English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 02 : Matière à philosopher ? > Qu’est-ce que le « phénomène » en sciences et en philosophie ?

Qu’est-ce que le « phénomène » en sciences et en philosophie ?

dimanche 16 mars 2014, par Robert Paris

Qu’est-ce que le « phénomène » en sciences et en philosophie ?

Sommaire

1- Introduction de la question posée par la notion de phénomène

2- Le phénomène en sciences

3- Le phénomène en philosophie

Introduction de la question posée par la notion de phénomène

Le terme de phénomène signifie que l’observateur peut voir ou percevoir qu’il se passe quelque chose de remarquable (une réaction identifiable, éventuellement reproductible, mesurable) sans forcément distinguer de quoi est faite la matière en question ni comment cette matière peut produire une telle réaction.

Phénomène et réalité, phénomène et rationalité, phénomène et objet matériel, phénomène et noumène, connaissance ou pas de la chose en soi, phénomène physique ou chimique, phénomène matériel ou psychologique, phénomène et observateur, phénomène matériel ou spirituel, phénomène déterministe ou contingent, phénomène prédictif ou probabiliste, la notion de « phénomène » pose de multiples questions à la fois scientifiques et philosophiques.

Il y a un phénomène quand on remarque que des faits se reproduisent quand on se trouve dans les mêmes conditions initiales. La science est donc une étude des phénomènes. Elle cherche à déterminer précisément dans quelles conditions ceux-ci se produisent et pour quelles raisons. Ces faits sont considérés comme remarquables et nécessitant une observation d’une part et une interprétation de l’autre. L’idéal scientifique ou philosophique serait que l’on puisse toujours dire ce qui s’est passé quand un phénomène s’est produit mais ce n’est pas toujours le cas. Certains vont jusqu’à dire que cette question est insoluble ou mal posée, la science n’étant pas capable, selon eux, d’aller au-delà du phénomène pour atteindre une réalité plus profonde, ou ces auteurs estimant que cette réalité au-delà de l’observation n’existe pas. Les plus idéalistes estimant que c’est l’esprit (humain ou supra-humain) qui créée le monde qu’il observe…

L’idée de distinguer le phénomène (ce qui est observé) de l’objet lui-même (considéré comme une réalité plus profonde que l’interaction exprimée dans l’expérience observée), d’introduire le rôle de l’observateur dans l’observation est une idée qui a eu un long cheminement.

La notion de phénomène ne concerne pas seulement des domaines comme physique, chimie ou biologie. Il y a des phénomènes psychologiques, sociaux, sociétaux, ou du domaine de l’information, de la communication, etc…

Dans le domaine social, historique, économique, politique, on a aussi tendance à présenter les faits soit de manière « chosifiée » soit de manière purement idéaliste. Dans le premier cas, on présente les concepts comme de « pure et simple réalité matérielle ». Dans l’autre, on les présente comme de « libres créations ». Le caractère dialectique de l’objectif et du subjectif, de l’être et du paraître, de l’être et du devenir, du hasard et de la nécessité, de l’objet et de l’environnement, de la matière et de la forme, du contenu et de la structure, de l’actuel et du potentiel, disparaît ainsi. Le phénomène reflète une réalité et pas seulement une opinion mais le phénomène observé n’est pas toute la réalité. On constate, dans tous ces domaines comme en physique, les mêmes difficultés de concevoir l’interaction observateur/observé, actuel/potentiel, la même difficulté à concevoir aussi la dialectique du hasard et de la nécessité, celle des lois probabilistes en relation avec des actions qui restent individuelles, ou encore les dialectiques ordre/désordre, hasard/lois, etc…

Nous avons dans l’ensemble être/apparaître, ou matière/phénomène, un couple dialectique qui fonde une grande partie de nos difficultés (réelles comme philosophiques) de perception et de compréhension du monde matériel. Mais la reconnaissance de son existence n’est pas seulement une limite, c’est une découverte fondamentale du mode de fonctionnement réel.

Comme on va le voir (par exemple dans l’opposition entre positivistes et mécanistes, entre école de Copenhague et physiciens réalistes, ou entre physicalistes et phénoménalistes), chercher à briser ce couple de contraires dialectiques, opposés mais interdépendants et inséparables, ce n’est pas dénouer l’énigme mais, au contraire, l’assombrir… Aucun des développements des sciences ni de la philosophie n’a éclairé une contradiction dialectique ni en éliminant un des termes, ni en le soumettant à l’autre, ni en étudiant séparément l’un des deux.

Le « phénomène » en sciences

Le terme de phénomène vise à poser un problème : y a-t-il une différence entre ce qui peut être observé directement et la réalité. Parler de « phénomène », c’est prendre une distance prudente avec ce que l’on semble voir et se garder de prendre les apparences pour la réalité… Mais cela va bien au-delà : c’est distinguer un couple irréductible : être/apparaître et chercher à étudier l’interaction entre ces deux entités. C’est l’apparition (observation) qui manifeste l’existence mais la réalité de l’être (matière) ne se réduit pas à ses manifestations perceptibles, à l’apparaître (phénomène).

Ce n’est pas seulement l’observateur (l’homme ou l’appareil de mesure) qui a besoin du phénomène pour percevoir le monde extérieur. Une matière individuelle, elle-même, ne perçoit une autre matière qu’au moyen de l’interaction. Or, la physique a montré que les matières sont toujours séparées par du vide. C’est la transformation du vide par la présence de matière qui lui permet d’interagir avec la matière voisine. Mais, du coup, on ne peut plus séparer une matière de la transformation du vide qui l’entoure causée par sa présence. La réalité de la matière contient donc également ses interactions qui sont ses manifestations phénoménales. Elles sont inséparables de l’objet matériel comme lui-même est inséparable d’elles. Lorsque nous cherchons à nous contenter de mesurer l’objet matériel, nous abandonnons nos connaissances sur l’espace alentour et inversement, ce que va démontrer admirablement la physique quantique. Il n’y a pas moyen en effet d’avoir toute connaissance à la fois sur l’objet et sur ses interactions avec l’espace environnant. C’est ce que l’on appelle la dualité onde/corpuscule. C’est aussi la source des fameuses inégalités d’Heisenberg. C’est encore la cause des superpositions d’états qui amène la matière à exister aussi sous forme potentielle et donc au-delà de ce qu’une expérience peut montrer, cette dernière n’exprimant qu’une seule des potentialités.

Ce n’est pas une limite de nos compétences, ni une limite de l’expérience, ni même une limite de la théorie. C’est une caractéristique du monde. On ne peut pas concevoir la matière sans ses propriétés d’interaction. On ne peut pas étudier ces propriétés sans concevoir qu’elles émanent d’une matière. Mais on ne peut pas concevoir l’interaction sans transformation du vide, par exemple sans les champs. On ne peut pas opposer diamétralement ni matière et vide, ni matière et énergie, ni matière et lumière. On ne peut pas dire que la matière existe et se déplace dans l’espace et le temps, car en même temps cette matière produit cet espace-temps et ce vide de l’espace produit la matière, mais qu’il y a un univers qui est le composé indivisible matière-lumière-énergie-vide-espace-temps, comme le suggère le physicien Cohen-Tannoudji.

« L’identité d’une particule est inhérente à la manière dont elle interagit. (...) Les particules ne sont pas élémentaires en soi, elles sont élémentaires dans ou par rapport à une interaction donnée. » écrit le physicien Gilles Cohen-Tannoudji dans « La Matière-Espace-Temps ». Il rajoute, avec Jean-Pierre Baton : « La plus petite entité de la matière n‘est plus un objet, c’est un rapport, une relation, une interaction, ce que l’on appelle un quantum d’action. » (dans « L’horizon des particules »).

« L’électron n’est pas pensable sans son cortège de photons potentiels. » explique Gilles Cohen-Tannoudji dans "La Matière-espace-temps". Or ces photons potentiels ou virtuels sont parmi les éléments du vide quantique. Donc l’électron n’existe pas… sans d’autres corpuscules. Il n’est pas descriptible par lui-même car il a besoin de son environnement pour exister.

L’environnement, le vide quantique contient toutes les sortes de matière à l’état virtuel, rapporte Cohen-Tannoudji : « Toute la matière et toutes les interactions sont donc présents dans l’espace vide pourvu que l’on considère cet espace pendant des intervalles de temps suffisamment brefs. »

Et il rappelle : « C’est cette nouvelle conception des phénomènes qui est peut-être l’innovation la plus importante apportée par la théorie quantique. Les concepts quantiques ne se rapportent plus à l’objet en soi, mais ils se rapportent à des phénomènes. Un phénomène est une réalité physique placée dans des conditions bien définies d’observation. La définition de ces conditions d’observation implique la maîtrise complète de toutes les étapes de l’acte de mesure : la préparation du système et de l’appareil, la détermination de tous les états expérimentalement observables et la détection des signaux émis lors du couplage entre le système et l’appareil. Le phénomène quantique ainsi conçu est tout le contraire d’un événement passivement observé, c’est un fait expérimental consciemment construit et élaboré. Cette modification du statu des concepts marque une telle nouveauté par rapport à la démarche scientifique habituelle qu’elle a suscité de très nombreuses confusions et incompréhensions. Adapter les concepts à la description des phénomènes ne revient pas à nier l’existence d’une réalité objective, indépendante de l’observation. C’est simplement prendre acte du caractère non fiable des concepts classiques qui prétendent décrire directement la réalité indépendante. En théorie quantique, on ne renonce pas à l’objectivité ; l’objectivité est atteinte au prix de tout un travail, tout un cheminement. Aucun concept quantique, pris isolément, n’épuise la totalité de la réalité qui est l’objet de recherche, mais la part d’information que chaque concept quantique nous donne sur cette réalité est fiable, utilisable pour composer, avec d’autres concepts, des représentations de plus en plus fidèles de la réalité. De plus, selon l’idée fondamentale de la complémentarité, la réalité quantique ne peut être épuisée par une représentation unique, mais pas une dualité de représentations, contradictoires l’une avec l’autre mais se complétant l’une l’autre… L’être quantique n’est ni une onde ni un corpuscule, mais il peut être impliqué dans des phénomènes ondulatoires et dans des phénomènes corpusculaires, et c’est au travers de la complémentarité de ces deux catégories de phénomènes que peut se dessiner l’objectivité quantique. »

Lorsque nous observons le monde, une des questions posée est : la matière existe-t-elle au-delà de l’observation, de l’expérience ? La réponse peut sembler simple : la matière existait avant qu’aucun homme ne l’observe. Mais que signifie ou que contient le concept de « matière » au-delà de ce que l’on peut en observer ? Comment raisonner dessus ?

