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Que défendait le dirigeant « marxiste » social-démocrate Karl Kautsky

mardi 26 septembre 2017, par Robert Paris

Que défendait le dirigeant « marxiste » social-démocrate Karl Kautsky

Engels à Karl Kautsky, 14 octobre 1891 :

« Dans ton projet reproduit par le Vorwärts, je découvre tout à coup, à mon grand étonnement la formule de « la masse réactionnaire ». Je t’écris aussitôt à ce sujet, bien que je craigne d’arriver trop tard. Cette formule d’agitation jette une fausse note discordante et gâte toute l’harmonie des théorèmes scientifiques, formulés de manière condensée et tranchée. Étant une formule d’agitation parfaitement unilatérale, elle est absolument fausse sous la forme apodictique absolue qui seule la fait résonner efficacement. Elle est fausse, car elle exprime comme un fait accompli ce qui n’est qu’une tendance historique exacte seulement comme telle. Au moment où surgit la révolution socialiste, tous les autres partis apparaîtront en face de nous comme une seule masse réactionnaire. Il est possible, au reste, qu’ils le soient d’ores et déjà et qu’ils aient perdu toute capacité à une action progressive quelle qu’elle soit, mais pas nécessairement. A l’heure actuelle, nous ne pouvons pas l’affirmer, avec la certitude avec laquelle nous énonçons les autres principes du programme. Même en Allemagne il peut se présenter des circonstances où les partis de gauche, malgré leur indigence profonde, soient obligés de déblayer la scène d’une partie du fatras féodal et bureaucratique antibourgeois qui subsiste encore en si grande quantité. Or, à ce moment précis, ils ne feront plus partie intégrante de la masse réactionnaire. Aussi longtemps que nous ne sommes pas assez forts pour prendre en mains les rênes du pouvoir et appliquer nos principes, il ne saurait - à strictement parler - être question d’une masse réactionnaire vis-à-vis de nous. Sinon, toute la nation se partagerait en une majorité de réactionnaires et une minorité d’impuissants. Les hommes qui ont brisé en Allemagne la division en États minuscules, donné à la bourgeoisie les coudées franches pour sa révolution industrielle, introduit des conditions unitaires de circulation pour les marchandises et les personnes, et par là-même, devaient nous procurer à nous-mêmes un plus grand champ d’action et plus de liberté de mouvement l’ont-ils fait comme « masse réactionnaire » ? Les bourgeois républicains français qui, de 1871 à 1878, ont définitivement vaincu la monarchie et la tutelle cléricale, ont assuré une liberté de la presse, d’association et de réunion à un degré inconnu jusqu’ici en France en des temps non révolutionnaires, qui ont institué l’obligation scolaire pouf tous et haussé l’enseignement à un niveau tel que nous pourrions en prendre de la graine en Allemagne – ont - ils agi en tant que masse réactionnaire ? Les Anglais des deux partis officiels, qui ont considérablement étendu le droit de suffrage universel, quintuplé le nombre des votants, égalisé les circonscriptions électorales, instauré l’obligation scolaire et amélioré le système d’enseignement qui, à chaque session parlementaire votent non seulement des réformes bourgeoises, mais encore des concessions sans cesse renouvelées aux travailleurs avancent certes d’un pas lent et mou, mais personne ne peut les taxer d’être « une seule et même masse réactionnaire » en général. Bref, nous n’avons aucun droit de présenter une tendance qui se réalise progressivement comme un fait déjà achevé - d’autant qu’en Angleterre, par exemple, cette tendance ne se réalisera jamais jusqu’au bout dans les faits. Le jour où la révolution se produira, la bourgeoisie sera toujours prête encore à toutes sortes de réformes de détail. Seulement il n’y aura plus de sens à continuer de vouloir des réformes de détail d’un système qui s’effondre tout entier. Dans certaines circonstances, le slogan de Lassalle a une certaine justification dans l’agitation, bien qu’on en fasse chez nous d’incroyables abus, par exemple dans le Vorwärts, depuis le 1er octobre 1890. Mais elle n’a pas sa place dans le programme, car dans l’absolu elle est fausse et trompeuse. Elle s’y présente un peu comme la femme du banquier Bethmann, pour lequel on voulait ajouter un balcon à sa résidence : « Si vous m’y édifiez un balcon, v’la que ma femme s’y mettra et me défigurera à moi toute la façade » ! Je ne puis parler des autres modifications dans le texte publié par le Vorwärts ; je ne retrouve pas le journal, et la lettre doit partir. Le congrès du parti se tient à une date glorieuse. Le 14 octobre est l’anniversaire des batailles de Iéna et d’Auerstadt, à l’occasion desquelles la vieille Prusse d’avant la révolution s’est effondrée. Puisse le 14 octobre 1891 devenir pour l’Allemagne prussianisée le « Iéna intérieur » prédit par Marx ! En compensation l’antistrophe est, par contre, une citation lassalienne de la plus belle eau « [la classe ouvrière] en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire ». Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. » La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, - en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, - vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire. D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que « les classes moyennes... sont révolutionnaires... en considération de leur passage imminent au prolétariat ». De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse réactionnaire » en face de la classe ouvrière. Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire » ? Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. Dans le paragraphe précité, sa maxime est d’ailleurs bien tirée par les cheveux, sans aucun rapport avec la citation défigurée des statuts de l’internationale. Il s’agit donc ici simplement d’une impertinence et, à la vérité, une impertinence qui ne peut-être nullement déplaisante aux yeux de M. Bismarck : une de ces grossièretés à bon compte comme en confectionne le Marat berlinois. »

Lénine, L’avilissement du marxisme par les opportunistes, « L’Etat et la Révolution », 1917 :

Prenons le premier ouvrage important de Kautsky contre l’opportunisme, son livre Bernstein et le programme social-démocrate. Kautsky réfute minutieusement Bernstein. Mais voici qui est caractéristique. Dans ses Prémisses du socialisme, oeuvre qui l’a rendu célèbre à la manière d’Erostrate, Bernstein accuse le marxisme de "blanquisme " (accusation mille fois reprise depuis lors par les opportunistes et les bourgeois libéraux de Russie contre les représentants du marxisme révolutionnaire, les bolchéviks). Ici, Bernstein s’arrête spécialement sur La Guerre civile en France de Marx ; il tente, sans y réussir aucunement, comme on l’a vu, d’identifier le point de vue de Marx sur les enseignements de la Commune avec celui de Proudhon. Ce qui attire surtout l’attention de Bernstein, c’est la conclusion que Marx a soulignée dans la préface de 1872 au Manifeste communiste, et où il est dit que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte". Cette formule "plaît" tellement à Bernstein qu’il la répète au moins trois fois dans son livre, en l’interprétant dans un sens tout à fait déformé, opportuniste. Comme on l’a vu, Marx veut dire que la classe ouvrière doit briser, démolir, faire sauter (Sprengung , explosion, - l’expression est d’Engels) toute la machine d’Etat. Or, d’après Bernstein, Marx aurait par ces mots mis en garde la classe ouvrière contre une ardeur trop révolutionnaire lors de la prise du pouvoir. On ne saurait imaginer déformation plus grossière, plus scandaleuse, de la pensée de Marx. Et comment