait inconnues ; je soupçonne même que ce sont les régions de la métaphysique.

Considérons maintenant les moyens à l’aide desquels on obtient la répression du com­plexe. D’après le Dr Jones, il existerait une tendance à opérer une séparation nette et tranchée entre la parenté réelle et la parenté sociale, tendance qui trouve son expression dans les différentes coutumes qui équivalent à la négation de la naissance naturelle, dans l’institution de naissances rituelles, dans l’affectation de l’ignorance de la paternité, et ainsi de suite. Je tiens à dire sans tarder que sur ces points je suis pleinement d’accord avec le Dr Jones, et ne fais de réserves que sur quelques détails. Je me demande, en effet, s’il y a bien lieu de parler d’une « négation tendancieuse de la paternité physique », étant donné qu’à mon avis et d’après tout ce que je sais, l’ignorance de ces processus physiolo­giques compliqués est, chez les primitifs, aussi naturelle que l’ignorance des processus de la digestion, de la sécrétion, de l’épuisement progressif de l’orga­nisme, bref de tout ce qui se passe dans le corps humain. Rien ne nous autorise à admettre que des gens ayant un niveau de culture très bas aient reçu de bonne heure des révélations sur certaines données de l’embryologie, alors que dans les autres branches des sciences naturelles ils ne savent à peu près rien des relations causales des phénomènes. Il n’en reste pas moins, et c’est ce que je vais essayer de montrer un peu longue­ment, que le divorce entre les rapports biologiques et les rapports sociaux ou, tout au moins, l’autonomie relative des uns et des autres constitue un des traits les plus importants de la société primitive.

Je trouve cependant une légère contradiction dans les idées du Dr Jones relatives à l’ignorance de la paternité. Nous lisons en effet, dans un passage de son article, qu’il existe « des rapports collatéraux très étroits entre l’ignorance de la procréation paternelle, d’une part, et l’institution du droit maternel, de l’autre. A mon avis (c’est toujours le Dr Jones qui parle) ces deux phénomènes se laissent ramener à la même cause ; quant à savoir lequel des deux est antérieur ou postérieur à l’autre, c’est une autre question dont nous aurons à nous occuper plus tard. La cause commune aux deux phénomènes est d’ordre physique : il s’agit de détourner la haine que le garçon, à mesure qu’il grandit, éprouve de plus en plus pour son père » (p. 120). C’est là un point capital et, cependant, le Dr Jones ne paraît pas très sûr du fait, car il nous dit dans un autre passage du même article qu’ « il n’y a pas de raisons d’admettre que l’ignorance dans laquelle se trouve le primitif en ce qui concerne la procréa­tion paternelle, ou plutôt le refoulement qu’il fait subir à la connaissance des faits qui s’y rapportent, constitue un corollaire nécessaire du droit maternel ; on peut cependant admettre que cette ignorance ou ce refoulement a contribué dans une grande mesure, concurremment avec le mobile que nous avons décrit plus haut, à provoquer l’institution du droit mater­nel » (p. 130). Le rapport entre les deux propositions que je viens de citer n’est pas bien clair ; la dernière ne me paraît même pas très correcte ; quant à la première, on pourrait à la rigueur y souscrire, si l’auteur avait pris soin de nous dire ce qu’il entend par « rapports collatéraux très étroits ». Faut-il entendre par là que l’ignorance et le droit maternel sont tous deux les effets nécessaires de la cause principale, c’est-à-dire du complexe d’Œdipe, ou bien qu’ils ne s’y rattachent que par des liens plus ou moins lâches ? Dans cette dernière éventualité, quelles sont les conditions requises pour que la nécessité de masquer le complexe d’Oedipe aboutisse au droit maternel et à l’ignorance et quelles sont celles où la même nécessité peut ne pas aboutir aux mêmes effets ? A défaut de ces données concrètes, la théorie du Dr Jones n’aura jamais que la valeur d’une vague suggestion

Après avoir examiné les moyens, nous allons nous occuper de la « cause primordiale ». Cette cause, nous le savons déjà, est constituée par le complexe d’Œdipe, conçu comme un fait absolu et, au point de vue génétique, transcen­dantal. Dans leurs travaux anthropologi­ques, les psychanalystes se sont en effet attachés à rechercher les origines premières du complexe d’Œdipe. Et la con­clusion à laquelle ils sont arrivés est que ces origines remontent au fameux crime totémique commis par la horde primitive.

3

LA « CAUSE PRIMORDIALE DE LA CULTURE »

La théorie de Freud sur les origines dramatiques du totémisme et du tabou, de l’exogamie et du sacrifice constitue une des contributions les plus importantes que la psychanalyse ait apportées à l’anthropologie. Impossible de la passer sous silence dans un essai comme celui-ci, qui se propose de mettre les conceptions psychanalytiques en harmonie avec les décou­vertes de l’anthropologie. Aussi profiterons-nous de cette occasion pour soumettre la théorie de Freud à un examen critique assez détaillé.

Dans son livre Totem et Tabou 3, Freud montre que le complexe d’Œdipe fournit à la fois une explication du totémisme et de l’interdiction qui frappe les rapports avec la belle-mère, du culte des ancêtres et de la prohibition de l’inceste, de l’identification de l’homme avec son animal totémique et de l’idée de Dieu le Père. En fait, les psychanalystes, nous le savons déjà, voient dans le complexe d’Œdipe la source de toute culture, un fait antérieur à toute culture, et, dans le livre dont nous nous occupons, Freud s’attache précisément à formuler une hypothèse relative à la naissance de ce complexe.

Il prend pour point de départ les travaux de deux illustres prédécesseurs : Darwin et Robertson Smith. A Darwin il emprunte l’idée de la « horde primitive » ou de ce qu’Atkinson a appelé plus tard la « famille cyclopéenne ». D’après la manière de voir de ces deux auteurs, la famille ou la société primitive se composait d’un petit groupe dirigé et dominé par un mâle mûr qui avait sous sa dépendance un certain nombre de femmes et d’enfants. A un autre grand savant, Robertson Smith, Freud a emprunté l’idée de l’importance du sacrement toté­mique. D’après Robertson Smith, l’acte religieux le plus primitif consistait en un repas cérémoniel au cours duquel les membres du clan mangeaient en commun l’animal totémique. Ce repas totémique a donné naissance plus tard au sacrifice, acte religieux universel et, cer­tai­ne­ment, le plus important. Le tabou interdisant de manger en temps ordinaire de l’animal totémique ou d’un animal de la même espèce que le totem constitue le côté négatif de la communion rituelle. A ces deux hypothèses Freud ajoute la sienne : l’identification de l’hom­me avec le totem constitue un trait propre à la mentalité infantile, à celle des primitifs et à celle des névrosés et découle de la tendance à identifier le père avec quelque animal désagréable.