Décrire un phénomène signifie se contenter de dire ce qui semble apparaître sans trancher s’il s’agit d’une illusion d’optique, d’une erreur d’appréciation, d’une tromperie, d’un artefact, d’une impression liée à une fausse (ou une vraie) conceptualisation, à une observation précise ou erronée.

L’expression « phénomène » est essentiellement reliée à la question de l’objectivité ou de la subjectivité de l’opération humaine de connaissance du monde matériel. Elle a pour but de spécifier ce que l’on voit en le distinguant de ce que l’on croit savoir ou que l’on recherche sur la « réalité matérielle », que ce soit parce que l’on affirme vouloir aller au-delà du phénomène ou, au contraire, que l’on prétende que cela n’est pas possible (qu’on pense le phénomène être paranormal, spirituel, psychologique, parce qu’on nie l’existence même de cette réalité matérielle (en ne conservant que les images humaines ou les idées sur le monde), ou simplement parce qu’on pense ne pas être capable d’en savoir plus que ce qu’on observe).

A partir de ces différents points de vue, les problèmes posés se déclinent différemment, les conceptions qui posent que la matière est la base de tout cherchant dans les phénomènes la nature profonde de cette matière et ses lois alors que les autres cherchent seulement une description précise des phénomènes observés et des conditions de cette observation.

Même le point de vue scientifique peut mener à des contradictions comme l’a montré la physique quantique, les chercheurs découvrant qu’il y a la matière telle qu’on l’observe et qu’il y a la matière avant observation et qu’en observant on a perdu une partie des informations. D’autre part, ils constatent que la matière ne peut pas être décrite par ses seuls états actifs mais en indiquant aussi ses états potentiels. Les situations successives de la matière ne sont pas des histoires suivant les états actuels mais des histoires reliant entre eux l’ensemble des états potentiels, l’état actuel n’étant que l’un des états potentiels, avec une certaine probabilité pour être choisi. La connaissance théorique sur la matière peut seulement indiquer cette probabilité et elle ne peut nullement permettre de prédire quel état sera actuel parmi tous les états potentiels. Le phénomène physique a donc plusieurs limites différentes. Premièrement, il ne se contente pas de donner la parole à la matière mais au couple matière/observateur ou matière/appareillage. Deuxièmement, il ne fait que montrer une des potentialités et pas l’unique. Troisièmement, il ne peut donner tous les paramètres concernant une matière individuelle donnée car il ne peut jamais entièrement dissocier une matière individuelle de son environnement (matériel ou vide, en rappelant que le vide n’est le rien qu’en ce qui concerne la matière de masse inerte mais pas en termes d’énergie).

Mais ce n’est pas le seul problème posé par le phénomène. Une autre question du même type est le phénomène qui manifeste l’existence d’une structure globalement stable. Est-ce que cela signifie qu’elle soit composée d’objets matériels toujours les mêmes ou peut-elle changer complètement de composés matériels tout en conservant des propriétés constantes globalement.

On peut se demander si le fait que le phénomène reste constant provient ou non d’un objet matériel qui reste lui aussi le même. Par exemple, si on effectue une série de mesures très légèrement distantes dans le temps et l’espace et qu’à chaque fois on détecte un électron, est-ce que cela signifie que c’est nécessairement le même objet « électron » qui s’est déplacé ou bien est-il possible que l’électron ait disparu et qu’un autre électron soit apparu ?

Et la question est loin de se poser uniquement pour des particules de la microphysique ! Prenons un être humain. Il est convenu de dire que nous sommes le même que celui que nous étions hier, par exemple. Cependant, un grand nombre de nos molécules ont disparues, remplacées par d’autres. Mais nous considérons que notre structure globale, son fonctionnement, ses propriétés et capacités se sont conservées dans leur ensemble malgré, et même grâce, ce changement des composants matériels de notre corps. Cette conservation globale de structure au travers d’importants changements de composants est un fait courant au sein des phénomènes, qu’ils soient physiques, chimiques, biologiques… Le nuage conserve sa structure globale mais change sans cesse de composants et de place de ceux-ci par d’importants courants internes sans lesquels il ne pourrait même pas exister, ses molécules ayant tendance à chuter par gravitation. L’étoile, qui nous semble immuable dans le ciel, connaît également d’incroyables transformations qui lui permettent de maintenir son équilibre global entre rayonnement et gravitation. Et les exemples vont au-delà de la physique. La ville est un monde en changement perpétuel mais qui conserve une réalité globale, par exemple au travers des entrées et sorties de population journalières.

La génétique a posé la question de la stabilité de l’identité génétique d’une personne. Cependant on a constaté que le capital génétique d’un individu change au cours de la vie, les réplications n’étant pas tout à fait à l’identique. On s’est ensuite aperçus que le mécanisme de la génétique était fondé sur la fabrication non seulement du « soi » mais aussi du « non soi », avec ensuite des mécanismes de correction par élimination du non soi. Cela signifie qu’il y a un équilibre globalement conservé au travers de processus menant à sortir de cet équilibre. Cela permet de comprendre que, généralement, le processus d’ensemble mène à la conservation de l’espèce, mais que, si l’élimination du non soi est altérée, le même processus permet de construire d’autres espèces. La génétique n’est pas de la photocopie ou plutôt la photocopie n’est pas l’original…

La science et les raisonnements philosophiques sur celle-ci ne donnent raison ni au phénoménisme (et aussi du phénoménalisme, du positivisme) ni à son opposé diamétral le physicalisme (ou matérialisme étroit). Le premier, se référant partiellement à Kant mais en réalité plutôt à Platon, prétend rejeter la matière. Le second prétend, à la manière de l’ancienne thèse mécaniste, ramener le monde à la matière-chose- objet.

La matière est-elle chaotique, émergentiste, non-linéaire, quantique ? La question est posée et cela nous amène à parler de phénomène chaotique, de phénomène d’émergence, de phénomène non-linéaire, de phénomène quantique, etc. Car personne ne peut dire : voici comment est la réalité.

Stuart Kauffman écrit ainsi dans « La complexité, vertiges et promesses » :

« Ce qui qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles. Les lois qui gouvernent les systèmes émergents sont en relation avec les lois mathématiques des transition de phase survenant dans de tels systèmes, et plus généralement dans tout ce qui se passe à un niveau supérieur à celui des molécules individuelles. »

On peut encore citer Grégoire Nicolis dans « L’énigme de l’émergence » :

« Des phénomènes d’émergence se produisent dans toute une gamme de systèmes à l’échelle du laboratoire, depuis la mécanique des fluides jusqu’à la cinétique chimique, l’optique, l’électronique ou la science des matériaux. » L’ordre émergent n’apparaît pas seulement à cause des propriétés de chacun des éléments mais de leurs interactions qui s’auto organisent. C’est un ordre collectif. Il a un caractère brutal d’apparition de nouveauté structurelle. L’émergence suppose un comportement global qui n’était pas inclus dans les propriétés de chacune des parties et un comportement survenant brutalement de façon discontinue. »

La physique quantique est certainement celle qui a le plus ramené à la surface la discussion sur la différence entre phénomène et réalité matérielle.

Elle a en effet été amenée à renoncer à plusieurs a priori de la physique à notre échelle, à abandonner ainsi toute réponse à des questions du type « qu’est-ce qui se passe quand… ». Ainsi, on ne peut pas considérer le « mouvement » de l’électron « autour » du noyau de l’atome comme une simple rotation ni même comme un quelconque mouvement. On ne peut pas non plus décrire ce qui se passe dans un saut quantique, notion qui est cependant fondamentale en physique quantique puisque tout est amené à sauter d’au moins un quanta du fait que le quanta est l’unité de base de tout (matière, lumière, interaction, énergie, mouvement). On ne peut pas non plus suivre la trajectoire d’un électron autour d’un noyau atomique et s’il s’agissait véritablement d’un mouvement, cela mènerait, en un court instant, l’électron à chuter irrémédiablement sur le noyau. Et ce n’est qu’un exemple : jamais on ne peut décrire ce qui se passe dans un phénomène quantique en termes d’objets qui passent par ici, qui font cela, qui vont faire ceci ou cela, qui échangent quelque chose, qui sont ici ou seront là. On ne peut pas suivre un objet individuel ni considérer ce qui s’est passé comme interprétable en termes de mouvements individuels ou d’actions d’objets individuels. C’est renversant et éprouvant intellectuellement pour les scientifiques et cela amène nombre d’interrogations scientifiques et philosophiques.

« Les fondateurs de la mécanique quantique ont relancé quelques questions philosophiques majeures : celle de la réalité du monde extérieur, de l’objectivité des connaissances, de la causalité, de l’individualité et la substantialité des êtres physiques. Ils n’ont cessé d’avoir à s’expliquer avec la théorie de la connaissance et avec l’idéal de la science qu’avait élaborés Kant par une interprétation de la physique newtonienne. Cette explication avec Kant met en pleine lumière les ressorts philosophiques du grand débat sur le déterminisme. » explique ainsi Peter Atkins.