Kautsky a-t-il procédé dans sa réfutation si minutieuse de cette "bernsteiniade" ? Il s’est bien gardé d’analyser dans toute sa profondeur la déformation infligée sur ce point au marxisme par les opportunistes. Il a reproduit le passage cité plus haut de la préface d’Engels à La Guerre civile de Marx en affirmant que, d’après Marx, la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête, mais qu’en général elle peut s’en emparer, et il n’a rien dit de plus. Que Bernstein ait attribué à Marx juste le contraire de sa pensée véritable, et que dès 1852 Marx ait assigné à la révolution prolétarienne la tâche de "briser" la machine d’Etat - de tout cela Kautsky ne souffle mot. Il en résulte que ce qui distingue foncièrement le marxisme de l’opportunisme dans la question des tâches de la révolution prolétarienne se trouve escamoté par Kautsky ! "Nous pouvons en toute tranquillité, écrit Kautsky "contre" Bernstein, laisser à l’avenir le soin de résoudre le problème de la dictature du prolétariat" (p. 172 de l’édit. allemande). Ce n’est pas là une polémique contre Bernstein ; c’est, au fond, une concession à ce dernier, une capitulation devant l’opportunisme ; car, pour le moment, les opportunistes ne demandent rien d’autre que de "laisser en toute tranquillité à l’avenir" les questions capitales relatives aux tâches de la révolution prolétarienne. De 1852 à 1891, durant quarante années, Marx et Engels ont enseigné au prolétariat qu’il doit briser la machine d’Etat. Et Kautsky, en 1899, devant la trahison totale du marxisme par les opportunistes sur ce point, escamote la question de savoir s’il faut briser cette machine, en lui substituant celle des formes concrètes de cette démolition ; il se retranche derrière cette "incontestable" (et stérile) vérité philistine, que nous ne pouvons connaître à l’avance ces formes concrètes ! Un abîme sépare Marx et Kautsky dans leur attitude envers la tâche du parti prolétarien, qui est de préparer la classe ouvrière à la révolution. Prenons l’ouvrage suivant, plus mûri, de Kautsky, également consacré dans une notable mesure à la réfutation des erreurs de l’opportunisme. C’est sa brochure sur La Révolution sociale. L’auteur y a pris spécialement comme sujet les problèmes de la "révolution prolétarienne" et du "régime prolétarien". Il apporte quantité d’idées très précieuses, mais il omet justement le problème de l’Etat. Dans cette brochure, il est partout question de la conquête du pouvoir d’Etat, sans plus ; c’est-à-dire que l’auteur a choisi une formule qui est une concession aux opportunistes, puisqu’elle admet la conquête du pouvoir sans la destruction de la machine d’Etat. Kautsky ressuscite en 1902 précisément ce qu’en 1872 Marx déclarait "périmé" dans le programme du Manifeste communiste . La brochure consacre un chapitre particulier aux "formes et aux armes de la révolution sociale". On y traite et de la grève politique de masse, et de la guerre civile, et des "instruments de domination d’un grand Etat moderne, tels que la bureaucratie et l’armée" ; mais pas un mot sur les enseignements que la Commune a déjà fourni aux ouvriers. Ce n’est certes pas par hasard qu’Engels mettait en garde les socialistes allemands, plus que quiconque, contre la "vénération superstitieuse" de l’Etat. Kautsky présente la chose ainsi : le prolétariat victorieux "réalisera le programme démocratique" ; suit l’exposé des articles de ce programme. Quant à ce que 1871 a donné de nouveau touchant le remplacement de la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, pas un mot. Kautsky se réfugie dans des banalités d’apparence "sérieuse", comme celle-ci : "Il va de soi que nous n’arriverons pas au pouvoir dans les conditions du régime actuel. La révolution elle-même suppose des luttes de longue haleine, d’une grande profondeur, qui auront eu le temps de modifier notre structure politique et sociale actuelle." Cela "va de soi" assurément, et comme il est vrai aussi que les chevaux mangent de l’avoine et que la Volga se jette dans la mer Caspienne. Il est seulement à regretter qu’à l’aide d’une phrase creuse et ronflante sur la lutte "d’une grande profondeur", on élude une question vitale pour le prolétariat révolutionnaire, celle de savoir en quoi consiste la "profondeur" de sa révolution par rapport à l’Etat et à la démocratie, à la différence des révolutions antérieures non prolétariennes. En éludant cette question, Kautsky fait en réalité sur ce point capital une concession à l’opportunisme, il lui déclare une guerre redoutable en paroles, souligne l’importance de l’"idée de révolution" (mais que peut bien valoir cette "idée" lorsqu’on a peur de propager parmi les ouvriers les enseignements concrets de la révolution ?), ou bien il dit : "L’idéalisme révolutionnaire avant tout", ou bien il proclame qu’aujourd’hui les ouvriers anglais ne sont "guère plus que des petits bourgeois". "Dans la société socialiste, écrit Kautsky, peuvent coexister... les formes les plus variées d’entreprises : bureaucratiques( ? ?), trade-unionistes, coopératives, individuelles... il y a, par exemple, des entreprises qui ne peuvent pas se passer d’une organisation bureaucratique( ? ?), tels les chemins de fer. Ici, l’organisation démocratique peut revêtir l’aspect suivant : les ouvriers éliraient des délégués, qui formeraient une sorte de Parlement ayant pour mission d’établir le régime de travail et de surveiller le fonctionnement de l’appareil bureaucratique. D’autres exploitations peuvent être confiées aux syndicats ouvriers ; d’autres encore peuvent être fondées sur le principe de la coopération" (pp. 148 et 115 de la trad. russe, publiée à Genève en 1903). Cette façon de voir est erronée ; elle marque un recul par rapport aux éclaircissements que Marx et Engels donnaient entre 1870 et 1880, en s’inspirant des enseignements de la Commune. En ce qui concerne la nécessité d’une organisation prétendument "bureaucratique", les chemins de fer ne se distinguent rigoureusement en rien de toutes les entreprises de la grande industrie mécanisée en général, de n’importe quelle usine, d’un grand magasin, d’une grande exploitation agricole capitaliste. Dans toutes ces entreprises, la technique prescrit une discipline absolument rigoureuse, la plus grande ponctualité dans l’accomplissement de la part de travail assignée à chacun, sous peine d’arrêt de toute l’entreprise ou de détérioration des mécanismes, du produit fabriqué. Dans toutes ces entreprises, évidemment, les ouvriers "éliront des délégués qui formeront une sorte de Parlement ". Mais le grand point ici, c’est que cette "sorte de Parlement" ne sera pas un parlement dans le sens des institutions parlementaires bourgeoises. Le grand point ici, c’est que cette "sorte de Parlement" ne se contentera pas d’"établir le régime de travail et de surveiller le fonctionnement de l’appareil bureaucratique", comme se l’imagine Kautsky dont la pensée ne dépasse pas le cadre du parlementarisme bourgeois. Il est certain qu’en société socialiste une "sorte de Parlement" composé de députés ouvriers "déterminera le régime de travail et surveillera le fonctionnement" de l’"appareil", mais cet appareil-là ne sera pas "bureaucratique". Les ouvriers, après avoir conquis le pouvoir politique, briseront le vieil appareil bureaucratique, le démoliront jusqu’en ses fondements, n’en laisseront pas pierre sur pierre et le remplaceront par un nouvel appareil comprenant ces mêmes ouvriers et employés. Pour empêcher ceux-ci de devenir des bureaucrates, on prendra aussitôt des mesures minutieusement étudiées par Marx et Engels : 1. électivité, mais aussi révocabilité à tout moment ; 2. un salaire qui ne sera