Ce qui, tout d’abord, nous intéresse ici, c’est le côté sociologique de la théorie, et nous citerons en entier le passage de Darwin sur lequel Freud construit cette théorie. Écoutons d’abord Darwin : « D’après ce que nous savons de la jalousie de tous les mammifères mâles, dont beaucoup sont même armés d’organes spéciaux, destinés à leur faciliter la lutte contre des rivaux, nous pouvons conclure... qu’une promiscuité générale des sexes à l’état de nature est un fait extrêmement peu probable... Mais si, remontant le cours du temps assez loin en arrière, nous jugeons les habitudes humaines d’après ce qui existe actuellement, la conclusion paraissant la plus probable est que les hommes ont vécu primitivement en petites sociétés, chaque homme ayant généralement une femme, parfois, s’il était puis­sant, en possédant plusieurs, qu’il défendait jalousement contre tous les autres hommes. Ou bien, sans être un animal social, il n’en a pas moins pu vivre, comme le gorille, avec plusieurs femmes qui n’appar­te­naient qu’à lui : c’est qu’en effet tous les naturels se ressemblent en ce qu’un seul mâle est visible dans un groupe. Lorsque le jeune mâle devient grand, il entre en lutte avec les autres pour la domination, et c’est le plus fort qui, après avoir chassé ou tué tous les concurrents, devient le chef de la société (Dr Savage, dans Boston Journal of Natural History, vol. V, 1845-1847). Les jeunes mâles, ainsi éliminés et errant d’endroit en endroit, se feront à leur tour un devoir, lorsqu’ils auront enfin réussi à trouver une femme, d’empêcher les unions consanguines trop étroites entre membres d’une seule et même famille » 4.

Je ferai remarquer tout d’abord que, dans ce passage, Darwin parle de l’homme et du go­rille indistinctement. En tant qu’anthropologues, nous n’avons aucune raison de lui reprocher cette confusion, car le moins que la science puisse faire, c’est de nous dépouiller de toute vanité quant à nos origines, de nous apprendre à ne pas avoir honte de nos frères inférieurs. Mais si, au point de vue philosophi­que, la différence entre l’homme et le singe est insigni­fiante, la distinction entre la famille telle qu’elle existe chez les singes anthropoïdes et la famille humaine organisée est, pour le sociologue, de la plus grande importance. Il doit dis­tin­guer nettement entre la vie animale à l’état de nature et la vie humaine à l’état de culture. Pour Darwin, qui cherchait des arguments biologiques à opposer à l’hypothèse de la promis­cuité, cette distinction était sans importance. Il aurait cependant été obligé d’en tenir le plus grand compte, s’il avait porté ses recherches sur les origines de la culture, s’il avait voulu saisir le moment de sa naissance. Freud qui, ainsi que nous le verrons, s’efforce réellement de remonter au « grand événement qui avait marqué les débuts de la culture », échoue totalement dans sa tentative, parce qu’il perd de vue la distinction dont nous parlons et situe la culture dans des conditions dans lesquelles ex hypothesi, elle ne peut pas exister. En outre, Darwin parle seulement des femmes du chef de la horde, mais d’aucune autre. Il prétend encore que les jeunes mâles éliminés finissent par trouver, eux aussi, des partenaires, après quoi ils se désintéressent de la famille des parents. Sur ces deux points, Freud fait subir aux hypothèses de Darwin des modifications importantes.

Voici, à l’appui de mes remarques critiques, les paroles textuelles du maître de la psycha­nalyse : « Il va sans dire que la théorie darwinienne n’accorde pas la moindre place aux débuts du totémisme. Un père violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femelles et chassant ses fils, à mesure qu’ils grandissent : voilà tout ce qu’elle suppose » 5. On le voit : le vieux mâle est censé garder pour lui toutes les femelles, les fils chassés demeurant quelque part dans le voisinage, réunis en bande, se tenant prêts pour l’événement hypothétique. En effet, un crime se trame sous nos yeux, aussi sanglant qu’il est hypothétique. Mais ce crime, joue un rôle d’une importance capitale dans l’histoire de la psychanalyse, sinon dans celle de l’humanité ! C’est que, d’après Freud, ce crime a servi de point de départ à toute la civilisation future. Il est « le grand événement par lequel la civilisation a débuté et qui, depuis lors, n’a pas cessé de tourmenter l’humanité » 6. Au commencement était le crime, acte mémorable qui a donné naissance à l’organisation sociale, aux restrictions morales et à la religion. Mais écoutez l’histoi­re de cette cause primordiale de toute civilisation :

« Un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle. Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d’eux, pris individuellement, aurait été incapable de faire. Il est possi­ble qu’un nouveau progrès de la civilisation, l’invention d’une nouvelle arme leur aient procuré le sentiment de leur supériorité. Qu’ils aient mangé le cadavre de leur père, il n’y a à cela rien d’étonnant, étant donné qu’il s’agit de sauvages cannibales. L’aïeul violent était certainement le modèle envié et redouté de chacun des membres de cette association frater­nelle. Or, par l’acte de l’absorption ils réalisaient leur identification avec lui, s’appro­priant chacun une partie de sa force. Le repas totémique, qui est peut-être la première fête de l’hu­ma­nité, serait la reproduction et comme la fête commé­morative de cet acte mémo­rable » 7.

Tel serait l’acte originel de la civilisation humaine, et cependant l’auteur parle dans sa description d’un « nouveau progrès de la civilisation », de l’ « invention d’une nouvelle arme », équipant ainsi ses animaux, avant toute civilisation, de certains objets et armes qui sont précisément des produits de la civilisation. Une culture matérielle est inconcevable, sans l’exigence concomitante d’une organisa­tion, d’une morale, d’une religion. J’espère pouvoir montrer que ceci n’est pas un simple argument de chicane, mais qu’il atteint le noyau même de la question. Nous verrons que la théorie de Freud et de Jones cherche à expliquer les origines de la civilisation par un processus qui implique déjà l’existence d’une civilisation. Elle tourne ainsi dans un cercle vicieux. Un examen critique de cette théorie nous facilitera l’analyse du processus de la civilisation et la mise en lumière de son fondement biologique.