« Si on pose une question de nature ondulatoire à l’électron, par exemple en le faisant diffracter à travers des fentes, sa réponse sera de nature ondulatoire. Si on lui pose une question de nature corpusculaire, par exemple en le détectant avec un écran fluorescent, sa réponse sera de nature corpusculaire. La nature des appareillages détermine donc le type des phénomènes observés. (…) La notion de trajectoire, au sens classique du terme, qui est un concept essentiel de la physique traditionnelle, s’effondre sous nos yeux ébahis. L’aspect corpusculaire de l’électron ne se manifestant que par intermittence, il est impossible d’observer en continu sa trajectoire. (…) Pour l’électron particulier, on ne sait pas à l’avance de façon certaine à quel endroit il va frapper l’écran. Or les électrons sont tous émis dans les mêmes conditions. Voilà donc détruite l’idée classique selon laquelle les conditions initiales suffisent à déterminer le mouvement ultérieur d’une particule. (…) Si l’on veut avoir une localisation pas trop mauvaise de l’électron, il faut utiliser une grande lentille et éclairer l’objet par des ondes de petite longueur d’onde, autrement dit de grande énergie, ce qui perturbe l’impulsion attribuée à l’électron. (…) Ou bien nous diminuons la perturbation apportée à l’impulsion de l’électron en utilisant une lumière de plus grande longueur d’onde (dont les grains sont de moindre énergie), mais nous avons une image très floue. (…) Dans tous les cas, il est impossible de connaître exactement et simultanément la position et l’impulsion d’un électron. (…) Le concept de particule dotée d’une position et d’une vitesse bien définies n’est donc qu’une représentation de la réalité qui a ses défauts, ses lacunes. D’une façon générale, il ne faut pas confondre une représentation de la réalité avec la réalité elle-même : « Le concept de chien n’aboie pas » remarquait déjà Spinoza. (…) Avant l’irruption de la constante de Planck, la majorité des physiciens, tout comme l’homme de la rue, considérant une particule de matière supposée isolée des autres, n’hésitaient pas à lui attribuer par la pensée des caractéristiques individuelles bien définies telles que position, vitesse ou tout autre propriété interne. (…) La particule, avec toutes ses propriétés, était une « chose » en soi. Elle existait intrinsèquement, comme les pierres ou les arbres. (…) Cela part d’un point de vue réaliste : une réalité existe antérieurement à toute observation. Le but naturel de la physique est alors simplement de décrire le plus exactement possible cette réalité, composée d’objets qui sont supposés indépendants de la manière dont nous les connaissons. (…) La mécanique quantique ne s’accorde pas bien à cette vision des choses. (…) Les orbites des électrons sont difficilement rapportables à un mouvement réel dans l’espace ; la notion de trajectoire semble se dissoudre à l’intérieur de l’atome ; on doit renoncer à explorer le caractère de soudaineté et de discontinuité qu’implique l’idée de saut quantique, l’électron ne semblant pas être localisé de la manière suggérée par cette image (le modèle de l’atome de Bohr). (…) Bohr explique qu’il est impossible d’obtenir une séparation bien nette entre le comportement des objets atomiques et leur interaction avec les appareils de mesure qui définissent leurs conditions d’existence. Cela signifie que la vitesse d’une particule, par exemple, n’est pas une propriété de la particule, mais une propriété partagée entre la particule et l’instrument de mesure. De cela, Bohr déduit que l’on doit bien se garder de tout raisonnement sur la réalité objective non observée. » écrit Etienne Klein dans « Regards sur la matière ».

On peut lire dans « L’objet quantique » de Lochak, Diner et Fargue :

« La mécanique quantique formalise sous le nom d’observables les résultats possibles des expériences de mesure effectuées sur un objet quantique. Elle n’est pas une description de l’objet en soi, mais un calcul des observations possibles. Ceci ne signifie pas qu’en l’absence d’observation l’objet n’ait pas de propriétés, mais elles ne sont pas décrites par la mécanique quantique. La possibilité d’une telle description réaliste est l’enjeu d’un débat scientifique et philosophique qui dure depuis plus de soixante ans… Ainsi, parler des objets quantiques signifie non pas donner de ces objets une description visant à faire comprendre ce qu’ils sont, mais à décrire les phénomènes auxquels ils donnent naissance. »

Et l’une des particularités du niveau quantique est que l’objet n’est plus vraiment un objet au sens où on l’entendait jusque-là… On ne peut plus suivre sa trajectoire dans l’espace-temps. Il n’a pas une forme et une masse qui lui appartienne en fixe. Il peut apparaître et disparaître. Il peut se transformer en énergie (en mouvement, en interaction, en corpuscules de lumière) ou être construit à partir d’énergie. Finie la matière qui ne peut pas apparaître ni disparaître mais seulement se transformer. Finie la matière qui est dotée en fixe de sa masse, de sa position, de sa vitesse, de son énergie. Fini aussi l’espoir d’accéder à une autre connaissance que celle de l’interaction entre l’appareil de mesure et la matière (et certains affirment même l’interaction avec l’observateur et même avec sa conscience !). C’est le retour à un idéalisme en sciences… C’est du moins à une telle conclusion qu’en sont venus nombre d’auteurs, physiciens et philosophes.

Pour certains de ces auteurs, la physique quantique entraîne de manière indiscutable l’impossibilité de dire quoique ce soit de la réalité de la matière mais seulement de discuter des phénomènes observés, ce qu’ils estiment complètement différent. En effet, dans le phénomène observé, il y a une action humaine et une action d’un appareillage d’origine humaine dont le choix n’est pas indifférent et change les résultats, les images qu’ils donnent de la matière réelle. Certains auteurs ont fait le rapprochement avec l’impossibilité de connaître la « chose en soi », qui serait au-delà de la connaissance du phénomène (une interaction entre réalité observée et observateur), thèse reprenant apparemment celles du philosophe allemand Kant et qui serait à l’origine du positivisme philosophique qui a eu cours en particulier aux débuts de la physique quantique.

Rappelons que le positivisme en physique (représenté dans la physique quantique par l’école de Copenhague) a consisté à dire que l’on ne peut qu’étudier les phénomènes et en déduire des règles probabilistes, mais pas décrire ce qui se passe dans la réalité, laquelle est sujette à caution. L’expérience ne nous dirait rien, selon cette thèse, sur la réalité de la matière. Par exemple, si nous détectons un électron, cela ne veut pas dire qu’il y aurait un électron si on ne faisait pas ce qu’il faut pour le détecter !!!! C’est une remise en cause fondamentale de la possibilité de comprendre le monde….

Le physicien quantique Werner Heisenberg explique que c’est la séparation radicale entre l’« objet » et l’observateur à travers ses appareils de mesure qui est illusoire :

« En physique classique, la science partait de la croyance - ou devrait-on dire de l’illusion ? - que nous pouvons décrire le monde sans nous faire en rien intervenir nous-mêmes. [...] La théorique quantique ne comporte pas de caractéristiques vraiment subjectives, car elle n’introduit pas l’esprit du physicien comme faisant partie du phénomène atomique ; mais elle part de la division du monde entre « objet » et reste du monde, ainsi que du fait que nous utilisons pour notre description les concepts classiques. Cette division est arbitraire. »

Le physicien quantique Werner Heisenberg expose ainsi ce retour philosophique à Kant dans « La partie et le tout, le monde de la physique atomique » :

« Mécanique quantique et philosophie de Kant »

« Le cercle de collaborateurs que je m’étais créé à Leipzig s’élargit rapidement au cours des années. (…) Le suisse Félix Bloch apportait des résultats permettant de comprendre les propriétés électriques des métaux ; le Russe Landau et l’Allemand Peierls discutaient des problèmes mathématiques de l’électrodynamique quantique ; Friedrich Hund mettait au point la théorie de la liaison chimique ; Edward Teller calculait les propriétés optiques des molécules. Carl von Weizsäcker, alors âgé de dix-huit ans, vint également adhérer à ce groupe. Pour sa part, il apportait une note philosophique aux discussions ; bien qu’il étudiât la physique, on sentait que, à chaque fois que les problèmes physiques traités dans notre séminaire débouchaient sur des problèmes de philosophie ou de théorie de la connaissance, il écoutait avec une attention toute particulière, et participait alors à la discussion avec beaucoup de passion. L’occasion d’avoir de nombreuses discussions philosophiques se présenta en particulier un ou deux jours plus tard, lorsqu’une jeune philosophe, Grete Hermann, vint nous rejoindre à Leipzig ; elle désirait en effet discuter avec les physiciens atomistes de leurs affirmations philosophiques – affirmations que, de prime abord, elle jugeait fausses. Grete Hermann avait étudié et travaillé sous la direction du philosophe Nelson à Göttingen ; là-bas, elle avait reçu une formation basée sur les schémas de pensée de la philosophie kantienne telle qu’elle avait été interprétée par le philosophe et naturaliste Fries au début du 19ème siècle. C’était l’une des exigences de l’école de Fries – et par conséquent aussi celle de Nelson – que les réflexions philosophiques devaient avoir le même degré de rigueur que celui exigé par les mathématiques modernes. Effectivement, Grete Hermann pensait être en mesure de prouver en toute rigueur que la loi de causalité – dans la forme que lui avait donnée Kant – devait rester entièrement valable. La nouvelle mécanique quantique, cependant, remettait tout de même en question, dans une certaine mesure, cette forme de la loi de la causalité ; et c’est sur ce point que la jeune philosophe était décidée à mener le combat jusqu’au bout. La première discussion qu’elle eut à ce sujet, avec Carl von Weizsäcker et moi-même a pu commencer par la remarque suivante : « Dans la philosophie de Kant, la loi de causalité n’est pas une affirmation empirique qui pourrait être soit justifiée soit réfutée par l’expérience ; elle est au contraire la condition de toute expérience, elle fait partie de ces catégories de pensée que Kant appelle « a priori ». En effet, les impressions sensorielles qui nous sont communiquées par le monde extérieur ne constitueraient qu’un ensemble subjectif de sensations, auxquelles ne correspondrait aucun objet, s’il n’existait pas une règle en vertu de laquelle les impressions résultent d’un processus qui les a précédées. Cette règle, à savoir la connexion univoque entre la cause et l’effet, doit donc être admise a priori si l’on veut affirmer que l’on a éprouvé ou expérimenté quelque chose, que ce soit un objets ou un processus. D’un autre côté, la science traite d’expériences, et précisément d’expériences objectives ; seules les expériences qui peuvent également être contrôlées par d’autres, qui sont donc objectives dans ce sens précis, peuvent faire l’objet de la science. Il s’ensuit obligatoirement que toute science doit supposer la loi de causalité, et que la science ne peut exister que dans la mesure où la loi de causalité existe. Cette loi est donc en un certain sens l’outil de notre pensée, à l’aide duquel nous essayons de transformer le matériau brut de nos impressions sensorielles en expérience. Et ce n’est que dans la mesure où nous réussissons à effectuer cette transformation que nous possédons un objet pour notre science. Comment peut-il donc se faire que la mécanique quantique tende d’un côté à rendre moins stricte la loi de causalité, et d’un autre côté prétende encore rester une science ? »