pas supérieur à celui d’un ouvrier ; 3. adoption immédiate de mesures afin que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent pour un temps "bureaucrates" et que, de ce fait, personne ne puisse devenir "bureaucrate". Kautsky n’a pas du tout réfléchi au sens de ces mots de Marx : "La Commune était non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois." Kautsky n’a absolument pas compris la différence entre le parlementarisme bourgeois - qui unit la démocratie (pas pour le peuple ) à la bureaucratie (contre le peuple ) - et le démocratisme prolétarien, qui prendra immédiatement des mesures pour couper le bureaucratisme à la racine et qui sera à même de les appliquer jusqu’au bout, jusqu’à la destruction complète du bureaucratisme, jusqu’à l’établissement complet d’une démocratie pour le peuple. Kautsky a fait preuve ici, comme tant d’autres, d’un "respect superstitieux" envers l’Etat, d’une "vénération superstitieuse" du bureaucratisme. Passons au dernier et meilleur ouvrage de Kautsky contre les opportunistes, à sa brochure Le Chemin du pouvoir (il semble qu’elle n’ait pas été éditée en russe, car elle parut en 1909, au plus fort de la réaction en Russie). Cette brochure marque un grand progrès, puisqu’elle ne traite ni du programme révolutionnaire en général, comme la brochure de 1899 dirigée contre Bernstein, ni des tâches de la révolution sociale indépendamment de l’époque de son avènement, comme la brochure La Révolution sociale de 1902, mais des conditions concrètes qui nous obligent à reconnaître que l’"ère des révolutions" commence . L’auteur parle explicitement de l’aggravation des contradictions de classe en général et de l’impérialisme, lequel joue à cet égard un rôle particulièrement important. Après la "période révolutionnaire de 1789 à 1871" pour l’Europe occidentale, l’année 1905 inaugure une période analogue pour l’Est. La guerre mondiale approche avec une rapidité redoutable. "Il ne saurait plus être question, pour le prolétariat, d’une révolution prématurée." "Nous sommes entrés dans la période révolutionnaire." L’"ère révolutionnaire commence". Déclarations parfaitement claires. Cette brochure de Kautsky permet de comparer ce que la social-démocratie allemande promettait d’être avant la guerre impérialiste et jusqu’où elle est tombée (et Kautsky avec elle) après que la guerre eut éclaté. "La situation actuelle, écrivait Kautsky dans la brochure analysée, comporte un danger : c’est qu’on peut aisément nous prendre (nous, social-démocrates allemands) pour plus modérés que nous ne sommes en réalité." Il est apparu que le Parti social-démocrate allemand était en réalité infiniment plus modéré et plus opportuniste qu’il ne le paraissait ! Il est d’autant plus caractéristique qu’après avoir proclamé si catégoriquement que l’ère des révolutions était ouverte, Kautsky, dans une brochure pourtant spécialement consacrée, comme il le dit lui-même à l’analyse du problème de la "révolution politique ", laisse de nouveau complètement de côté la question de l’Etat. Toutes ces tentatives pour tourner la question, tous ces silences et réticences ont eu pour résultat inévitable ce ralliement complet à l’opportunisme dont nous allons parler ci-après. La social-démocratie allemande semblait proclamer par la bouche de Kautsky : je garde mes conceptions révolutionnaires (1899) ; je reconnais notamment que la révolution sociale du prolétariat est inévitable (1902), je reconnais qu’une nouvelle ère de révolutions s’est ouverte (1909). Mais dès l’instant où se pose la question des tâches de la révolution prolétarienne à l’égard de l’Etat, j’opère un recul par rapport à ce que Marx disait déjà en 1852 (1912). C’est ainsi que la question s’est posée de front lors de la polémique de Kautsky avec Pannekoek.

Pannekoek, adversaire de Kautsky, était l’un des représentants de la tendance "radicale de gauche", qui comptait dans ses rangs Rosa Luxembourg, Karl Radek, d’autres encore. Préconisant la tactique révolutionnaire, ils s’accordaient à reconnaître que Kautsky adoptait une position "centriste", dénuée de principes, et oscillait entre le marxisme et l’opportunisme. La justesse de cette appréciation a été pleinement démontrée par la guerre, lorsque la tendance dite "du centre" (appelée à tort marxiste) ou "kautskiste" s’est révélée dans toute sa hideuse indigence. Dans son article "L’action de masse et la révolution" (Neue Zeit, 1912, XXX, 2), qui traite, entre autres, du problème de l’Etat, Pannekoek définissait la position de Kautsky comme un "radicalisme passif", comme une "théorie de l’attente inactive". "Kautsky ne veut pas voir le processus de la révolution" (p. 616). En posant ainsi la question, Pannekoek a abordé le sujet qui nous intéresse : les tâches de la révolution prolétarienne à l’égard de l’Etat. "La lutte du prolétariat. écrivait-il, n’est pas simplement une lutte contre la bourgeoisie pour le pouvoir d’Etat ; c’est aussi une lutte contre le pouvoir d’Etat... La révolution prolétarienne consiste à anéantir les instruments de la force de l’Etat et à les éliminer (Auflösung, littéralement : dissoudre) par les instruments de la force du prolétariat... La lutte ne cesse qu’au moment où le résultat final est atteint, au moment où l’organisation d’Etat est complètement détruite. L’organisation de la majorité prouve sa supériorité en anéantissant l’organisation de la minorité dominante" (p. 548). La formule dont Pannekoek a revêtu sa pensée souffre de très graves défauts. Néanmoins, l’idée est claire, et il est intéressant de voir comment Kautsky a cherché à la réfuter. "Jusqu’ici, a-t-il écrit, l’opposition entre les social-démocrates et les anarchistes consistait en ce que les premiers voulaient conquérir le pouvoir d’Etat, et les seconds le détruire. Pannekoek veut l’un et l’autre" (p. 724). L’exposé de Pannekoek manque de clarté et de précision (sans compter les autres défauts de son article, qui ne se rapportent pas au sujet traité) ; mais Kautsky a pris la question de principe soulevée par Pannekoek et, dans cette question de principe capitale , il abandonne tout à fait les positions du marxisme pour passer entièrement à l’opportunisme. La distinction qu’il établit entre social-démocrates et anarchistes est complètement erronée ; le marxisme est définitivement dénaturé et avili. Voici ce qui distingue les marxistes des anarchistes : 1° Les premiers, tout en se proposant de supprimer complètement l’Etat, ne croient la chose réalisable qu’après la suppression des classes par la révolution socialiste, comme résultat de l’instauration du socialisme qui mène à la disparition de l’Etat, les seconds veulent la suppression complète de l’Etat du jour au lendemain, sans comprendre les conditions qui la rendent possible. 2° Les premiers proclament la nécessité pour le prolétariat, après qu’il aura conquis le pouvoir politique, de détruire entièrement la vieille machine d’Etat et de la remplacer par une nouvelle, qui consiste dans l’organisation des ouvriers armés, sur le modèle de la Commune ; les seconds, tout en plaidant pour la destruction de la machine d’Etat, ne se représentent que très confusément par quoi le prolétariat la remplacera et comment il usera du pouvoir révolutionnaire ; les anarchistes vont jusqu’à repousser l’utilisation du pouvoir d’Etat par le prolétariat révolutionnaire, jusqu’à repousser la dictature révolutionnaire. 