4

LES CONSÉQUENCES DU PARRICIDE

Avant d’entreprendre une analyse détaillée de cette théorie, armons-nous de patience et écoutons tout ce que Freud a à nous dire sur ce sujet, car il mérite tou­jours d’être écouté : « ... la bande fraternelle, en état de rébellion, était animée, à l’égard du père, des sentiments contradictoires qui, d’après ce que nous savons, forment le contenu ambivalent du complexe paternel chez chacun de nos enfants et de nos névrosés. Ils haïssaient le père, qui s’opposait si violemment à leur besoin de puissance et à leurs exigences sexuelles, mais, tout en le haïssant, ils l’aimaient et l’admiraient. Après l’avoir supprimé, après avoir assouvi leur haine et réalisé leur identification avec lui, ils ont dû se livrer à des manifestations affectives d’une tendresse exagérée. Ils le firent sous la forme du repentir ; ils éprouvèrent un sentiment de culpabilité qui se confond avec le sentiment du repentir communément éprouvé. Le mort devenait plus puissant qu’il ne l’avait jamais été de son vivant ; toutes choses que nous constatons encore aujourd’hui dans les destinées humaines. Ce que le père avait empêché autrefois, par le fait même de son existence, les fils se le défendaient à présent eux-mêmes, en vertu de cette « obéissance rétrospective », caractéristique d’une situation psychique que la psychanalyse nous a rendue familière. Ils désavouaient leur acte, en inter­disant la mise à mort du totem, substitution du père, et ils renonçaient à recueillir les fruits de cet acte, en refusant d’avoir des rapports sexuels avec les femmes qu’ils avaient libérées. C’est ainsi que le sentiment de culpabilité a engendré les deux tabous fondamentaux du totémisme qui, pont cette raison, devaient se confondre avec les deux désirs réprimés du complexe d’Œdipe. Celui qui agissait à l’encontre de ces tabous se rendait coupable des deux seuls crimes qui intéres­saient la société primitive » 8.

C’est ainsi que, le meurtre accompli, les fils parricides s’empressent d’édicter des lois et des tabous religieux, de créer une organisation sociale, bref, d’intro­duire dans leur vie les premiers éléments de l’état civilisé qui, désormais, se transmettront de génération en généra­tion, à travers tout l’histoire de l’humanité. Et ici nous nous trouvons en présence du même problème que nous avons déjà signalé plus haut : ou les matériaux bruts de la culture exis­taient déjà, auquel cas ce n’est pas le « grand événement » dont parle Freud qui lui a donné naissance, ou aucune trace de culture n’existait encore à l’époque de l’événement, auquel cas on ne voit pas comment les fils ont pu instituer des sacrements, établir des lois, fixer des coutumes.

Freud n’ignore pas tout à fait ce détail, mais il ne semble pas en entrevoir l’importance capitale. Il prévoit la question qu’on pourrait lui poser quant aux possibilités d’une influence durable du crime originel ; comment, en effet, a-t-il pu exercer une action incessante à travers toutes les générations successives de l’humanité ? Pour faire face aux objections possibles, Freud a recours à une autre hypothèse : « ... il n’a sans doute échappé à personne que nous postulons l’exis­tence d’une âme collective dans laquelle s’accomplissent les mêmes processus que ceux ayant leur siège dans l’âme individuelle » 9. Mais ce postulat de l’âme collective ne suffit pas ; il faut encore attribuer à cette vaste entité une mémoire à peu près illimitée : « ... nous admettons ... qu’un sentiment de responsabilité a persisté pendant des millénaires, se trans­mettant de génération en génération et se rattachant à une faute tellement ancienne qu’à un moment donné les hommes n’ont plus dû en conserver le moindre souvenir. Nous admettons qu’un processus affectif, tel qu’il n’a pu naître que chez une génération de fils ayant été maltraités par leur père, a pu subsister chez de nouvelles générations qui étaient, au contraire, soustraites à ce traitement, grâce à la suppression du père tyranni­que » 10.

N’étant pas tout à fait certain de la validité de cette hypothèse, Freud recourt aussitôt à un argumentum ad hominem. Tout en convenant que son hypothèse peut paraître quelque peu audacieuse, il s’en excuse en disant : « ... nous ne sommes pas les seuls à porter la responsabilité de cette audace ». Mais il va plus loin, jusqu’à formuler cette règle universelle, à l’usage des anthropologues et des sociologues : « Sans l’hypothèse d’une âme collective, d’une continuité de la vie psychique de l’homme, qui permet de ne pas tenir compte des interruptions des actes psychiques résultant de la disparition d’existences individuelles, la psycho­logie collective, la psychologie des peuples ne saurait exister. Si les processus psychiques d’une génération ne se transmettaient pas à une autre, ne se conti­nuaient pas dans une autre, chacune serait obligée de recommencer l’appren­tis­sage de la vie, ce qui exclurait la possibilité de tout progrès et de tout développe­ment » 11. Ici nous touchons à un point très important : la nécessité méthodolo­gique de la fiction d’une âme collective. C’est un fait, qu’il n’est pas de nos jours d’anthropologue compétent qui admettre l’existence d’une « psyché collective », ou la transmission héréditaire de « dispositions psychiques » acquises, ou une « continuité psychique » dépassant les limites de l’âme individuelle 12. En revanche, les anthro­po­logues sont à même d’indiquer avec précision le milieu dans lequel chaque génération dépo­se et accumule ses expériences, à l’usage de la génération suivante. Ce milieu est consti­tué par l’ensemble des objets matériels, des traditions, de processus mentaux stéréo­typés que nous appelons civilisation. Il est supra-individuel, mais non psychologique. Il est façonné par l’homme qu’il façonne à son tour. C’est le seul milieu dans lequel l’homme peut extérioriser ses impulsions créatrices et ajouter ainsi sa part à la masse commune des valeurs humaines. Il forme le seul réservoir dans lequel l’individu peut puiser, lorsqu’il veut utiliser les expé­rien­ces des autres pour son profit personnel. L’analyse plus approfondie de la civilisation à laquelle nous allons nous livrer nous révélera le mécanisme à l’aide duquel elle est créée, maintenue et transmise. Cette analyse nous montrera également que le complexe est un sous-produit naturel, une conséquence secondaire de la naissance de la civilisation.