Werner Heisenberg explique que c’est la séparation radicale entre l’« objet » et l’observateur à travers ses appareils de mesure qui est illusoire :

« En physique classique, la science partait de la croyance - ou devrait-on dire de l’illusion ? - que nous pouvons décrire le monde sans nous faire en rien intervenir nous-mêmes. [...] La théorique quantique ne comporte pas de caractéristiques vraiment subjectives, car elle n’introduit pas l’esprit du physicien comme faisant partie du phénomène atomique ; mais elle part de la division du monde entre « objet » et reste du monde, ainsi que du fait que nous utilisons pour notre description les concepts classiques. Cette division est arbitraire. »

Le fait que l’objet « en soi » est inaccessible à notre connaissance et que nous intervenons de façon active dans tout acte de connaissance était déjà au centre de la philosophie d’Emmanuel Kant. Les tenants de l’école de Copenhague vont conclure du fait que l’on n’a jamais observé quoi que ce soit indépendamment d’une mesure (soit par les cinq sens soit à travers les appareils de mesure qui en sont le prolongement) que parler de l’évolution d’un système entre des mesures n’a pas de sens.

Werner Heisenberg résume la position d’Albert Einstein qui s’opposait à l’interprétation de Copenhague ainsi :

« Cette interprétation [dit Einstein] ne nous décrit pas ce qui se passe, en fait, indépendamment des observations, ou pendant l’intervalle entre elles. Mais il faut bien qu’il se passe quelque chose, nous ne pouvons en douter ; [...] Le physicien doit postuler qu’il étudie un monde qu’il n’a pas fabriqué lui-même et qui est présent, essentiellement inchangé, si le scientifique est lui-même absent. »

Werner Heisenberg répond :

« L’on voit facilement que ce qu’exige cette critique, c’est encore une fois la vieille ontologie matérialiste. Mais quelle peut être la réponse du point de vue de l’interprétation de Copenhague ? [...] Demander que l’on « décrive ce qui se passe » dans le processus quantique entre deux observations successives est une contradiction in adjecto, puisque le mot « décrire » se réfère à l’emploi des concepts classiques, alors que ces concepts ne peuvent être appliqués dans l’intervalle séparant deux observations [...] L’ontologie du matérialisme reposait sur l’illusion que le genre d’existence, la « réaliste » directe du Monde qui nous entoure, pouvait s’extrapoler jusqu’à l’ordre de grandeur de l’atome. Or, cette extrapolation est impossible. »

Einstein critique ainsi cette attitude courante à l’époque chez les physiciens quantiques :

« A la source de ma conception, il y a une thèse que rejettent la plupart des physiciens actuels (école de Copenhague) et qui s’énonce ainsi : il y a quelque chose comme l’état "réel" du système, quelque chose qui existe objectivement, indépendamment de toute observation ou mesure, et que l’on peut décrire, en principe, avec des procédés d’expression de la physique.  » (dans "Remarques préliminaires sur les concepts fondamentaux").

La position d’Einstein en philosophie de la connaissance est assez personnelle : il défend en même temps un réalisme qui fait de la matière une entité indépendante de l’homme et de l’expérience, existant en dehors de nos capacités de l’appréhender et même de l’observer mais il fait aussi des catégories humaines pour connaître le monde une nécessité intellectuelle pour l’homme d’une pensée indépendante de cette réalité matérielle. Et cependant, il considère que les deux domaines ne font qu’un :

« Nous devons en premier lieu faire remarquer qu’il n’est pas possible de faire une distinction entre les impressions sensibles et les représentations, ou, du moins, il n’est pas possible de le faire avec une certitude absolue… Nous considérerons les expériences sensibles comme des expériences psychiques d’un genre spécial. Je crois que le premier pas pour poser « un monde extérieur réel » est la formation du concept d’objet matériel, et même d’objets matériels de diverses espèces. De la multitude de nos expériences sensibles nous prenons, mentalement et arbitrairement, certains complexes d’impressions sensibles qui répètent souvent (en partie en liaison avec des impressions sensibles qui sont interprétées comme signes d’expériences sensibles d’autres personnes), et nous leur associons le concept d’objet corporel. Considéré du point de vue logique, ce concept n’est pas identique à la totalité des impressions sensibles à laquelle il se rapporte ; c’est une création arbitraire de l’esprit humain (ou animal). D’autre part, ce concept doit sa signification et sa justification exclusivement à la totalité des impressions sensibles que nous associons avec lui. Le second pas consiste dans le fait que dans notre pensée (qui détermine notre attente) nous attribuons à ce concept d’objet matériel une signification qui est à un haut degré indépendante des impressions sensibles, qui lui ont originairement donné naissance. C’est ce que nous voulons dire quand nous attribuons à l’objet matériel « une existence réelle ». La justification d’une telle assertion repose exclusivement sur le fait qu’au moyen de tels concepts et des relations mentales établies entre eux, nous sommes capables de nous orienter dans le labyrinthe des impressions sensibles… Le fait même que la totalité de nos expériences sensibles est telle qu’au moyen de la pensée (opération avec des concepts, création et emploi de relations fonctionnelles entre eux, coordination d’expériences sensibles à ces concepts) elle peut être mise en ordre, ce fait, dis-je, ne peut que nous étonner et nous ne le comprendrons jamais. On peut dire que « l’éternel mystère du monde est sa compréhensibilité. » (Einstein dans « Conceptions scientifiques »)

Il écrit également dans « L’évolution des idées en physique » : « Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que cette image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel. C’est une des grandes choses accomplies par Kant d’avoir reconnu qu’il n’y aurait pas de sens de poser un monde extérieur réel sans cette compréhensibilité. »

La physique quantique a remis au goût des physiciens les discussions du philosophe Kant mais, en fait, la discussion menée par l’Ecole de Copenhague contre Einstein est bien différente du point de vue du philosophe Kant.

Kant affirme que ce qui caractérise le fondement même de la réalité est la constance, l’identité, la positivité, alors que la matière qui interagit est changeante, contradictoire, jamais identique à elle-même.

Kant estime que les fondements sont forcément en logique formelle (principe d’identité, tout égal à la somme des parties, principe de non contradiction, …). La physique quantique donne de multiples exemples du contraire. Kant pense que le changement d’une propriété en son contraire est impossible et que le changement interne n’existe pas spontanément, c’est-à-dire sans action extérieure. La physique quantique en donne aussi de multiples exemples.

Ainsi, le noyau radioactif se décompose spontanément, le proton se change en neutron au sein du noyau atomique de manière tout aussi spontanée, l’atome émet du rayonnement même s’il n’est pas stimulé, la matière se change en énergie et inversement, la matière et la lumière s’échangent, le proton saute spontanément entre ses différents états, de même que le neutrino, pour ne prendre que des exemples. La simultanéité des contraires existe, n’en déplaise à Kant : matière et lumière sont à la fois onde et corpuscule, pourtant deux contraires. L’univers est à la fois matière et lumière. Le vide quantique est à la fois matière et antimatière. Les contraires coexistent en physique quantique à tous les niveaux. Le tout n’est pas la somme des parties, comme le montrent les composants de l’atome. La particule ou l’atome n’est jamais dans un seul état mais dans une superposition d’états. Et, si l’expérience pose problème, ce n’est pas parce qu’elle n’atteindrait nullement à la réalité de ces états mais parce qu’elle va trouver un seul de ces états potentiels superposés et que l’on ne peut pas savoir d’avance lequel. L’existence de la superposition d’état de tous les systèmes quantiques va complètement à l’encontre de la philosophie de Kant selon lequel toute chose est dans un seul état et ne peut avoir plusieurs états contradictoires en son sein.

L’interaction entre matière et observateur ne pose pas le problème que soulevait Kant (celui d’une frontière étanche entre la réalité pure et le phénomène) mais celui d’une frontière traversable entre deux niveaux d’organisation du réel, le niveau quantique et celui, macroscopique, où les effets quantiques se dissipent (décohérence).

Il y a bien une illusion mais elle n’est pas au niveau quantique : c’est celle de la chosification à notre échelle par la masse qu’on croyait attachée à la matière, par la position et la vitesse qu’on croyait décrire continûment le mouvement, par la forme qu’on croyait également inséparable de la matière. Ce n’est pas l’observation au niveau quantique qui perturbe les connaissances sur la matière mais l’observation à notre échelle qui modifie les phénomènes sous-jacents au niveau des particules. C’est très différent et cela n’apporte nullement de l’eau au moulin de la conception de Kant.

L’univers matériel n’est pas fait que de matière puisqu’il y a également l’énergie (ou les interactions). Il n’est pas fait que de matière telle que nous la voyons à notre échelle, celle dont nos appareils sont faits : la matière possédant une masse inerte. Le fondement de l’univers est le vide quantique reposant sur de la matière (et de l’antimatière) sans masse inerte et que l’on appelle matière virtuelle.

Il y a de nombreuses différences entre les problèmes philosophiques que soulevait Kant à son époque et ceux soulevés par la physique quantique, même si on relève un point de convergence : la mise en avant des phénomènes comme base de la science et pas de possibilité de connaissance de l’objet lui-même. Kant distingue le sensible (du domaine de l’expérience) de l’intelligible (du domaine du savoir sur la nature) et il les oppose diamétralement. Il rejoint de nombreux physiciens quantiques dans leur renoncement à interpréter la nature et leur acceptation d’une limitation à seulement exposer les résultats des expérimentations, en considérant que la science n’ira pas plus loin dans la connaissance de l’univers réel.