3° Les premiers veulent que le prolétariat se prépare à la révolution en utilisant l’Etat moderne ; les anarchistes sont contre cette façon de faire. Dans cette discussion, c’est Pannekoek qui représente le marxisme contre Kautsky, car Marx a précisément enseigné que le prolétariat ne peut pas se contenter de conquérir le pouvoir d’Etat (en ce sens que le vieil appareil d’Etat ne doit pas passer simplement en d’autres mains), mais qu’il doit briser, démolir cet appareil et le remplacer par un nouveau. Kautsky abandonne le marxisme pour l’opportunisme, car il escamote tout à fait précisément cette destruction de la machine d’Etat, absolument inacceptable pour les opportunistes, et laisse ainsi à ces derniers une échappatoire qui leur permet d’interpréter la "conquête" comme une simple acquisition de la majorité. Afin de dissimuler cette déformation du marxisme, Kautsky agit en bon glossateur : il y va d’une "citation" de Marx lui-même. Marx affirmait en 1850 la nécessité d’une "centralisation résolue de la force entre les mains de l’Etat". Et Kautsky de triompher : Pannekoek ne voudrait-il pas détruire le "centralisme" ? Simple tour de passe-passe, qui rappelle celui de Bernstein identifiant le marxisme et le proudhonisme dans leurs vues sur la fédération considérée comme préférable au centralisme. La "citation" de Kautsky vient comme un cheveux sur la soupe. Le centralisme est possible avec la vieille machine d’Etat comme avec la nouvelle. Si les ouvriers unissent librement leurs forces armées, ce sera du centralisme, mais celui-ci reposera sur la "destruction complète" de l’appareil d’Etat centraliste, de l’armée permanente, de la police, de la bureaucratie. Kautsky agit d’une façon tout à fait malhonnête en éludant les considérations bien connues de Marx et d’Engels sur la Commune pour aller déterrer une citation qui n’a rien à voir avec la question. "Peut-être Pannekoek voudra-t-il supprimer les fonctions publiques des fonctionnaires ? poursuit Kautsky. Mais nous ne nous passons de fonctionnaires ni dans l’organisation du parti ni dans celle des syndicats, sans parler des administrations de l’Etat. Notre programme demande non pas la suppression des fonctionnaires de l’Etat, mais leur élection par le peuple... Il s’agit maintenant chez nous non de savoir quelle forme revêtira l’appareil administratif dans l’"Etat futur", mais de savoir si notre lutte politique détruira (auflöst , littéralement : dissoudra) le pouvoir de l’Etat avant que nous l’ayons conquis [souligné par Kautsky]. Quel est le ministère avec ses fonctionnaires qui pourrait être détruit ?" Il énumère les ministères de l’Instruction publique, de la Justice, des Finances, de la Guerre. "Non, pas un des ministères actuels ne sera supprimé par notre lutte politique contre le gouvernement... Je le répète, pour éviter les malentendus : il ne s’agit pas de savoir quelle forme la social-démocratie victorieuse donnera à l’"Etat futur", il s’agit de savoir comment notre opposition transformera l’Etat actuel" (p. 725) C’est là un véritable escamotage. Pannekoek posait le problème précis de la révolution . Le titre de son article et les passages cités le disent clairement. En sautant à la question de l’"opposition", Kautsky ne fait que substituer au point de vue révolutionnaire le point de vue opportuniste. Son raisonnement se ramène à ceci : maintenant, opposition ; après la conquête du pouvoir, on avisera. La révolution disparaît ! C’est exactement ce que demandaient les opportunistes. Il ne s’agit ni de l’opposition, ni de la lutte politique en général, mais précisément de la Révolution. La révolution consiste en ceci : le prolétariat détruit l’"appareil administratif" et l’appareil d’Etat tout entier pour le remplacer par un nouveau, qui est constitué par les ouvriers armés. Kautsky montre une "vénération superstitieuse" pour les "ministères" ; mais pourquoi ne pourraient-ils pas être remplacés, mettons par des commissions de spécialistes auprès des Soviet souverains et tout-puissants de députés ouvriers et soldats ? L’essentiel n’est point de savoir si les "ministères" subsisteront ou s’ils seront remplacés par des "commissions de spécialistes", ou par d’autres organismes : cela n’a absolument aucune importance. L’essentiel est de savoir si la vieille machine d’Etat (liée à la bourgeoisie par des milliers d’attaches et toute pénétrée de routine et de conservatisme) sera maintenue ou si elle sera détruite et remplacée par une nouvelle . La révolution ne doit pas aboutir à ce que la classe nouvelle commande et gouverne à l’aide de la vieille machine d’Etat, mais à ceci, qu’après l’avoir brisée , elle commande à l’aide d’une machine nouvelle : c’est cette idée fondamentale du marxisme que Kautsky escamote ou qu’il n’a absolument pas comprise. Sa question relative aux fonctionnaires montre de toute évidence qu’il n’a compris ni les enseignements de la Commune ni la doctrine de Marx. "Nous ne nous passons de fonctionnaires ni dans l’organisation du parti, ni dans celle des syndicats"... Nous ne nous passons pas de fonctionnaires en régime capitaliste , sous la domination de la bourgeoisie. Le prolétariat est opprimé, les masses laborieuses sont asservies par le capitalisme. En régime capitaliste, la démocratie est rétrécie, comprimée, tronquée, mutilée par cette ambiance que créent l’esclavage salarié, le besoin et la misère des masses. C’est pour cette raison, et seulement pour cette raison, que dans nos organisations politiques et syndicales les fonctionnaires sont corrompus (ou plus exactement ont tendance à l’être) par l’ambiance capitaliste et manifestent une tendance à se transformer en bureaucrates, c’est-à-dire en personnages privilégiés, coupés des masses et placés au-dessus d’elles. Là est l’essence du bureaucratisme. Et tant que les capitalistes n’auront pas été expropriés, tant que la bourgeoisie n’aura pas été renversée, une certaine "bureaucratisation" des fonctionnaires du prolétariat eux-mêmes est inévitable. Kautsky dit en somme ceci : puisqu’il subsistera des employés publics élus, il y aura donc aussi en régime socialiste des fonctionnaires et une bureaucratie ! C’est précisément ce qui est faux. Précisément par l’exemple de la Commune, Marx a montré que les titulaires des fonctions publiques cessent, en régime socialiste, d’être des "bureaucrates", "fonctionnaires" au fur et à mesure que, sans parler de leur électivité, on établit en outre leur révocabilité à tout moment, qu’on réduit en outre leur traitement à un salaire moyen d’ouvrier, et qu’en plus on remplace les organismes parlementaires par des corps "agissants", "exécutifs et législatifs à la fois". Au fond, toute l’argumentation de Kautsky contre Pannekoek, et surtout cet argument admirable que dans les organisations syndicales, pas plus que dans celles du parti, nous ne pouvons nous passer de fonctionnaires, attestent que Kautsky reprend les vieux "arguments" de Bernstein contre le marxisme en général. Dans son livre de renégat Les Prémisses du socialisme , Bernstein part en guerre contre l’idée de démocratie "primitive, contre ce qu’il appelle le "démocratisme doctrinaire" : mandats impératifs, fonctionnaires non rétribués, représentation centrale sans pouvoir, etc. Afin de prouver la carence de cette démocratie "primitive", Bernstein invoque l’expérience des trade-unions anglaises, interprétée par les époux Webb. Au cours des soixante-dix années de leur développement, les trade-unions, qui auraient soi-disant évolué "en pleine liberté" (p. 137 de l’édit. allemande), se seraient convaincues de l’inefficacité de la démocratie primitive et l’auraient remplacée par l’habituel parlementarisme allié au bureaucratisme. En fait, les trade-unions n’ont pas évolué "en pleine liberté" mais en plein esclavage capitaliste , où, certes, l’on "ne saurait éviter" les concessions au mal régnant, à la violence, au mensonge, à l’élimination des pauvres de l’administration "supérieure". En régime socialiste, bien des aspects de la démocratie "primitive" revivront nécessairement, car, pour la première fois dans l’histoire des sociétés civilisées, la masse de la population se haussera à une participation autonome , non seulement aux votes et aux élections, mais encore à l’administration journalière . En régime socialiste, tout le monde gouvernera à tour de rôle et s’habituera vite à ce que personne ne gouverne. Avec son génial esprit d’analyse et de critique, Marx a vu dans les mesures pratiques de la Commune ce tournant que craignent tant et ne veulent pas reconnaître les opportunistes, par lâcheté et parce qu’ils se refusent à rompre définitivement avec la bourgeoisie ; que ne veulent pas voir les anarchistes, soit qu’ils se hâtent trop, soit qu’en général ils ne comprennent pas les conditions dans lesquelles s’opèrent les grandes transformations sociales. "Il ne faut même pas songer à détruire la vieille machine d’Etat : comment pourrions-nous nous passer des ministères et des fonctionnaires ?" raisonne l’opportuniste imbu de philistinisme et qui au fond, loin de croire à la révolution et à sa puissance créatrice, en a une peur mortelle (comme en ont peur nos menchéviks et nos socialistes-révolutionnaires). "Il faut penser uniquement à la destruction de la vieille machine d’Etat ; inutile d’approfondir les enseignements concrets des révolutions prolétariennes antérieures, et d’analyser par quoi et comment remplacer ce que l’on détruit", raisonne l’anarchiste (le meilleur des anarchistes, naturellement, et non celui qui, à la suite des Kropotkine et consorts, se traîne derrière la bourgeoisie) ; c’est pourquoi l’anarchiste en arrive à la tactique du désespoir, et non à une activité révolutionnaire concrète intrépide, inexorable, mais qui tient compte en même temps des conditions pratiques du mouvement des masses. Marx nous apprend à éviter ces deux erreurs : il nous apprend à faire preuve de la plus grande audace dans la destruction totale de la vieille machine d’Etat ; il nous enseigne d’autre part à poser le problème d’une façon concrète, la Commune a pu, en quelques semaines, commencer à construire une machine d’Etat nouvelle, prolétarienne, procédant de telle et telle façon, en prenant les mesures précitées tendant à assurer une plus grande démocratie et à extirper le bureaucratisme. Apprenons donc des communards l’audace révolutionnaire, tâchons de voir dans leurs mesures pratiques une esquisse des mesures pratiquement urgentes et immédiatement réalisables ; c’est ainsi que nous parviendrons, en suivant cette voie, à détruire complètement le bureaucratisme. Ce qui garantit la possibilité de cette destruction, c’est que le socialisme réduira la journée de travail, élèvera les masses à une vie nouvelle, placera la majeure partie de la population dans des conditions permettant à tous, sans exception, de remplir les "fonctions publiques". Et c’est ce qui conduira à l’extinction complète de tout Etat en général. "Le rôle de la grève de masse, poursuit Kautsky, ne peut jamais être de détruire le pouvoir d’Etat, mais seulement d’amener le gouvernement à des concessions sur une question donnée, ou de remplacer un gouvernement hostile au prolétariat par un gouvernement allant au-devant (entgegenkommende ) des besoins du prolétariat... Mais jamais et en aucun cas, cela [c’est-à-dire la victoire du prolétariat sur le gouvernement hostile] ne peut mener à la destruction du pouvoir d’Etat ; il ne peut en résulter qu’un qu’un certain déplacement (Verschiebung ) du rapport des forces à l’intérieur du pouvoir d’Etat ... le but de notre lutte politique reste donc, comme par le passé, la conquête du pouvoir d’Etat par l’acquisition de la majorité au Parlement et la transformation de ce dernier en maître du gouvernement" (pp. 726, 727, 732). Voilà bien l’opportunisme le plus pur et le plus plat ; c’est renoncer en fait à la révolution tout en la reconnaissant en paroles. La pensée de Kautsky ne va pas au-delà d’un "gouvernement allant au-devant des besoins du prolétariat", c’est un pas en arrière vers le philistinisme par rapport à 1847, quand le Manifeste communiste proclamait "l’organisation du prolétariat en classe dominante". Kautsky en sera réduit à réaliser l’"unité" qu’il chérit avec les Scheidemann, les Plékhanov, les Vandervelde, tous unanimes à lutter pour un gouvernement "allant au-devant des besoins du prolétariat". Quant à nous, nous romprons avec ces renégats du socialisme et lutterons pour la destruction de toute la vieille machine d’Etat, afin que le prolétariat armé devienne lui-même le gouvernement. Ce sont "deux grandes différences". Kautsky restera dans l’agréable compagnie des Legien et des David, des Plékhanov, des Potressov, des Tsérétéli et des Tchernov, qui ne demandent pas mieux que de lutter pour un "déplacement du rapport de forces à l’intérieur du pouvoir d’Etat", pour "l’acquisition de la majorité au Parlement et la transformation de ce dernier an maître du gouvernement", but des plus nobles où tout peut être accepté par les opportunistes, où rien ne sort du cadre de la république bourgeoise parlementaire. Quant à nous, nous romprons avec les opportunistes ; et le prolétariat conscient sera tout entier avec nous dans la lutte, non pour un "déplacement du rapport de forces", mais pour le renversement de la bourgeoisie, pour la destruction du parlementarisme bourgeois, pour une république démocratique du type de la Commune ou une République des Soviets des députés ouvriers et soldats, pour la dictature révolutionnaire du prolétariat. * * * Le socialisme international comprend des courants qui se situent plus à droite que celui de Kautsky : les Cahiers socialistes mensuels en Allemagne (Legien, David, Kolbe et bien d’autres, y compris les Scandinaves Stauning et Branting) ; les jauressistes et Vandervelde en France et en Belgique ; Turati, Trèves et les autres représentants de l’aile droite du parti italien ; les fabiens et les "indépendants" (l’"Independant Labour Party" qui, en réalité, fut toujours sous la dépendance des libéraux) en Angleterre, etc... Tous ces messieurs, qui jouent un rôle considérable et très souvent prépondérant dans l’activité parlementaire et dans les publications du parti, rejettent ouvertement la dictature du prolétariat et pratiquent un opportunisme non déguisé. Pour ces messieurs, la "dictature" du prolétariat "contredit" la démocratie ! ! Au fond, rien de sérieux ne les différencie des démocrates petits-bourgeois. Dès lors, nous sommes en droit de conclure que la IIe Internationale, dans l’immense majorité de ses représentants officiels, a entièrement versé dans l’opportunisme. L’expérience de la Commune a été non seulement oubliée, mais dénaturée. Loin d’inculquer aux masses ouvrières la conviction que le moment approche où il leur faudra agir et briser la vieille machine d’Etat en la remplaçant par une nouvelle et en faisant ainsi de leur domination politique la base de la transformation socialiste de la société, - on leur suggérait tout le contraire, et la "conquête du pouvoir" était présentée de telle façon que mille brèches restaient ouvertes à l’opportunisme. La déformation et la conjuration du silence autour du problème de l’attitude de la révolution prolétarienne envers l’Etat ne pouvaient manquer de jouer un rôle considérable au moment où les Etats, pourvus d’un appareil militaire renforcé par suite de la compétition impérialiste, sont devenus des monstres belliqueux exterminant des millions d’hommes afin de décider qui, de l’Angleterre ou de l’Allemagne, du capital financier anglais ou du capital financier allemand, régnera sur le monde.