En lisant l’article du Dr Jones, on s’aperçoit facilement qu’il adhère sans réserves à la théorie de Freud sur les origines de la civilisation humaine. Il ressort des passages que nous avons cités que lui aussi voit dans le complexe d’Oedipe l’origine de toutes choses. Il serait donc une formation antérieure à toute civilisa­tion. Dans les passages suivant, le Dr Jones s’avère encore plus explicitement partisan de la théorie de Freud : « Loin de me sentir dispo­sé, après l’examen de la question, à suivre l’exemple de Malinowski, c’est-à-dire à abandon­ner ou à réviser la conception freudienne de la « horde primitive » (« famille cyclopéenne » d’Atkinson), je trouve que cette conception fournit l’explication la plus satisfai­sante des problèmes compliqués qui nous intéressent » (p. 130). Le Dr Jones accepte également l’hypothèse du souvenir racial du crime originel, puisqu’il parle de « transmission héréditaire d’impulsions dont l’origine remonte à la horde primitive » (p. 121).

5

ANALYSE DE L’HYPOTHÈSE DU PARRICIDE ORIGINEL

Examinons maintenant, point par point, les hypothèses de Freud et de Jones. A l’hypo­thèse de la « horde primitive », comme telle, l’anthropologue n’a guère d’objections à opposer. Nous savons que la famille fondée sur le mariage avec une ou plusieurs femelles constitue la forme la plus primitive de la parenté humaine et pré-humaine. En acceptant la conception darwinienne de la parenté, la psycha­nalyse a fait justice de l’hypothèse de la promiscuité primitive, du mariage de groupe et du communisme sexuel, ce qui lui a valu l’approbation de tous les anthropologues compétents. Mais Darwin, nous l’avons vu, n’a pas fait de distinction explicite entre l’état humain et l’état animal, et l’ébauche de distinction qui se trouvait dans la conception darwinienne à l’état implicite a été totalement effacée par Freud dans sa tentative de reconstitution de l’hypothèse du grand naturaliste. Nous avons donc à nous enquérir de la constitution de la famille au pôle anthropoïde de l’évolution humaine. Les questions qui se posent à ce propos sont celles-ci : quels liens rattachaient les uns aux autres les membres de la famille, avant que celle-ci devînt humaine, et de quelle nature étaient-ils après l’humanisation de la famille ? Quelles sont les différences qui sépa­rent la parenté animale de la parenté humaine, la famille anthropoïde à l’état de nature, du type le plus primitif, de la famille humaine à l’état de culture ?

Les membres de la famille anthropoïde pré-humaine étaient rattachés les uns aux autres par des liens instinctifs ou innés, auxquels l’expérience individuelle pouvait imprimer des modifications, mais qui échappaient à l’influence de la tradition, vu que les animaux ne possèdent ni langage, ni lois, ni institutions. A l’état de nature, le mâle et la femelle sont entraînés l’un vers l’autre par l’impulsion sexuelle sélective qui agit à l’époque du rut, et rien qu’à cette époque. Après l’imprégnation de la femelle, une nouvelle impulsion pousse le cou­ple à s’organiser en une vie commune, le mâle assumant le rôle de protecteur et de gardien pendant la durée de la grossesse. A la naissance du petit, la mère sent s’éveiller en elle les instincts maternels, le besoin d’allaiter, de soigner, de caresser sa descendance, pendant que le mâle fait face à la nouvelle situation en s’occupant du ravitaillement de la famille, en veillant à sa sécurité, en engageant, s’il le faut, de dangereux combats pour la défendre. Étant donné la longue durée de la croissance et de la maturation de l’individu chez les singes anthro­poïdes, il est indispensable, pour la conservation de l’espèce, qu’un sentiment d’affec­tion se forme aussi bien chez le mâle que chez la femelle, avant la naissance de la progé­niture, et persiste après la naissance, jusqu’à ce que le nouvel individu soit à même de se tirer d’affaire par ses propres moyens. Dès qu’il a atteint la maturité, le besoin biologique de maintenir la cohésion de la famille disparaît. Ainsi que nous le verrons cependant plus loin, se besoin subsiste chez les hommes vivant à l’état de culture, où les membres de la famille doivent rester unis en vue de la coopération. Mais dans la famille cyclopéenne pré-humaine les enfants mâles et femelles quittent naturellement la horde, dès qu’ils deviennent indépen­dants.

Telles sont les constatations empiriques qu’on peut faire en observant n’importe quelle espèce simiesque. Comme les faits que nous venons de signaler sont conformes aux intérêts de l’espèce, on peut les considérer comme ayant une portée générale. Ils s’accordent en outre avec ce que nous pouvons déduire de nos connaissances relatives aux instincts animaux. Chez la plupart des mammifères supérieurs on voit également le mâle, devenu vieux et ayant perdu sa vigueur, abandonner le foyer pour faire place à un gardien plus jeune. Ceci est d’une grande utilité pour l’espèce, car, tout comme chez l’homme, le caractère de l’animal ne s’amé­liore pas avec l’âge, et un vieux chef, outre qu’il rend moins de services, est plus susceptibles de créer des conflits. Tout cela nous montre que le fonctionnement des instincts à l’état de nature s’effectue sans complications spéciales, sans conflits intérieurs, sans émotions refou­lées ou événements tragiques.