« Les particules ne sont pas des objets identifiables. (...) elles pourraient être considérées comme des événements de nature explosive (...) On ne peut pas arriver – ni dans le cas de la lumière ni dans celui des rayons cathodiques - à comprendre ces phénomènes au moyen du concept de corpuscule isolé, individuel doué d’une existence permanente. » écrit le physicien Erwin Schrödinger dans « Physique quantique et représentation du monde ».

L’une des hypothèses découlant des problèmes posés par la physique quantique est que la "particule" n’est rien d’autre qu’un phénomène issu d’un niveau d’organisation inférieur, mais ce niveau ne peut pas être constitué d’objets du type matière/lumière, la question dite des "paramètres cachés" ayant été résolue négativement. C’est donc le vide et les particules virtuelles qui seraient le fondement du phénomène émergent de matière/lumière. Reste à concevoir, donc à philosopher sur, cette émergence...

C’est dans le vide quantique qu’existe l’espace-temps désordonné qui fonde l’ensemble de ces transformations. Il contient en effet des fluctuations d’énergie sur des temps très courts, des temps pendant lesquelles aucune mesure ne peut être faite par des instruments à notre échelle. On ne « voit » pas les fluctuations du vide mais elles sont cependant prouvées par les altérations des mesures et l’existence des phénomènes quantiques. Et ces fluctuations, comme tous les phénomènes ondulatoires, ont une apparition de type corpusculaire : des électrons, des positons, des photons, des quarks, des gluons, etc, corpuscules qui existent, eux aussi, sur des durées extrêmement brèves. La mise en évidence de l’existence des couples d’électrons et positons virtuels (appelée polarisation du vide) est réalisée par la présence de particules durables (dites particules « réelles », bien qu’elles n’aient pas plus de réalité que celles du virtuel, au contraire).

Certes, la physique quantique pose de nombreux problèmes philosophiques. Mais ce n’est pas spécialement l’observateur-homme qui est en cause. Ce que décrit cette physique, ce n’est pas les objets matériels mais leurs interactions, ce qui est très différent. Et cela pour une raison fondamentale : les objets matériels, tels que nous les concevons à notre échelle, ne sont qu’un effet (on peut même dire une illusion) produite par les phénomènes microscopiques, eux-mêmes produits par un niveau encore inférieur qui est le vie quantique. La matière est une émergence de structure au sein du vide. Cela signifie qu’elle fait apparaître et disparaître des propriétés. Ces propriétés ne sont donc pas attachées à des objets fixes. L’électron n’est jamais le même. Ce n’est pas une chose, au sens où nous l’entendons comme une table ou un arbre, mais une propriété qui se conserve au travers de sauts entre des particules virtuelles, effectués grâce à des photons virtuels.

Dualité onde/corpuscule, superposition d’états, saut d’un état à un autre, discontinuité causale, pas de tiers exclus : s’il y a une philosophie qui est suggérée par la physique quantique, c’est bien plus celle de Hegel, la pensée dialectique que celle de Kant, la pensée critique.

Dire qu’il n’existe que la matière, c’est poser un monde sans contradiction dialectique : s’il y a des corpuscules, il faut des ondes, s’il y a des objets matériels, il faut des champs, s’il y a de la matière de masse inerte, il y a aussi de l’énergie sans masse, s’il y a de la matière, il y a aussi de l’antimatière. Jamais la physique ne parvient à un principe unique car il fonderait un monde mort, sans dynamique, sans histoire, sans changement ni mouvement…

Des structures émergentes au lieu d’objets fixes

Pourquoi la physique quantique nous pose autant de problèmes philosophiques ?

La fin de la mystification de la matière physique, ou chosification

La physique de la matière et la philosophie dialectique

Le phénomène quantique

Le concept d’état quantique : un nouveau regard sur d’anciens phénomènes

Le corps matériel et l’objet de la physique quantique

Contre l’empirisme : La science se passe-t-elle de théoriser et se limite-t-elle à constater les faits ?

Matière et vide quantique

Le Matérialisme historique et le principe du phénomène social

Le « phénomène » en philosophie

Phénomène est tiré du grec phainomenon, « ce qui apparaît » (de phainestai, « être visible », « apparaître »). Tout fait qui se manifeste aux sens ou à la conscience. La philosophie grecque a été une des philosophies antiques à distinguer le monde observé du monde réel, notamment Platon dans le mythe de la caverne (dans « Phèdre »).

Jean-Jacques Szczeciniarz écrit ainsi dans « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences », sous la direction de Dominique Lecourt :

« C’est d’abord dans le cadre d’une analyse de la perception que l’analyse du phénomène s’est développée. Les témoignages les plus significatifs relatifs à la nature du phénomène chez les Anciens ont été conservés par Platon et Aristote. Platon emprunte cette théorie de la perception à Empédocle (dans « Timée ») et à Protagoras (dans « Théétète »). Aristote connaît cet examen par Platon de la thèse de Protagoras (dans « Métaphysique ») et la reproduit pour la critiquer. Tous ces témoignages présentent l’image concordante du phénomène comme une réalité physique engendrée dans l’espace intermédiaire entre le sens et l’objet sensible par la disposition du sens et par la nature de l’objet… D’où le fait que le phénomène est un être relatif. »

La distinction fondamentale introduite par la notion de « phénomène » est celle entre la matière qui semble observée au travers des observations et « la chose-matière ». Le phénomène n’est pas l’objet. Personne n’observe directement l’objet matériel et il ne peut être ensuite qu’une reconstitution de notre cerveau à l’aide de concepts.. En sciences, réalité susceptible d’être observée et d’être étudiée isolément (exemple : un phénomène biologique). Chez Kant (par opposition à noumène), c’est tout ce qui est l’objet d’une expérience sensible, donc le réel tel que nous pouvons l’appréhender à travers les formes a priori de l’espace et du temps.

Le phénomène, affirme Kant, est ce qui apparaît dans le temps ou dans l’espace et est un objet d’expérience. Du coup, l’objet, manifesté comme au travers du phénomène, est différent de l’objet en soi. D’autre part, sans l’entendement, seul capable, en se constituant une opinion au travers de concepts et de raisonnements d’origine purement humaine, de penser à titre d’objets les choses qui apparaissent à nos sens, le phénomène ne saurait être fondé. La chose en soi persiste en tant que chose inconnue dont seule la constitution phénoménale est appréhendée.

Kant (dans « Critique de la raison pure ») :

« On nomme phénomène l’objet indéterminé d’une intuition empirique... Les phénomènes sont les seuls objets qui puisent nous être donnés immédiatement et ce qui en eux se rapporte immédiatement à l’objet s’appelle intuition et le phénomène qui est liée à une conscience s’appelle perception… Les phénomènes ne sont que des représentations de choses dont nous ne savons pas ce qu’elles peuvent être en soi. En qualité de simples représentations, ils ne sont soumis absolument à aucune loi de liaison, si ce n’est à celle que prescrit le pouvoir qui relie... J’appelle matière dans le phénomène ce qui correspond à la sensation ; mais ce qui fait que le divers du phénomène est coordonnée dans l’intuition selon certains rapports, je l’appelle forme du phénomène… Toutes les perceptions possibles et donc tout ce qui peut arriver à la conscience empirique, c’est-à-dire tous les phénomènes de la nature, quant à leur liaison, doivent être soumis aux catégories, et la nature dépend de ce catégories comme du fondement originaire de sa conformité nécessaire à la loi… Si donc ce qui doit être considéré comme phénomène dans le monde sensible a aussi en lui-même un pouvoir, qui n’est pas un objet d’intuition sensible, mais par lequel, cependant, il peut être cause de phénomènes, on peut alors considérer la causalité de cet être sous ces deux points de vue, comme intelligible quant à son action, ou comme causalité d’une chose en soi, et comme sensible quant aux effets de cette action, ou comme causalité d’un phénomène dans le monde sensible… Si, comme il convient, nous ne considérons les objets des sens que comme de simples phénomènes, cependant nous reconnaissons aussi par là qu’ils ont comme fondement une chose en soi, bien que nous ignorions comment elle est constituée en elle-même… La matière de tout phénomène ne nous est donnée qu’a posteriori. C’est ce qui fait que le divers du phénomène est coordonné dans l’intuition selon certains rapports. Il faut que la forme se trouve a priori dans l’esprit, toute prête à s’appliquer à tous, et il faut par conséquent, qu’elle puisse être considérée indépendamment de toute la sensation »

Le phénomène

Le noumène

La chose en soi

Le noumène paraît donc d’abord s’opposer chez Kant au phénomène, comme l’intelligible au sensible chez Platon. Toutefois, le noumène kantien est un concept essentiellement problématique et négatif : on appellerait « noumènes », lit-on dans la Critique de la raison pure, des choses qui seraient à la fois de purs objets de l’entendement et donnés en tant que tels à une intuition mais non à l’intuition sensible. Ils seraient donc l’objet d’une intuition intellectuelle, qui, pour Kant, à la différence de Platon, n’est pas la nôtre, et dont nous ne pouvons même pas concevoir la possibilité. On voit le paradoxe : le noumène kantien, c’est-à-dire l’« intelligible », est de fait l’inconcevable. L’être humain se voit refuser, dans la philosophie kantienne, tout contact direct et intuitif avec l’Idée. Sensible et finie, sa faculté de connaître est limitée. La contrepartie positive de cette limitation se dévoile dans la philosophie morale. Avant d’aborder ce point, quelques distinctions terminologiques s’imposent : on assimile, en effet, chez Kant, en tant qu’ils s’opposent au phénomène, le noumène, la chose en soi et l’objet transcendantal. Il convient cependant de les distinguer : la chose en soi est la chose indépendamment de toute relation à un acte de connaissance quelconque. C’est une sorte d’absolu insaisissable.