Léon Trotsky, « Terrorisme et Communisme » :

"Ou la démocratie, ou la guerre civile"

Kautsky ne connaît qu’une voie de salut : la démocratie. Il suffit qu’elle soit reconnue de tous et que tous consentent à s’y soumettre. Les socialistes de la droite doivent renoncer aux violences sanglantes par lesquelles ils exécutent la volonté de la bourgeoisie. La bourgeoisie elle-même doit renoncer à l’idée de maintenir jusqu’au bout sa situation privilégiée grâce aux Noske et aux lieutenants Vogel. Le prolétariat doit enfin, une fois pour toutes, abandonner le dessein de renverser la bourgeoisie autrement que par les voies constitutionnelles. Ces conditions étant bien observées, la révolution sociale doit se dissoudre sans douleur au sein de la démocratie. Il suffit, comme on s’en rend compte, que notre orageuse histoire consente à coiffer le bonnet de coton de Kautsky et à puiser de la sagesse dans sa tabatière. "Il n’y a que deux alternatives, - expose notre sage - ou la démocratie, ou la guerre civile" (p. 145). En Allemagne, où se trouvent, pourtant réunis les éléments d’une démocratie formelle, la guerre civile ne s’interrompt pas pour une heure, Kautsky en convient : "Avec l’Assemblée nationale actuelle, l’Allemagne ne peut certes pas retrouver la santé. Mais loin de concourir à sa guérison, nous la contrecarrerions si nous transformions la lutte contre l’Assemblée actuelle en une lutte contre le suffrage universel démocratique" (p. 152). Comme s’il s’agissait, en Allemagne, des formes de scrutin et non de la possession effective du pouvoir ! L’Assemblée nationale actuelle, Kautsky le reconnaît, ne peut pas rendre la santé du pays. Que s’ensuit-il ? Qu’il faut recommencer la partie. Nos partenaires y consentiront-ils ? On peut en douter. Si la partie ne nous est pas avantageuse, c’est sans doute qu’elle les avantage. L’Assemblée nationale, incapable de "redonner la santé" au pays, est fort capable de préparer, par la dictature réticente de Noske, la dictature "sérieuse" de Ludendorff. Il en fut ainsi de l’Assemblée constituante qui prépara la voie à Koltchak. La prédestination historique de Kautsky, c’est précisément d’écrire, après le coup d’Etat, la n-plus-unième brochure qui expliquera la chute de la révolution par tout le cours antérieur de l’histoire, du singe à Noske et de Noske à Ludendorff. Autre est la tâche d’un parti révolutionnaire : elle consiste à prévoir le danger en temps opportun et à le prévenir par l’action. Pour cela, il n’y a aujourd’hui qu’une chose à faire : arracher le pouvoir à ses détenteurs véritables, aux agrariens et aux capitalistes qui se cachent derrière Ebert et Noske. La route bifurque donc en partant de l’Assemblée nationale : ou la dictature d’une clique impérialiste, ou la dictature du prolétariat. Nul chemin ne s’ouvre vers la "démocratie". Kautsky ne le voit pas. Non sans prolixité, il expose l’importance de la démocratie pour le développement politique et l’éducation organisatrice des masses et fait valoir qu’elle peut conduire le prolétariat à l’émancipation totale des masses (p. 72). C’est à croire qu’il ne s’est rien passé d’important ici-bas depuis le jour où fut écrit le programme d’Erfurt ! Le prolétariat français, allemand et celui de quelques autres pays des plus importants, a pourtant milité pendant quelques décennies, en bénéficiant de tous les avantages de la démocratie, pour créer de puissantes organisations politiques. Cette voie de l’éducation du prolétariat à travers la démocratie vers le socialisme a pourtant été interrompue par un événement assez considérable : la guerre impérialiste mondiale. L’Etat de classe a pu, au moment où la guerre éclatait par sa faute, tromper le prolétariat avec l’aide des organisations dirigeantes de la démocratie socialiste et l’entraîner dans son orbite. Les méthodes démocratiques ont ainsi prouvé, en dépit des avantages indiscutables qu’elles procuraient à une certaine époque, leur action extrêmement limitée, puisque l’éducation démocratique de deux générations prolétariennes n’avait aucunement préparé le terrain politique à la compréhension et à l’appréciation d’un événement tel que la guerre impérialiste mondiale. Cette expérience ne permet pas d’affirmer que si la guerre avait éclaté dix ou vingt ans plus tard, elle eût trouvé le prolétariat politiquement mieux préparé. L’Etat démocratique bourgeois ne se borne pas à accorder aux travailleurs de meilleures conditions de développement politique par rapport à celles de l’absolutisme ; il limite ce même développement par sa légalité, il accumule et renforce avec art, parmi de petites aristocraties prolétariennes, les mœurs opportunistes et les préjugés légalistes. Au moment où la catastrophe - la guerre - devint imminente, l’école de la démocratie se révéla tout à fait incapable de conduire le prolétariat à la révolution. Il y fallut l’école barbare de la guerre, des ambitions social-impérialistes, des plus grands succès militaires et d’une défaite sans exemple. Après ces événements, qui ont apporté quelques modifications dans le monde et même dans le programme d’Erfurt, resservir les anciens lieux communs sur la signification du parlementarisme pour l’éducation du prolétariat, c’est retomber politiquement en enfance. Et c’est le malheur de Kautsky. Celui-ci écrit : "Une profonde méfiance à l’encontre de la lutte politique du prolétariat pour son émancipation, et à l’encontre de son action politique, caractérisait le proudhonisme. La même opinion se manifeste aujourd’hui [!!] et se recommande comme le nouvel évangile de la pensée socialiste, comme un produit de l’expérience que Marx ne connut pas et ne put pas connaître. En fait, nous n’y voyons qu’une variante d’une idée vieille d’un demi-siècle, que Marx a combattue et qu’il a vaincue" (pp. 58-59). Ainsi le bolchevisme n’est que... du proudhonisme réchauffé ! Au point de vue théorique, cette affirmation sans vergogne est l’une des plus impudentes de la brochure. Les proudhoniens répudiaient la démocratie pour la raison même qui leur faisait répudier la lutte politique en général. Ils étaient partisans de l’organisation économique des travailleurs sans intervention du pouvoir de l’Etat, sans bouleversements révolutionnaires ; ils étaient partisans de la mutualité ouvrière sur les bases de l’économie marchande. Dans la mesure où la force des choses les poussait à la lutte politique, ils préféraient, en tant qu’idéologues petits-bourgeois, la démocratie non seulement à la ploutocratie, mais même à dictature révolutionnaire. Qu’y a-t-il de commun avec nous, alors que nous rejetons la démocratie au nom d’un pouvoir prolétarien concentré, les proudhoniens étaient au contraire tous disposés à s’accorder avec une démocratie quelque peu diluée de fédéralisme, afin d’éviter le pouvoir révolutionnaire exclusif de la classe ouvrière. Kaustky aurait pu nous comparer avec bien plus de raison aux blanquistes adversaires des proudhoniens, aux blanquistes qui saisissaient bien l’importance du pouvoir révolutionnaire et se gardaient bien, en posant la question de sa conquête, de tenir religieusement compte des aspects formels de la démocratie. Mais pour justifier la comparaison des communistes avec les blanquistes, il faudrait ajouter que nous disposons d’une organisation révolutionnaire telle que n’en rêvèrent jamais les blanquistes : les soviets des députés ouvriers et soldats ; que nous avons eu et nous avons en notre parti une incomparable organisation de direction politique, pourvu d’un programme complet de révolution sociale ; et enfin que nos syndicats, marchant avec ensemble sous le drapeau communiste et soutenant sans réserve le pouvoir des Soviets, constituent un puissant appareil de transformation économique. On ne peut, dans ces conditions, parler de la résurrection par le bolchevisme des préjugés proudhoniens, qu’en perdant jusqu’aux derniers vestiges du sens historique et de la probité en matière de doctrine. La dégénérescence impérialiste de la démocratie Ce n’est pas sans raison que le mot démocratie a dans le vocabulaire politique une double signification. D’une part, il désigne le régime politique fondé sur le suffrage universel et sur les autres attributs de la "souveraineté populaire formelle. De l’autre, le mot "démocratie" désigne les masses populaires elles-mêmes, dans la mesure où elles ont une vie politique. Dans ces deux significations, la notion de démocratie s’érige au-dessus des considérations de classes. Ces particularités de la terminologie ont leur profonde signification politique. La démocratie en tant que système politique est d’autant plus inébranlable, plus achevée, plus ferme que la masse petite-bourgeoise des villes et des