C’est ainsi que chez les espèces animales supérieures la vie de famille est cimentée et gou­ver­née par des attitudes affectives innées. Toutes les fois que naît un besoin biologique, on voit se produire les réactions mentales appropriées. Le besoin disparaissant, l’attitude affective disparaît à son tour. En définissant l’instinct comme un mode de comportement se manifestant à titre de réponse directe à une situation donnée, réponse accompagnée de senti­ments de plaisir, on peut dire que la vie de famille animale est déterminée par une série d’instincts, rattachés les uns aux autres comme les anneaux d’une chaîne : démarches amou­reu­ses, accouplement, vie en commun, tendresse pour la progéniture, et aide mutuelle des parents. Chacun de ces anneaux rend totalement inutile celui qui le précède, car ce qui caractérise cet enchaînement de réponses instinctives, c’est que chaque nouvelle situation exige un nouveau mode de comportement et une nouvelle attitude affective. Il importe d’avoir bien présent à l’esprit ce fait psycho­logique, d’une grande importance : chaque nou­vel­le réponse efface entièrement l’attitude affective antécédente ; on ne retrouve dans la nouvelle émotion aucune trace de celle qui l’a précédée. Pendant qu’il est sous l’empire d’un instinct nouveau, l’animal est soustrait à celui de l’instinct précédent. Remords, conflit men­tal, émotion ambivalente : autant de réactions culturelles, c’est-à-dire humai­nes, et non ani­ma­les. Le fonctionnement des instincts, le déroulement des manifestations instinctives peuvent se faire d’une façon plus ou moins heureuse, avec plus ou moins de heurts et de frictions, mais ne donnent jamais lieu à des « tragédies endopsychiques ».

Quelle est la valeur de tous ces faits et quel est leur rapport avec l’hypothèse du crime originel ? J’ai rappelé à plusieurs reprises que c’est au seuil de la civilisation que Freud situait la Grande Tragédie qui en constituerait l’acte inau­gural. Sans recourir de nouveau à des citations directes empruntées à Freud et à Jones (citations que nous pourrions multiplier à volonté), nous pouvons dire qu’il s’agit là d’une affirmation indispensable à leurs théories. Toutes leurs hypothèses s’écrouleraient, sans le postulat du Parricide Totémique. Pour le psychanalyste, le complexe d’Œdipe se trouve, nous le savons déjà, à la base de toute civilisation. Cela veut dire qu’à leurs yeux ce complexe ne domine pas seulement toutes les manifestations de la vie civilisée, mais leur est encore antérieur dans le temps. Il forme la fons et origo d’où ont jailli l’ordre totémique, les premiers éléments du droit, les premiers rites, l’institution du droit maternel, en fait tout ce que le psychanalyste et l’anthropologue considèrent comme les premiers éléments de la vie civi­lisée. Si le Dr Jones s’élève contre ma tentative d’assigner au complexe d’Oedipe des causes tirées de la vie civilisée, c’est précisé­ment parce qu’il considère ce complexe comme antérieur à toute civilisation. Mais il est évident que s’il en est ainsi, le crime totémique qui est la cause du complexe devrait a fortiori être encore plus ancien que le complexe.

Donc, le complexe serait né avant toute civilisation ; mais alors nous sommes mis en pré­sence de l’autre alternative de notre problème : le crime totémique a-t-il pu se produire chez des êtres vivant à l’état de nature ? Peut-il avoir laissé des traces dans la tradition et dans la culture qui, ex hypothesi, n’existaient pas encore ? Répondre affirmativement à ces question, c’est affirmer en même temps qu’à la suite du parricide collectif le singe a fait son entrée dans la vie civilisée et est devenu homme. Ou encore, qu’à la suite du même acte, il a acquis une mémoire raciale, nouveau don supra-animal.

Examinons ces choses d’un peu plus près. Dans la vie de famille des espèces anthropoïdes pré-humaines, chaque anneau de la chaîne des instincts se détache, dès qu’il cesse d’être utile. Les attitudes instinctives passées ne laissent aucune trace active, ce qui exclut toute possibi­lité de conflits et de complexes. Je conviens que ces assertions auraient besoin d’être corrobo­rées par de nouvelles recherches de psychologie animale, mais, telles quelles, elles impli­quent tout ce que nous savons sur ce sujet. S’il en est ainsi, nous sommes en droit de récuser les prémisses de l’hypothèse freudienne concernant la famille cyclopéenne. Pourquoi le père chasserait-il les fils, étant donné que, naturellement et instinctivement, ceux-ci sont poussés à quitter la famille dès qu’ils n’ont plus besoin de la protection des parents ? Pourquoi man­queraient-ils de femelles, étant donné que leur propre groupe et des groupes voisins com­pren­nent parmi leurs membres des enfants de l’autre sexe ? Pourquoi les jeunes mâles resteraient-ils attachés à la horde parentale, avec la haine du père et le désir de sa mort ? Nous savons déjà que, trop heureux de se sentir libres, ils n’ont aucune envie de retourner à la horde de leurs parents. Pourquoi enfin accompliraient-ils l’acte pénible et désagréable qu’est le meurtre du vieux père, alors qu’il leur suffit tout simplement d’attendre sa retraite, pour avoir libre accès à la horde, s’ils le désirent ?

Il suffit de formuler ces questions, pour aussitôt apercevoir l’inconsistance des affirma­tions impliquées dans l’hypothèse de Freud. En fait, Freud charge la famille cyclopéenne d’un grand nombre de tendances, d’habitudes et d’attitudes mentales qui seraient tout simplement fatales à n’importe quelle espèce animale. Il est évident qu’au point de vue biologique une pareille conception est insoutenable. Impossible d’admettre l’existence à l’état de nature d’une espèce anthropoïde dont la fonction la plus importante, celle de la propagation, serait réglée par un système d’instincts en opposition avec tous les intérêts de cette espèce. Il est facile de voir qu’après avoir doté la horde primitive de tous les défauts, de tous les travers, de toutes les inadaptations qui caractérisent une famille européenne des classes moyennes, Freud l’a lancée dans la jungle préhistorique où il la laisse déchaîner ses passions, conformément à une hypothèse très attrayante, certes, mais tout à fait fantaisiste.

Cédons cependant à la séduction des spéculations de Freud et admettons, pour les besoins de notre argumentation, la réalité du crime originel. Les conséquences qu’il a pu entraîner présentent encore des difficultés insurmontables. On nous apprend que le crime totémique a été suivi d’un sentiment de remords qui s’exprime dans le sacrement du repas totémique endo-cannibale et dans l’institu­tion du tabou sexuel. Ceci implique que les fils parricides sont doués de conscience. Or la conscience est un produit de la civilisation, c’est-à-dire un produit aussi peu naturel que possible. L’hypothèse implique également que les fils avaient la possi­bilité de légiférer, d’établir des valeurs morales, des cérémo­nies religieuses et des liens sociaux ; affirmation purement gratuite portant sur des faits impossibles à imaginer, pour la simple raison que, d’après l’hypothèse elle-même, les événements dont il s’agit se passent dans un milieu antérieur à toute civilisation et qu’une civilisation ne se crée pas en un seul moment et par un seul acte.