La notion de phénomène désigne, en effet, pour Kant, tout objet d’expérience possible, c’est-à-dire ce que les choses sont pour nous, relativement à notre mode de connaissance, par opposition au noumène, la chose en soi, que l’esprit peut, certes, penser, mais non pas connaître.

Kant estime que le phénomène n’est pas le monde car il contient l’intentionnalité proprement humaine qui modifie en profondeur la réalité. C’est cette remarque qui amène certains physiciens quantiques, surtout à ses débuts dans sa version dite de Copenhague, à se revendiquer de la philosophie de Kant pour récuser toute version, raisonnée en logique formelle et causale, de la physique quantique.

Kant affirme que ce qui caractérise le fondement même de la réalité est la constance, l’identité, la positivité, alors que la matière qui interagit est changeante, contradictoire, jamais identique à elle-même. Kant estime que les fondements sont forcément en logique formelle (principe d’identité, tout égal à la somme des parties, principe de non contradiction, …). La physique quantique donne de multiples exemples du contraire. Kant pense que le changement d’une propriété en son contraire est impossible et que le changement interne n’existe pas spontanément, c’est-à-dire sans action extérieure. La physique quantique en donne aussi de multiples exemples.

Kant affirme : « Quand nous nous tournons vers le monde, quand la pensée se dirige sur le monde externe » (pour la pensée, le monde donné intérieurement est aussi externe), « quand nous nous tournons vers lui, nous le transformons en un phénomène ; c’est l’activité de notre pensée qui ajoute à l’au-delà tant de déterminations : le sensible, les déterminations réflectives, etc. Seule notre connaissance est phénomène, le monde, en soi, absolument vrai ; seule, notre application, notre comportement le ruine pour nous : ce que nous lui faisons ne vaut rien. Ce qui le rend non-vrai, c’est le fait que nous y introduisons une masse de déterminations. »

Le point de vue de Hegel est radicalement différent, voire opposé.

En affirmant que « Les objets dont nous avons immédiatement connaissance sont de simples phénomènes, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de fondement de leur être en eux-mêmes mais dans un Autre. » Hegel reconnaît dans « Science de la Logique » que Kant a eu le mérite de poser un problème qui a un fondement. Mais il le résout de manière quasiment opposée…

Pour Hegel, en effet, le monde va au-delà des phénomènes, au-delà même des lois qui les décrivent :

« La loi ne va pas au-delà du phénomène. Au contraire, le royaume des lois est l’image "calme" du monde existant ou émergeant. »

Ou encore :

« Une expérience qui repose sur une induction est admise comme valable bien qu’on reconnaisse que la perception n’est pas achevée ; mais ce qu’on peut seulement admettre, c’est qu’on ne peut produire aucune instance à l’encontre de cette expérience, dans la mesure où elle est vraie en soi et pour soi. »

Pour Hegel, cela va bien plus loin que les limites de l’observation humaine. C’est l’étude du monde des résultats qui est limitée. Les états finaux ne contiennent pas toute la réalité :

« Le fonds de la chose n’est pas épuisé dans la fin, mais dans tout son accomplissement. Le "résultat" atteint n’est pas le tout concret ; il ne l’est qu’avec le processus dont il est le terme. La fin prise indépendamment du reste est l’universel mort, tout comme la tendance n’est qu’un simple effort, encore privé de réalisation ; et le résultat nu est le cadavre que la tendance a laissé derrière elle. (...) Saisir la chose, c’est l’exposer dans son développement. (...) Le phénomène est un processus d’avènement et de disparition, qui lui-même n’advient ni ne disparaît, mais est en soi et constitue l’actualité et le mouvement de la vérité vivante. »

Pour Hegel, il n’y a pas de matière sans transformation, sans histoire, sans développement.

« Ce qui se meut, c’est la contradiction. (...) C’est uniquement parce que le concret se suicide qu’il est ce qui se meut. » affirme G.W.F Hegel, dans sa préface à la « Phénoménologie de l’esprit ». « Plusieurs choses sont en interaction par leurs propriétés. (...) Le phénomène est dans l’unité de l’apparence et de l’existence. Cette unité est la loi du phénomène. La loi est donc le positif dans la médiation de ce qui apparaît. C’est le reflet du phénomène dans son identité avec lui-même. Cette identité, le fondement du phénomène qui constitue la loi, est un moment propre du phénomène... La loi est donc non au-delà du phénomène, mais présente en lui immédiatement. Le royaume des lois est le reflet tranquille du monde existant ou phénoménal. » dit encore Hegel dans "La doctrine de l’Essence". Et il rajout dans « Science de la Logique » : « Ce qui se contredit ne se résout pas en zéro, en néant abstrait, mais essentiellement en la négation de son contenu particulier ; autrement dit encore, une telle négation n’est pas complète négation, mais négation de la chose déterminée (...) le résultant, la négation, étant négation déterminée, a un contenu. (...) Elle s’est enrichie de sa négation, (...) elle est l’unité d’elle-même et de son opposé. » « Une chose n’est donc vivante que pour autant qu’elle renferme une contradiction et possède la force de la saisir et de la soutenir. Mais, lorsqu’un existant est incapable, dans sa détermination positive, de passer à la détermination négative et de les conserver l’une dans l’autre, autrement dit lorsqu’il est incapable de supporter à l’intérieur de lui-même la contradiction, il n’est pas une unité vivante, ... mais s’effondre et succombe à la contradiction. (...) Il résulte de l’examen de la nature de la contradiction que lorsqu’on dit d’une chose qu’elle renferme une contradiction, on ne signifie pas par là qu’elle est endommagée, défectueuse ou fautive. Toute détermination, tout concret, tout concept constituent essentiellement une unité des moments différents et différenciables, qui deviennent contradictoires par la différence déterminée essentielle qui les sépare. » (Hegel dans "Science de la logique")

Comme Kant, Hegel pense que la raison conduit la conscience pour adapter à des phénomènes particuliers des catégories universelles. Toutefois, ce processus n’est pas lisse et comporte toujours un élément d’incertitude et d’imprécision, puisque les objets existent dans une gamme de variations telles qu’il est difficile de les faire correspondre à des catégories universelles. Ainsi, dans la mesure où la conscience est orientée vers les catégories stables de la pensée, il est aussi conscient d’un ensemble de normes régissant la façon dont les phénomènes se conformer à ces catégories. Ces normes, ou lois de la pensée, ne résident ni dans les objets, ni dans l’esprit, mais dans une troisième dimension, dans le “tout social organisé”. Pour chacun, la conscience de soi appartient à la conscience de soi collective. Les lois de la pensée, de la morale et les conventions appartiennent à la vie sociale. Cet ensemble de lois régissant la conscience collective, Hegel le nomme « Esprit ». L’Esprit est le lieu de l’ordre éthique, des lois et des coutumes. Les individus interprètent et agissent selon les lois et coutumes de manière individuelle, mais ils le font dans le respect de cet esprit communautaire. La vie éthique a deux manifestations. Tout d’abord, elle est le fondement des actions des individus. Deuxièmement, elle s’extériorise dans ce qu’on appelle la culture et la civilisation. Ces deux moments de l’esprit éthique, ou vie éthique, sont en tension l’un avec l’autre. Les Lumières, par exemple, s’exprime par l’individualisme, mais dans sa forme la plus extrême, l’individualisme se traduit par le despotisme et le terrorisme politique.

La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, publiée en 1807, est fondée sur une intuition philosophique précieuse : la conscience n’est pas une institution achevée, elle se construit, se transforme pour devenir autre qu’elle-même. A partir de cette intuition, Hegel retrace l’épopée de la conscience au travers de ses différents stades, l’évolution de la conscience, depuis la conscience sensible jusqu’à l’esprit absolu. La Phénoménologie de l’Esprit est ainsi l’histoire de la conscience dans le monde vécu. La philosophie de Hegel est une phénoménologie dans la mesure où il s’intéresse au monde tel qu’il apparaît pour une conscience, depuis la conscience naïve jusque la raison. Cette science des phénomènes vise à dégager l’essence des choses du monde.

Dans son « Introduction à la Petite Logique », Hegel expose :

« L’on accordera sans difficulté que l’esprit trouve des contradictions dans le monde phénoménal, c’est-à-dire que l’esprit trouve des contradictions dans le monde phénoménal, c’est-à-dire dans le monde tel qu’il apparaît à la pensée subjective, à la sensibilité et à l’entendement… On peut établir comme fait que toute connaissance et tout principe immédiat contient une médiation, et la doctrine de la science immédiate demanderait en vain des objections à l’entendement pour la détruire. C’est, en effet, le propre de l’entendement vulgaire de séparer l’élément immédiat et l’élément médiat de la connaissance, et de leur attribuer à chacun une existence indépendante et absolue, ce qui fait qu’il se trouve en présence d’une difficulté insurmontable lorsqu’il veut les unir…. »

Il rajoute, dans « Science de la Logique » :

« La loi n’est pas au-delà du phénomène, mais présente en lui directement ; le domaine des lois est le reflet tranquille du monde existant ou phénoménal. Mieux, les deux sont une totalité, et le monde existant est lui-même le domaine des lois qui, en tant qu’être posé ou dans l’indépendance qui se résout elle-même de l’existence. L’existence retourne dans la loi, en tant que son fondement ; le phénomène contient les deux, la raison simple et le processus dissolvant de l’univers phénoménal, dont le fondement est l’essentialité… Le domaine des lois est, il est vrai, la vérité de l’entendement, vérité dont le contenu est la distinction qui se trouve dans la loi ; mais le domaine des lois n’est en même temps que sa première vérité, et elle n’épuise pas le phénomène. »

Une idée développée également par Hegel dans « Propédeutique philosophique » :

« La loi du phénomène est son reflet tranquille, général. Elle est un rapport médiateur des déterminations générales permanentes dont les distinctions sont extérieures à la loi. La généralité et la permanence de ce rapport médiateur conduisent à la nécessité de la loi ; mais sans que la distinction soit déterminée en elle-même ou en interne, de façon qu’une détermination soit immédiatement dans le concept de l’autre. »