campagnes, insuffisamment différenciée au point de vue des classes, tient plus de place dans la vie sociale. La démocratie a atteint son apogée au XIX° siècle aux Etats-Unis d’Amérique et en Suisse. Outre-Océan, la démocratie gouvernementale de la République fédérative se fondait sur la démocratie agraire des fermiers. Dans la petite République helvétique, la petite bourgeoisie des villes et les paysans riches ont formé la base de la démocratie conservatrice des cantons réunis. Né de la lutte du Tiers-Etat contre le féodalisme, l’Etat démocratique devient très rapidement une arme contre les antagonismes de classes qui se développent au sein de la société bourgeoise. La démocratie bourgeoise réussit d’autant mieux à remplir sa tâche qu’elle est appuyée par une couche plus large de petite bourgeoisie, que l’importance de cette dernière est plus grande dans la vie économique du pays, que le niveau des antagonismes de classes est donc plus bas. Mais les classes moyennes prennent un retard croissant et sans espoir sur le développement historique, et plus elles retardent, moins elles peuvent parler au nom de la nation. Les doctrinaires petits-bourgeois (Bernstein et consorts) ont bien pu établir avec satisfaction que les classes moyennes ne disparaissent pas aussi rapidement que le supposait l’école marxiste. Et l’on peut convenir en effet que les éléments petits-bourgeois des villes et surtout des campagnes occupent encore numériquement une place très importante. Mais la signification capitale du développement est dans la perte par la petite bourgeoisie de son importance dans la production : la masse de valeur que cette classe apporte au revenu total de la nation a chuté infiniment plus vite que son importance numérique. Le développement historique s’est fondé toujours plus sur les pôles opposés de la société - bourgeoisie capitaliste et prolétariat - et non sur ces couches conservatrices héritées du passé. Plus la petite bourgeoisie perdait son importance sociale, et moins elle était capable de tenir avec autorité le rôle d’arbitre dans le grand conflit historique entre le capital et le travail. Numériquement très nombreuse, la petite bourgeoisie des villes et, plus encore, des campagnes, continuait pourtant à trouver son expression directe dans la statistique électorale du parlementarisme. L’égalité formelle de tous les citoyens en qualité d’électeurs ne faisait qu’attester plus nettement, dans cette circonstance, l’incapacité du "parlementarisme démocratique" à résoudre les questions essentielles que faisait surgir le développement historique. L’"égalité" des suffrages du prolétaire, du paysan en position de médiateur entre les deux antagonistes. Mais en fait la classe paysanne, arriérée au double point de vue de la culture et de la vie sociale, politiquement impuissante, servait dans tous les pays d’appui aux partis les plus réactionnaires, les plus aventuristes, les plus confus et les plus mercenaires, qui finissaient invariablement par soutenir le capital contre le travail. Précisément à l’encontre de toutes les prophéties de Bernstein, des Sombart, des Tougan-Baranovsky, la vitalité des classes moyennes n’a pas atténué l’intensité des crises révolutionnaires de la société bourgeoise, mais les a au contraire aggravées à l’extrême. Si la prolétarisation de petite bourgeoisie et de la classe paysanne avait revêtu des formes chimiquement pures, la conquête pacifique du pouvoir par le prolétariat au moyen du mécanisme de la démocratie parlementaire aurait été bien plus probable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Le fait auquel se cramponnaient les partisans de la petite bourgeoisie - sa vitalité - a été fatal même aux formes extérieures de la démocratie après que le capitalisme eut ébranlé ses fondements. Occupant dans la politique parlementaire une place qu’elle avait perdue dans la production, la petite bourgeoisie a définitivement compromis le parlementarisme en le réduisant à un bavardage diffus et à l’obstruction législative. Ce seul fait imposait au prolétariat le devoir de s’emparer du pouvoir de l’Etat indépendamment de la petite bourgeoisie et même contre elle, - non contre ses intérêts, mais contre son ineptie et contre sa politique inconsistante, toute en accès impulsifs et impuissants. "L’impérialisme - écrivait Marx à propos de l’empire de Napoléon III - est la forme la plus prostituée et ultime du pouvoir d’Etat que (...) la société bourgeoise pleinement développée a transformé en instrument d’asservissement du travail au capital". Cette définition dépasse le second Empire français et embrasse le nouvel impérialisme engendré dans le monde entier par les convoitises du capital national des grandes puissances. Dans le domaine économique, l’impérialisme supposait la chute définitive du rôle de la petite bourgeoisie ; dans le domaine politique, il signifiait l’anéantissement total de la démocratie, par la transformation de sa contexture même et par la subordination de tous ses moyens et de toutes ses institutions aux buts de l’impérialisme. Embrassant tous les pays indépendamment de leur destinée politique antérieure, l’impérialisme montra que tous les préjugés politiques lui étaient étrangers et qu’il était également disposé et capable de se servir, après les avoir socialement transformées et soumises, des monarchies de Nicolas Romanov ou de Wilhelm Hohenzollern, de l’autocratie présidentielle des Etats-Unis, et de l’impuissance de quelques centaines de législateurs frelatés du Parlement français. La dernière grande tuerie, ce bain de sang dans lequel la bourgeoisie a tenté de se rajeunir, nous a offert le tableau d’une mobilisation sans exemple de toutes les formes d’Etat, d’administration, d’orientation politique, d’écoles religieuses ou philosophiques, au service de l’impérialisme. Parmi les pédants même, dont la léthargie longue de quelques dizaines d’années n’avait pas été troublée par le développement de l’impérialisme, et qui continuaient à considérer la démocratie, le suffrage universel, etc., de leur point de vue traditionnel, bon nombre finirent par se rendre compte pendant la guerre que les notions coutumières avaient désormais un nouveau contenu. Absolutisme, monarchie parlementaire, démocratie : face à l’impérialisme - et donc face à la révolution qui vient prendre sa succession - toutes les formes gouvernementales de la domination bourgeoise, du tsarisme russe au fédéralisme quasi-démocratique de l’Amérique du Nord, sont égales en droits et font partie de combinaisons dans lesquelles elles se complètent indissolublement l’une l’autre. L’impérialisme a réussi à se soumettre au moment critique, par tous les moyens à sa disposition et notamment par les parlements - quelle que fût l’arithmétique des scrutins - la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, et même les couches supérieures du prolétariat. L’idée nationale qui avait guidé le Tiers-Etat dans son avènement au pouvoir eut au cours de la guerre impérialiste sa période de renaissance avec la "défense nationale". L’idéologie nationale se ralluma une dernière fois avec une vivacité inattendue au détriment de l’idéologie de classe. Le naufrage des illusions impérialistes non seulement chez les pays vaincus mais aussi avec quelque retard - chez les pays vainqueurs, a définitivement abattu ce qui fut autrefois la démocratie nationale, et avec elle son instrument essentiel, le parlement démocratique. La mollesse, la décomposition, l’impuissance de la petite bourgeoisie et de ses partis apparurent partout avec une terrible évidence. Dans tous les pays, la question du pouvoir se posa nettement en tant qu’épreuve de force ouverte entre la clique capitaliste régnant au grand jour ou en secret, disposant d’un corps de centaines de milliers d’officiers dressés, aguerris et sans scrupules, et le prolétariat révolutionnaire insurgé - tout cela en présence des classes moyennes épouvantées, éperdues et prostrées. Piètres billevesées que les propos que l’on peut tenir dans ces circonstances sur la conquête pacifique du pouvoir par le prolétariat au moyen du parlementarisme démocratique ! Le schéma de la situation politique à l’échelle mondiale est absolument clair. Ayant amené les peuples épuisés et exsangues au bord de l’abîme, la bourgeoisie, et tout d’abord celle des pays vainqueurs, a démontré son incapacité absolue à les tirer de leur terrible situation et l’incompatibilité de son existence avec les progrès ultérieurs de l’humanité. Tous les groupes politiques intermédiaires, et en tout premier lieu les partis social-patriotes, pourrissent vivants sur pied. Le prolétariat qu’ils ont trompé leur est tous les jours plus hostile et se renforce dans sa conviction