Le passage de l’état de nature à l’état de culture ne s’est pas fait d’un seul bond. Il s’agit d’un processus qui n’est rien moins que rapide et d’une transition plutôt imperceptible. Nous devons nous représenter le développement primitif des premiers éléments de la civilisation, langage, tradition, inventions matérielles, pensée conceptuelle, comme un processus très laborieux et très lent, comme des effets cumulatifs d’efforts infinis et infiniment petits, répar­tis sur des intervalles de temps énormes. Il nous est impossible de reconstituer ce processus dans tous ses détails, mais nous pouvons relever les facteurs les plus importants de cette évolution, analyser l’état de la culture humaine primitive et dégager, jusqu’à un certain degré, le mécanisme qui a présidé à sa formation.

Pour résumer notre analyse critique, nous dirons donc que si l’on veut attacher une signi­fi­ca­tion quelconque au crime totémique, il faut le situer aux origines mêmes de la civilisa­tion, en faire la cause première de la culture en général. Autrement dit, il faut admettre que le crime a été accompli et que ses consé­quences se sont déroulées à l’état de nature, ce qui implique un certain nombre de contradictions. Nous constatons en premier lieu l’absence de tout mobile susceptible de justifier un parricide, étant donné que, dans les conditions de vie animale, les instincts fonctionnent toujours en parfaite conformité à la situation ; qu’ils ne provoquent ni conflits, ni refoulements et que les fils n’ont aucune raison concrète de haïr leur père, après qu’ils ont quitté la horde. Nous avons vu, en second lieu, qu’à l’état de nature tout moyen de fixer les conséquences du crime totémique, sous la forme d’institutions cultu­relles, fait défaut. A l’état de nature, il n’existe aucun milieu culturel dans lequel on puisse incorporer le rite, les lois, la morale.

Nous pouvons résumer ces deux objections, en disant qu’il est impossible de concevoir les origines de la culture comme l’effet d’un acte créateur. La civilisa­tion n’est pas sortie, toute armée, de terre, à la faveur d’un crime, d’un cataclysme ou d’une rébellion.

Nous ne nous sommes occupés jusqu’à présent que de ce que nous considérons comme le vice fondamental de l’hypothèse freudienne, et les objec­tions que nous avons formulées nous ont été dictées par notre manière de concevoir la véritable nature de la civilisation et des processus culturels. Il ne serait pas difficile d’opposer à cette hypothèse un grand nombre d’autres objections, des objections de détail, mais ce travail a déjà été fait par le professeur Kroeber qui, dans un excellent article, a fait ressortir, avec clarté et conviction, tout ce que l’hypo­thèse de Freud avait d’inconsistant, au point de vue tant anthropologique que psycha­nalytique 13.

Mais il importe de signaler une difficulté plus grave encore que ces spécula­tions sur les origines totémiques créent à la psychanalyse. Si la cause réelle du complexe d’Œdipe, et de la civilisation par-dessus le marché, réside dans l’acte traumatique du parricide et si le com­plexe a tout simplement survécu dans la mémoire raciale de l’humanité, pourquoi ne se serait-il pas effacé avec le temps ? Si, d’après la théorie de Freud, on peut encore admettre que le complexe a été une terrible réalité au début, un souvenir lancinant ensuite, comment se fait-il qu’il ne tende pas à disparaître dans les civilisations supérieures ?

C’est là une conclusion à laquelle il est difficile d’échapper, mais point n’est besoin de la détruire dialectiquement, car le Dr Jones la formule lui-même, avec toute la clarté désirable, et de la manière la plus explicite, dans son article. A l’en croire, le patriarcat, l’organisation sociale des civilisations supérieures, constitue en effet l’heureuse solution de toutes les difficultés qui s’attachent au crime originel.

« Le système patriarcal, tel que nous le connaissons, signifie la reconnaissance de la suprématie du père et, en même temps, la volonté d’accepter cette supré­matie avec affection, sans avoir recours soit au système du droit maternel, soit à des tabous compliqués. Il signifie l’apprivoisement de l’homme, l’effacement graduel du complexe d’Œdipe. L’homme peut maintenant regarder en face son père réel et vivre avec lui. Freud a eu raison de dire que la reconnaissance de la place que le père occupe dans la famille devait être considérée comme le progrès le plus important dans le développement de la civilisation » 14.

C’est ainsi que le Dr Jones et, à l’en croire, Freud lui-même, ont tiré la conséquence inévi­table. Ils admettent que la culture patriarcale, c’est-à-dire celle qui s’éloigne le plus des conditions premières dans lesquelles était né le complexe, est aussi celle de l’effacement défi­nitif du complexe d’Œdipe. Cette conclusion s’accorde d’ailleurs parfaitement avec le schéma général de Totem et Tabou. Mais s’accorde-t-elle, et comment, avec le schéma géné­ral de la psycha­nalyse, et quelle lumière est-elle susceptible de projeter sur l’anthropologie et ses problèmes ?

En ce qui concerne la première de ces questions, nous rappellerons tout d’abord que c’est dans nos sociétés patriarcales modernes qu’a été constaté l’existence du complexe d’Œdipe, et qu’il ne se passe pas de jour sans qu’elle soit constatée à nouveau au cours des innombrables psychanalyses qui se pratiquent dans notre monde patriarcal. Un psychanalyste devrait être le dernier à contester ces faits. Il ne semble pas que le complexe d’Œdipe soit si effacé que cela. En admettant même que les trouvailles des psychanalystes contiennent pas mal d’exagéra­tions, l’observation sociologique n’en est pas moins là pour confirmer les assertions de la psychanalyse sur ce point. Le psychanalyste ne peut cependant pas, tout en traitant la plupart des maladies de l’esprit individuel et de la société par la méthode qui consiste à faire remon­ter à la conscience des inadaptations familiales dont les causes étaient refoulées dans le subconscient, soutenir, comme si de rien n’était, que « la suprématie du père est pleinement reconnue dans notre société » et « même acceptée avec affection ». En fait, ce sont les insti­tu­tions patriarcales les plus prononcées, celles dans lesquelles la patria potestas est poussée à son extrême limite, qui offrent les conditions les plus favorables à la formation d’inadapta­tions familiales. Les psychanalystes ne se lassent pas de nous le montrer, en invoquant Sha­kes­peare et la Bible, l’histoire romaine et la mytho­logie grecque. Est-ce que le héros épony­me lui-même du complexe (si une pareille extension du terme est permise) n’a par vécu dans une société éminem­ment patriarcale ? Et sa tragédie ne repose-t-elle pas sur la jalousie à l’égard du père et sur la crainte superstitieuse que celui-ci inspirait, mobiles qui, soit dit en passant, sont d’ordre essentiellement sociologique ? Le mythe ou la tragédie en question auraient-ils déroulé devant nous les mêmes conséquences violentes et fatales, si le héros n’avait pas été une sorte de marionnette mue par les ressorts de la destinée patriarcale ?