15 Messages de forum

  • L’interprétration de l’école de Copenhague rapportée par Werner Heisenberg dans « Physique et philosophie » :

    « L’observation elle-même change de façon discontinue la fonction de probabilité ; elle choisit entre tous les phénomènes possibles celui qui a lieu en fait. Etant donné que, par l’observation, notre connaissance du système a changé de façon discontinue, sa représentation mathématique a également subi un changement discontinu, et nous parlons de saut « quantique »… Par conséquent, la transition du « possible » au « réel » a lieu pendant l’acte d’observer. Si nous voulons décrire ce qui se passe au cours d’un phénomène atomique, il faut que nous nous rendions compte que le terme « se passe » ne s’applique qu’à l’observation et non à l’état des choses entre deux observations ; il s’applique à l’acte physique d’observer et non à l’acte psychologique et nous pouvons dire que la transition du « possible » au « réel » se produit dès que l’interaction de l’objet avec la jauge de mesure (donc avec le reste du monde) est entrée en jeu. »

    Répondre à ce message

  • A lire "Phénomènes sociaux totaux et dynamique sociale" de Georges Balandier  : lire ici

    Répondre à ce message

  • A lire “Le phénomène de l’idéologie dans la perspective interprétative.” de Roberto Miguelez : lire ici

    Répondre à ce message

  • Heisenberg rapporte son débat avec Einstein qui lui dit : « Vous savez que j’ai essayé de suggérer l’idée que l’atome tombe, pour ainsi dire subitement, d’un état d’énergie stationnaire à un autre, en émettant la différence d’énergie sous forme d’un paquet d’énergie ou encore quantum de lumière. Ceci serait un exemple particulièrement frappant de cette discontinuité dont j’ai parlé tout à l’heure. » Il lui répond ainsi : « Peut-être faudrait-il imaginer la transition d’un état stationnaire à un autre à peu près comme le passage d’une image à une autre dans certains films. « Et Einstein répondait : « Si votre théorie est juste, vous devrez me dire un jour ce que fait l’atome lorsqu’il passe d’un état à un autre en émettant de la lumière. » Heisenberg reconnaît ne pas connaître la réponse : « Lorsque l’électron (d’un atome) saute – dans le cas d’émission de rayonnement – d’une orbite à l’autre, nous préférons ne rien dire au sujet de ce saut : est-ce un saut est-ce un saut en longueur, un saut en hauteur ou quoi d’autre ? »

    Répondre à ce message

  • « Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de regarder, qui réforment du moins la première vision de sorte que ce n’est jamais la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation polémique ; elle confirme ou infirme une thèse antérieure. Naturellement dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments... Or les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toute part la marque théorique. »

    Gaston Bachelard

    Répondre à ce message

  • A lire "Hegel et la naturalisation de la dialectique"  : lire ici

    Répondre à ce message

  • Le physicien Niels Bohr, fondateur de l’école de Copenhague :

    « Le point décisif est ici d’avoir reconnu que toute tentative est vouée à l’échec, qui aurait pour but d’analyser à l’aide des méthodes et des concepts de la physique classique « l’individualité » des processus atomiques qui résulte de l’existence du quantum d’action, et cela parce qu’il est impossible de séparer nettement un comportement non perturbé des objets atomiques de leur interaction avec les instruments de mesure indispensables pour cette analyse. » (dans « Physique atomique et connaissance humaine »)

    Répondre à ce message

  • « Il est vrai que la question ontologique de savoir si les lois ultimes de la nature sont ou ne sont pas déterministes est indécidable, parce que des apparences déterministes peuvent résulter d’une régularité statistique et qu’inversement des apparences indéterministes peuvent traduire un phénomène de chaos déterministe. »


    Michel Bitbol

    dans "La mécanique quantique comme théorie des probabilités généralisée"

    Répondre à ce message

  • « Philosophie et science sont deux termes inséparables : car le propre de la pensée philosophique est de ne pas considérer les choses par leur côté extérieur et superficiel, mais dans leurs caractères essentiels et nécessaires. »

    (G.W.F Hegel dans « Esthétique »)

    Répondre à ce message

  • Marx dans Le Capital Livre III :

    « Toute science serait superflue s’il y avait coïncidence immédiate entre la forme phénoménale et l’essence des choses. »

    Répondre à ce message

  • Niels Bohr dans « Physique atomique et connaissance humaine » :

    « Il est plus correct dans une description objective, de ne se servir du mot phénomène que pour rapporter des observations obtenues dans des conditions parfaitement définies, dont la description implique celle de toute le dispositif expérimental. »

    Cohen-Tannoudji dans « La Matière-Espace-Temps » :

    « La définition de ces conditions d’observation implique la maîtrise complète de toutes les étapes de l’acte de mesure : la préparation du système et de l’appareil, la détermination de tous les états expérimentalement observables et la détection des signaux émis lors du couplage entre le système et l’appareil. Le phénomène quantique ainsi conçu est tout le contraire d’un événement passivement observé, c’est un fait expérimental consciemment construit et élaboré.

    Cette modification du statut des concepts des phénomènes… ne revient pas à nier l’existence d’une réalité objective, indépendante de l’observation. C’est simplement prendre acte du caractère non fiable des concepts classiques qui prétendent décrire directement la réalité indépendante. En théorie quantique, on ne renonce pas à l’objectivité ; l’objectivité est atteinte au prix de tout un travail, tout un cheminement. Aucun concept quantique, pris isolément, n’épuise la totalité de la réalité qui est l’objet de recherche, mais la part d’information que chaque concept quantique nous donne sur cette réalité est fiable, utilisable pour composer, avec d’autres concepts, des représentations de plus en plus fidèles de la réalité. De plus, selon l’idée fondamentale de la complémentarité, la réalité quantique ne peut être épuisée par une représentation unique, mais par une dualité de représentations, contradictoires l’une avec l’autre mais se complétant l’une l’autre.

    Répondre à ce message

  • Planck dans « Initiations à la physique » :

    « Il y a dans la nature des processus qui ne peuvent en aucune façon être réversibles. Si l’on pouvait, par exemple, rendre complètement réversible le phénomène de frottement par lequel le travail se transforme en chaleur, (…) la chaleur serait transformée en travail, et une fois cette transformation achevée aucun objet n’aurait subi, par ailleurs, de modification permanente. Si nous appelons irréversibles tous les phénomènes qui, comme les précédents, ne peuvent être inversés en aucune manière et réversibles tous les autres phénomènes, nous aurons exprimé tout l’essentiel du second principe de la thermodynamique en disant qu’il y a des phénomènes irréversibles dans la nature. Il s’ensuit que l’ensemble des changements qui ont lieu dans l’univers est tel qu’il en résulte une progression dans un sens déterminé. En d’autres termes, à chaque transformation irréversible, le monde fait un pas en avant dont il est impossible d’effacer la trace de quelque manière que l’on s’y prenne. »

    Stuart Kauffman dans « La complexité, vertiges et promesses » :

    « Ce qui qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles. Les lois qui gouvernent les systèmes émergents sont en relation avec les lois mathématiques des transition de phase survenant dans de tels systèmes, et plus généralement dans tout ce qui se passe à un niveau supérieur à celui des molécules individuelles. »

    Grégoire Nicolis dans « L’énigme de l’émergence » :

    « On appelle « émergence » une combinaison préexistante d’éléments préexistants produisant quelque chose de totalement inattendu. Un exemple classique de ce type de phénomène est celui de l’eau, dont les caractéristiques les plus remarquables sont totalement imprévisibles au vu de celles de ses deux composants, l’hydrogène et l’oxygène ; pourtant la combinaison des deux ingrédients donne naissance à quelque chose d’entièrement neuf. » expose le paléoanthropologue Ian Tattersall qui réfléchit à l’émergence du langage, car la sélection adaptive ne lui semble pas une bonne explication de son apparition : « l’apparition de la pensée symbolique ne semble nullement être le résultat d’une tendance opérant sur la longue durée, comme la sélection darwinienne l’exige. L’autre hypothèse est donc elle-ci : (...) cette innovation relève probablement de ce que l’on appelle l’émergence. » « Des phénomènes d’émergence se produisent dans toute une gamme de systèmes à l’échelle du laboratoire, depuis la mécanique des fluides jusqu’à la cinétique chimique, l’optique, l’électronique ou la science des matériaux. »

    Bernard Sapoval dans « Universalités et fractales » :

    « La percolation est des phénomènes critiques les plus simples. Un phénomène est dit critique pour caractériser le fait que les propriétés d’un système peuvent changer brusquement en réponse à une variation même très faible des conditions extérieures. Dans les conditions critiques, le système hésite entre deux états différents, il est instable et présente de grandes fluctuations. (…) Percolation vient du latin « percolare » : couler à travers. Dans la pratique courante, on sait faire du café avec un percolateur qui injecte de l’eau dans une poudre de café comprimé. (…) Pour obtenir du café, il faut qu’il y ait suffisamment de passage entre les grains pour laisser l’eau filtrer. L’eau peut ne pas passer, soit parce que des pores sont bouchés, soit parce que les connexions entre les pores sont bloquées. Pour avoir du café, il faut que l’eau puisse « percoler ». Il n’est pas si facile de faire du bon café. Vous pourriez penser qu’il n’y a qu’à diluer les grains et avoir des pores grands ouverts. Mais si les pores sont trop grands et contiennent trop d’eau, on extraira bien les arômes, mais le café sera trop dilué. Au contraire, si la poudre est trop serrée, on bouchera aléatoirement trop de pores et… plus de café. (…) La réalité nous en offre des illustrations spectaculaires. Ainsi les incendies de forêt en l’absence de vent. (…) La percolation a de nombreuses applications dans l’étude et la maîtrise des propriétés des matériaux hétérogènes comme les matériaux composites. »

    "Universalité et fractales" de Bernard Sapoval :

    "C’est dans le cadre très général des systèmes dynamiques non linéaires que se situe le phénomène si familier mais si difficile à élucider de la turbulence (...) Rien n’est plus commun que d’observer les tourbillons dans l’écoulement d’un fluide. Ce fluide peut être aussi bien un liquide comme l’eau d’un torrent, un gaz telle la sortie de vapeur d’un tuyau de cheminée. ce phénomène est si courant qu’il est difficile d’en mesurer toute la complexité. On sait que ce phénomène ne peut avoir lieu (apparition de tourbillons ou "turbulence") que si la vitesse du fluide autour d’un objet est suffisante. La turbulence apparaît aussi quand un fluide est soumis à une différence de température suffisante. C’est ce que l’on observe lorsque l’eau d’une casserole sur le feu est mise en mouvement à partir du moment où une différence de température suffisante existe entre le fond de la casserole et la surface de l’eau. une des démonstrations les plus étonnantes de l’existence d’une universalité du troisième type est l’expérience de Libchaber et Maurer sur l’approche de la turbulence chaotique à travers un chemin de bifurcations très proche de celui de l’application logistique. (...) Les exemple de turbulence sont nombreux dans la nature, ne serait-ce que quelques gouttes de lait versées dans une tasse de thé. La turbulence peut se décrire schématiquement comme un processus dissipatif dans lequel l’énergie cinétique du fluide est progressivement transférée depuis des tourbillons de grande taille vers les processus microscopiques de dissipation liés à la viscosité. Ce transfert se produit au moyen d’une cascade de tourbillons de taille plus petites. C’est à cette cascade qu’on pourra appliquer le concept de géométrie fractale."

    Marie Farge - Extraits de « Evolution des théories sur la turbulence développée », article de l’ouvrage collectif « Chaos et déterminisme » :

    « La mécanique hamiltonienne ne traite que des états stables, ou au voisinage de l’équilibre, et ne décrit que des phénomènes conservatifs donc réversibles, alors que les écoulements turbulents sont hautement instables et dissipatifs, donc irréversibles ; de plus, la dynamique classique a toujours raisonné à partir de systèmes composés de peu d’éléments en interaction et non d’un très grand nombre de degrés de liberté comme c’est le cas en turbulence développée. Si on regarde du côté des mathématiques, alors que la résolution d’équations différentielles linéaires ne pose guère de problèmes, elles n’ont pas le moyen de résoudre analytiquement les équations aux dérivées partielles non linéaires décrivant l’évolution des écoulements turbulents, ni même en général celui de prouver l’existence et l’unicité de leurs solutions. Enfin, pour comprendre les phénomènes physiques, la méthode suivie jusqu’à présent est le plus souvent réductionnisme, tandis que l’étude de la turbulence développée demande probablement une vision plus globale, dans la mesure où l’on ne peut plus dans ce cas isoler le comportement d’une partie de celui de l’ensemble. (…) Si l’écoulement est laminaire, c’est-à-dire non turbulent, son évolution est prévisible et l’information décrivant l’état du système au temps t est en principe suffisante pour connaître l’état de celui-ci pour tout temps. Le seul problème reste alors le fait que pour connaître l’état de l’écoulement au temps t, c’est-à-dire la position et la vitesse de tous les éléments fluides qui le composent, la quantité d’information est énorme et hors d’atteinte de nos appareils de mesure. Cette limitation de nos facultés d’observation n’a cependant pas de conséquence sur la prédictibilité de l’écoulement si celui-ci est laminaire. En effet, dans ce cas, si au temps t, on fait une erreur quant à la description de l’état du système, cette erreur reste la même pour tout temps, ou n’évolue que très lentement, car la dynamique d’un écoulement laminaire est stable. Elle n’amplifie pas exponentiellement l’erreur initiale et n’est donc pas « sensible aux conditions initiales ». Si, par contre, l’écoulement est turbulent, il en va tout autrement : le système est devenu très instable et sensible aux conditions initiales. »

    Edward Abramowski, Le Matérialisme historique et le principe du phénomène social :

    « Le principe du phénomène, dans son application à la sociologie, peut être exprimé dans deux propositions, qui, quoique contradictoires en apparence, sont néanmoins intimement reliées entre elles par l’unité de la pensée. La première est que l’homme est la seule réalité de la vie sociale, ce qui signifie que tous les processus sociaux se passent dans la conscience individuelle et ne se passent que là, où est à la fois leur source et la raison suffisante de leur existence ; le monde social n’en dépasse pas les limites, car elle est l’unique conscience ; il ne peut pas exister hors de l’homme, puisque l’homme, — comme être pensant, — est sa substance même. — Mais en même temps se pose la proposition inverse : la seule réalité, c’est l’élément social, l’individu n’étant qu’une systématisation accidentelle des phénomènes, une illusion provenant du domaine prépensif ; car ce qui constitue notre « moi » propre, ce que nous ressentons comme étant nous-même, c’est de la substance sociale ; toute notre vie intellectuelle, les états psychiques qui sont soumis à l’action de notre aperception, présentent une nature purement sociale ; quant à l’individualité elle s’oppose à eux, comme étant seulement ce qui constitue la matière intuitive pour l’action de notre aperception, des données d’une nature émotionnelle servant aux opérations de la pensée, et qui ne possèdent pour nous la valeur d’un phénomène réel qu’en tant qu’ils sont aperceptivement déterminés comme objet de la pensée. »

    Répondre à ce message

  • Gilles Cohen-Tannoudji :

    « C’est cette nouvelle conception des phénomènes qui est peut-être l’innovation la plus importante apportée par la théorie quantique. Les concepts quantiques ne se rapportent plus à l’objet en soi, mais ils se rapportent à des phénomènes. Un phénomène est une réalité physique placée dans des conditions bien définies d’observation. La définition de ces conditions d’observation implique la maîtrise complète de toutes les étapes de l’acte de mesure : la préparation du système et de l’appareil, la détermination de tous les états expérimentalement observables et la détection des signaux émis lors du couplage entre le système et l’appareil. Le phénomène quantique ainsi conçu est tout le contraire d’un événement passivement observé, c’est un fait expérimental consciemment construit et élaboré. Cette modification du statu des concepts marque une telle nouveauté par rapport à la démarche scientifique habituelle qu’elle a suscité de très nombreuses confusions et incompréhensions. Adapter les concepts à la description des phénomènes ne revient pas à nier l’existence d’une réalité objective, indépendante de l’observation. C’est simplement prendre acte du caractère non fiable des concepts classiques qui prétendent décrire directement la réalité indépendante. En théorie quantique, on ne renonce pas à l’objectivité ; l’objectivité est atteinte au prix de tout un travail, tout un cheminement. Aucun concept quantique, pris isolément, n’épuise la totalité de la réalité qui est l’objet de recherche, mais la part d’information que chaque concept quantique nous donne sur cette réalité est fiable, utilisable pour composer, avec d’autres concepts, des représentations de plus en plus fidèles de la réalité. De plus, selon l’idée fondamentale de la complémentarité, la réalité quantique ne peut être épuisée par une représentation unique, mais pas une dualité de représentations, contradictoires l’une avec l’autre mais se complétant l’une l’autre… L’être quantique n’est ni une onde ni un corpuscule, mais il peut être impliqué dans des phénomènes ondulatoires et dans des phénomènes corpusculaires, et c’est au travers de la complémentarité de ces deux catégories de phénomènes que peut se dessiner l’objectivité quantique. »

    Répondre à ce message

  • Niels Bohr dans « Physique atomique et connaissance humaine » :

    « On parle quelquefois, à ce propos, de perturbation du phénomène par l’observateur ou de création par les mesures d’attributs physiques des objets atomiques. De telles expressions risquent cependant de créer une confusion, car des mots comme phénomène et observation, attribut et mesure, sont employés ici d’une manière qui n’est compatible ni avec le langage courant, ni avec leur définition précise. Il est en effet plus correct, dans une description objective, de ne se servir du mot de phénomène que pour rapporter des observations obtenues dans des conditions parfaitement définies, dont la description implique tout le dispositif expérimental. »

    Claude Cohen-Tannoudji rajoute à cette citation dans « Matière-espace-temps » que « C’est cette nouvelle conception des phénomènes qui est peut-être l’innovation la plus importante apportée par la théorie quantique. Les concepts quantiques ne se rapportent plus à l’objet en soi, mais ils se rapportent à des phénomènes. Un phénomène est une réalité physique placée dans des conditions bien définies d’observation. La définition de ces conditions d’observation implique la maîtrise complète de toutes les étapes de l’acte de mesure : la préparation du système et de l’appareil, la détermination de tous les états expérimentalement observables et la détection des signaux émis lors du couplage entre le système et l’appareil. Le phénomène quantique ainsi conçu est tout le contraire d’un événement passivement observé, c’est un fait expérimental consciemment construit et élaboré. »

    Répondre à ce message

  • Niels Bohr dans « Physique atomique et connaissance humaine » :

    « On parle quelquefois, à ce propos, de perturbation du phénomène par l’observateur ou de création par les mesures d’attributs physiques des objets atomiques. De telles expressions risquent cependant de créer une confusion, car des mots comme phénomène et observation, attribut et mesure, sont employés ici d’une manière qui n’est compatible ni avec le langage courant, ni avec leur définition précise. Il est en effet plus correct, dans une description objective, de ne se servir du mot de phénomène que pour rapporter des observations obtenues dans des conditions parfaitement définies, dont la description implique tout le dispositif expérimental. »

    Claude Cohen-Tannoudji rajoute à cette citation dans « Matière-espace-temps » que « C’est cette nouvelle conception des phénomènes qui est peut-être l’innovation la plus importante apportée par la théorie quantique. Les concepts quantiques ne se rapportent plus à l’objet en soi, mais ils se rapportent à des phénomènes. Un phénomène est une réalité physique placée dans des conditions bien définies d’observation. La définition de ces conditions d’observation implique la maîtrise complète de toutes les étapes de l’acte de mesure : la préparation du système et de l’appareil, la détermination de tous les états expérimentalement observables et la détection des signaux émis lors du couplage entre le système et l’appareil. Le phénomène quantique ainsi conçu est tout le contraire d’un événement passivement observé, c’est un fait expérimental consciemment construit et élaboré. »

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0