La plupart des névroses modernes, les rêves des patients, nos littératures et nos croyances patriarcales ont été interprétés dans les termes du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire avec le sous-entendu que, dans le droit paternel prononcé, le fils ne reconnaît jamais au père la place qu’il occupe dans la famille, qu’il n’aime pas regarder en face son père réel et qu’il est incapable de vivre avec lui en paix. Il est certain qu’en tant que théorie et pratique la psycha­na­lyse se maintient et tombe avec la vérité de la proposition selon laquelle notre civilisation souffrirait des inadaptations qu’implique le terme « complexe d’Oedipe ».

Que peut et doit penser l’anthropologie de la conception optimiste exprimée dans le pas­sa­ge que nous venons de citer ? Si le régime patriarcal signifie l’heureuse solution du com­plexe d’Œdipe, s’il est de nature à rendre cordiaux les rapports entre père et fils, où donc devons-nous diriger nos recherches, pour le trouver sous sa forme non effacée ? Que, dans le régime de droit maternel, il soit « détourné », c’est ce que nous avons montré dans les deux pre­mières parties de ce livre et c’est ce que le Dr Jones a proclamé à son tour, en dehors de toute influence de notre part. Le complexe d’Oedipe existerait-il dans toute sa splendeur dans une civilisation qui n’a pas encore fait l’objet d’une étude empirique ? Question oiseuse. Je ne me charge pas de prédire ce qu’une telle étude pourrait révéler ou ne pas révéler. Mais il me semble lue nier le problème, le masquer à l’aide d’affirmations manifestement inadéquates, reculer, comme on l’avait fait jusqu’à présent, devant sa solution, c’est rendre un mauvais ser­vice aussi bien à l’anthropologie qu’à la psychanalyse.

Nous avons fait ressortir, en portant notre principal effort d’analyse critique sur l’intéres­sant travail du Dr Jones, tout un ensemble de contradictions et d’obscurités qui vicient la manière dont la psychanalyse s’applique à traiter cette question. Signalons parmi les princi­pales inconsistances : la conception d’un « complexe réprimé » ; l’affirmation d’après laquelle il existerait une corrélation entre le droit maternel et l’ignorance de la paternité, qui seraient cependant indépendantes l’une de l’autre ; la conception enfin d’après laquelle le patriarcat constituerait l’heureuse solution du complexe d’Oedipe, en même temps que sa cause. Toutes ces contradictions se rattachent, à mon avis, à la doctrine qui voit dans le complexe d’Œdipe, non l’effet, mais la vera causa des phénomènes sociaux et culturels ; qui le fait remonter au crime originel et enseigne qu’il a persisté dans la mémoire raciale sous la forme d’un système de tendances collectives et héréditaires.

Je tiens à faire ressortir un point de plus. Comment doit-on s’imaginer le parricide primi­tif, si on l’envisage comme un fait historique réel, c’est-à-dire s’étant produit dans l’espace et dans le temps et dans des circonstances concrètes ? Devons-nous admettre qu’à un moment donné du temps, dans un endroit donné, un crime a été commis dans une super-horde ? Que de ce crime est sortie la civilisation qui s’est aussitôt étendue au monde entier, en vertu d’une force de diffusion immanente, en transformant les singes en hommes, partout où elle péné­trait ? Il suffit de formuler ces suppositions pour qu’aussitôt leur absurdité saute aux yeux. Non moins absurde serait la supposition d’une épidémie de parricides frappant le monde entier, chaque horde se dressant contre sa propre tyrannie et aboutissant au crime, générateur de civilisation. Plus on examine l’hypothèse d’un point de vue concret, plus on essaie de développer ses conséquences, et plus on se sent porté à ne voir en elle, pour nous servir de l’expression du professeur Kroeber, contre laquelle Freud lui-même n’a pas cru devoir protester, qu’une « histoire romancée » (« Just so story ») 15.

6

COMPLEXE OU SENTIMENT ?

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J’ai, jusqu’à présent, employé le mot « complexe », pour désigner les attitudes typiques envers des membres de la famille. Je l’ai même intégré dans une nouvelle expression : « Complexe de famille nucléaire », dans l’intention de géné­raliser, de rendre applicable à toute les civilisations le terme « complexe d’Oedipe » qui, tel quel, je le répète, s’applique unique­ment aux sociétés patriarcales. Cependant, dans l’intérêt même de la nomenclature scien­tifique, je suis prêt à sacrifier ma nouvelle expression, d’abord parce qu’en règle géné­rale on doit toujours s’abstenir de nouveau termes, et ensuite parce qu’il est toujours loua­ble d’expurger la science de tous les intrus terminologiques, s’il peut être prouvé qu’ils doublent l’usage de termes déjà établis. J’estime que le mot « complexe » implique certaines choses qui le rendent inutilisable autrement que dans un sens scien­tifique déterminé, qu’il constitue ce que les Allemands appellent un « Schlagwort ». Nous devons d’ailleurs, en l’employant, ne jamais perdre de vue son sens consacré.

Le mot « complexe » date d’une certaine phase de la psychanalyse ; il remonte à une époque où celle-ci était encore étroitement associée à la thérapeutique, n’était en fait pas autre chose qu’une méthode de traitement des névroses. Le mot « complexe » servait alors à désigner l’attitude émotionnelle pathogène, refoulée, du patient. Mais aujourd’hui se pose la question de savoir s’il est possible de séparer et d’isoler la partie refoulée de l’attitude d’un homme à l’égard d’une personne quelconque et de la traiter indépendamment des éléments non refoulés. Nous avons constaté, au cours de notre étude, que les diverses émotions qui constituent l’attitude à l’égard d’une personne sont liées et enchevêtrées d’une façon tellement étroite qu’elles forment un système pour ainsi dire organique, un ensemble indissoluble. C’est ainsi qu’en ce qui concerne le père, les sentiments de vénération et d’idéalisation sont liés à des sentiments d’antipathie, de haine, de mépris, qui en sont le reflet et la contrepartie. Ces sentiments négatifs apparais­sent en effet, en grande partie, comme des réactions à l’attitude exagérément exaltée à l’égard du père, ils sont l’ombre que l’idéalisation trop enthousiaste d’un père, qui n’est rien moins qu’idéal, projette dans l’inconscient. Séparer cette ombre de ce qui se passe dans le « préconscient », creuser un fossé entre celui-ci et l’inconscient, est chose impossible. Le psychanalyste, dans son cabinet de consultation, peut, à la rigueur, négliger les éléments manifestes, évidents de l’attitude, comme n’ayant pas joué un rôle bien important dans la genèse de la maladie ; il peut isoler les éléments refoulés et les ériger en une entité, qu’il appellera complexe. Mais dès qu’il quitte son patient et s’installe devant sa table de travail pour essayer de formuler une théorie psychologique générale, il découvre aussitôt que les complexes n’existent pas, qu’ils ne mènent certainement pas une existence indépendante dans l’inconscient, qu’ils ne sont qu’une partie d’un tout organique dont les éléments essentiels n’ont pas subi le moindre refoulement.

Ce qui m’intéresse ici, en tant que sociologue, ce ne sont pas les résultats pathologiques, mais leur base normale, ordinaire. Et tout en ayant retarde l’analyse théorique jusqu’à présent, c’est-à-dire jusqu’au moment où je puis enfin l’appuyer sur des faits, je n’ai pu m’empêcher, tout au long de ma description des influences familiales, d’insister aussi bien sur le « préconscient » que sur les éléments inconscients. La psychanalyse a eu le grand mérite de montrer que les sentiments typiques envers le père et la mère se composent d’éléments aussi bien négatifs que positifs ; d’une couche refoulée aussi bien que d’une couche étalée à la surface de la conscience. Mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier que les deux couches ont une importance égale.

Puisqu’il apparaît ainsi que la conception d’une attitude isolée et refoulée n’est d’aucune utilité en sociologie, essayons de voir comment on pourrait généraliser cette conception, c’est-à-dire quelles doctrines psychologiques nous pourrions rattacher à ce que nous avons appelé jusqu’à présent « complexe familial nuclé­aire », lequel se compose, en même temps que d’éléments « inconscients », d’éléments patents. J’ai déjà montré l’affinité qui existe entre certaines tendances de la psychologie moderne et la psychanalyse. J’avais naturellement surtout en vue les progrès très importants que M. A. F. Shand a fait faire à nos connais­sances relatives à notre vie émotionnelle, par sa théorie des sentiments qui a été développée plus tard par Stout, Westermarck, Mc Dougall et autres. M. Shand a été le premier à se rendre compte que les émotions ne pouvaient être traitées comme des éléments dissociés, sans connexion entre eux, inorganiques, flottant dans notre milieu mental, pour faire de temps à autre une apparition purement accidentelle. Sa théorie, comme d’ailleurs tous les travaux modernes sur les émotions, repose sur le principe qu’il a été le premier à énoncer, à savoir qu’il existe une coordination précise entre nos émotions et notre ambiance ; que nombre d’objets et de personnes provoquent en nous des réactions émotionnelles. Autour de chaque personne ou objet les émotions s’organisent en un système défini : amour ou haine ou dé­voue­ment pour les parents, pour un pays, pour une vocation. À un tel système d’émotions organisées M. Shand donne le nom de sentiment. Les liens qui nous rattachent aux différents membres de notre famille, le patriotisme, l’amour de la vérité, la loyauté, le dévouement à la science : autant de sentiments. Et la vie de chaque homme est dominée par un nombre limité de ces sentiments. La théorie des sentiments a été tout d’abord ébauchée par M. Shand dans un ou deux essais qu’on peut considérer comme étant d’une importance capitale et qui ont été plus tard développés de façon à former un gros volume 16. Dans ce livre, M. Shand admet une prédisposition innée pour un petit nombre de systèmes, tels qu’amour et haine, dans la composition desquels il entre un certain nombre d’émotions. Dans chaque émotion M. Shand voit un type complexe de réaction mentale à une situation définie, si bien que chaque émotion aurait sous ses ordres un certain nombre de réactions instinctives. La théorie de M. Shand sera toujours d’une importance capitale pour le sociologue, étant donné que les liens sociaux, aussi bien que les valeurs culturelles, sont des sentiments qui ont subi un nivellement sous l’influence de la tradition et de la culture. En étudiant la vie familiale, telle qu’elle se déroule dans deux sociétés différentes, nous avons fait une application concrète de la théorie de M. Shand à un problème social défini. Nous avons montré que l’attitude de l’enfant à l’égard des éléments les plus importants de son milieu se constituait graduellement et nous avons analysé les facteurs qui contribuent à sa formation. La seule correction et addition que nous avons cru devoir apporter à la théorie de M. Shand et qui nous a été suggérée par la psychanalyse a consisté à tenir compte des éléments refoulés d’un sentiment. Mais ces éléments refoulés ne peuvent être isolés et enfermés dans un compartiment étanche, et en tant que « complexe », ils ne doivent pas être consi­dé­rés comme quelque chose de différent et de tout à fait distinct du « sentiment ». C’est ainsi que la théorie de M. Shand nous apparaît comme la seule base théorique solide sur laquelle nous puissions asseoir nos propres conclusions, si bien qu’au lieu de parler d’un « complexe nucléaire », on devrait plutôt parler de sentiments familiaux, de liens de parenté caractéristiques d’une société donnée.

Les attitudes ou sentiments à l’égard du père, de la mère, du frère, de la sœur, ne se déve­lop­pent pas isolément, indépendamment les unes des autres. L’unité de la famille, organique, indissoluble, conditionne également l’unité psychologique des attitudes que ses membres observent les uns envers les autres, attitudes qu’elle fonde également en un système organi­que. C’est ainsi que l’expression « complexe familial nucléaire » est l’équivalent de la con­cep­tion d’un système coordonné de sentiments ou, plus brièvement, d’une configuration de sentiments, propre à une société matriarcale ou patriarcale.

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