révolutionnaire comme la seule force qui puisse sauver les peuples de la barbarie et de la mort. L’histoire n’assure pourtant pas à cet instant au parti de la révolution sociale une majorité parlementaire formelle. En d’autres termes, elle n’a pas transformé les nations en clubs de discussion votant solennellement à la majorité des voix le passage à la révolution sociale, Au contraire, la révolution violente est devenue une nécessité, justement parce que les exigences pressantes de l’histoire ne peuvent être satisfaites par l’appareil de la démocratie parlementaire. La bourgeoisie capitaliste se dit : "Tant que je posséderai les terres, les usines, les fabriques, les banques, tant que je dominerai la presse, les écoles, les universités, tant que je tiendrai entre mes mains - et c’est l’essentiel - l’armée, le mécanisme de la démocratie, de quelque façon qu’on le remanie, demeurera soumis à ma volonté. La petite bourgeoisie inepte, conservatrice et dépourvue de caractère, m’est aussi soumise spirituellement qu’elle l’est matériellement. J’écraserai ses aspirations par la puissance de mes entreprises, de mes bénéfices, de mes projet et de mes crimes. Quand, mécontente, elle murmurera, je créerai des soupapes de sûreté, des paratonnerres à la douzaine. Je susciterai, quand j’en aurai besoin, des partis d’opposition qui disparaîtront aussitôt après avoir rempli leur mission en donnant à la petite bourgeoisie l’occasion de manifester son indignation sans causer le moindre préjudice au capitalisme. Je maintiendrai pour les masses populaires le régime de l’instruction générale obligatoire qui les maintient à la limite de l’ignorance et ne leur permet pas de s’élever au-dessus du niveau reconnu inoffensif par mes experts en soumission des esprits. Je corromprai, je tromperai et je terroriserai les couches les plus privilégiées ou les plus arriérées du prolétariat. Grâce à l’ensemble de ces mesures, tant que ces instruments indispensables d’oppression et d’intimidation resteront entre mes mains, j’empêcherai l’avant-garde de la classe ouvrière de conquérir la conscience du plus grand nombre". A quoi le prolétariat révolutionnaire répond : "Par conséquent, la première condition de salut est d’arracher à la bourgeoisie ses instruments de domination. Nul espoir n’est permis d’atteindre pacifiquement au pouvoir alors que la bourgeoisie conserve tous les instruments de domination. Triplement insensé, l’espoir d’arriver au pouvoir par la voie que la bourgeoisie indique et qu’elle barricade en même temps, la voie de la démocratie parlementaire. Il n’est qu’un chemin : arracher le pouvoir à la bourgeoisie en lui ôtant les instruments matériels de sa domination. Quel que soit le rapport apparent des forces au parlement, je socialiserai les principales forces et les principaux moyens de production. Je libérerai la conscience des classes petites-bourgeoises hypnotisées parle capitalisme. Je leur montrerai par les faits ce qu’est la production socialiste. Alors même les couches les plus arriérées, les plus ignorantes et les plus terrorisées de la population me soutiendront et adhéreront volontairement et consciemment à l’œuvre d’édification socialiste". Quand le pouvoir russe des Soviets dispersa l’Assemblée constituante, ce fait parut aux dirigeants social-démocrates de l’Europe, sinon le prélude de la fin du monde, du moins une rupture arbitraire et brutale avec tout le développement antérieur du socialisme. Ce n’était cependant qu’une conséquence inévitable de la nouvelle situation créée par l’impérialisme et la guerre. Si le communisme russe a été le premier à en tirer les conclusions théoriques et pratiques, c’est pour les mêmes raisons historiques qui ont contraint le prolétariat russe à s’engager le premier dans la voie de la lutte pour le pouvoir. Tout ce qui s’est passé depuis en Europe nous démontre que nous avons eu raison. Croire à la possibilité de restaurer la démocratie dans toute sa pureté, c’est se nourrir de pauvres utopies réactionnaires. Métaphysique de la démocratie Sentant le sol historique se dérober sous ses pas dans la question de la démocratie, Kautsky passe sur le terrain de la philosophie normative. Au lieu d’examiner ce qui est, il se met épiloguer sur ce qui devrait être. Les principes de la démocratie - souveraineté du peuple, suffrage universel, libertés - lui apparaissent dans l’auréole du devoir moral. Ils se dissocient de leur contenu historique et, considérés dans leur nature abstraite, apparaissent invariables et sacrés. Ce péché métaphysique n’est pas le fait du hasard. Feu Plekhanov, après avoir été, dans les meilleures époques de sa vie, l’adversaire irréductible du kantisme, tenta lui aussi ver la fin de ses jours, alors qu’il était emporté par la vague du patriotisme, de s’accrocher au fétu de paille de l’impératif catégorique ; et c’est bien caractéristique... A la démocratie réelle dont le peuple allemand vient de faire la connaissance pratique, Kautsky oppose une espèce de démocratie idéale, comme on oppose la chose en soi au phénomène vulgaire. Kautsky ne nous indique avec assurance aucun pays dont la démocratie garantisse le passage indolore au socialisme. En revanche, il est fermement convaincu que cette démocratie doit exister. A l’Assemblée nationale allemande actuelle, cet instrument de l’impuissance, de la malfaisance réactionnaire, des expédients vils, Kautsky oppose une autre Assemblée nationale, une Assemblée nationale véritable, authentique, qui possède toutes les qualités - à une près : elle n’existe pas. La doctrine de la démocratie formelle n’est pas du socialisme scientifique, mais se rattache à la théorie du soi-disant droit naturel. L’essence du droit naturel réside dans la reconnaissance de normes juridiques éternelles et invariables qui trouvent aux différentes époques et chez les différents peuples des expression plus ou moins restreintes et déformées. Le droit naturel de l’histoire moderne, tel que l’a produit le moyen-âge, comportait avant tout une protestation contre les privilèges des ordres, contre les abus de la législation du despotisme et contre d’autres produits "artificiels" du droit positif féodal. Les idéologues du Tiers-Etat, encore faible, exprimaient ses intérêts de classe sous la forme de quelques normes idéales qui devaient devenir par la suite l’enseignement de la démocratie et acquérir en même temps un caractère individualiste. L’individu est une fin en soi ; les hommes ont tous le droit d’exprimer leur pensée par la parole et l’écrit ; tout homme a un droit de suffrage égal à celui des autres. En tant que mots d’ordre de lutte contre le féodalisme, les revendications de la démocratie avaient un caractère progressif. Mais plus on avance, et plus la métaphysique du droit naturel (la théorie de la démocratie formelle) révèle son aspect réactionnaire : l’instauration d’une norme idéale pour contrôler les exigences réelles des masses ouvrières et des partis révolutionnaires. Si l’on jette un coup d’œil sur la succession historique des conceptions du monde, la théorie du droit naturel apparaît comme une transposition du spiritualisme chrétien, débarrassé de son mysticisme grossier. L’Evangile annonça à l’esclave qu’il avait une âme pareille à celle de son maître et institua ainsi l’égalité de tous les hommes devant le tribunal céleste. En fait, l’esclave resta esclave et la soumission lui devint un devoir religieux. Il trouvait dans l’enseignement chrétien une expression mystique à son obscure protestation contre sa condition d’humilié. Mais à côté de la protestation, il y avait aussi la consolation. "Tu possèdes une âme immortelle, même si tu es pareil à une bête de somme", lui disait le christianisme ; là résonnait une note d’indignation. Mais le christianisme ajoutait : "Tu es peut-être pareil à une bête de somme, mais une récompense éternelle attend ton âme immortelle" ; c’était la voix de la consolation. Ces deux notes se sont associées de diverses manières dans le christianisme historique, selon les époques et selon les classes. Mais dans l’ensemble le christianisme devint, comme toutes les autres religions, un moyen d’endormir la conscience des masses opprimées. Le droit naturel, devenu théorie de la démocratie, disait à l’ouvrier : "Tous les hommes sont égaux devant la loi, quels que soient leur origine, leurs biens et le rôle qu’ils remplissent ; ils ont tous un droit égal à décider par leur suffrage des destinées du peuple". Cette norme idéale a fait œuvre révolutionnaire dans la conscience des masses dans la mesure où elle condamnait l’absolutisme, les privilèges aristocratiques, le suffrage censitaire. Mais plus on avançait, plus elle endormait la conscience des masses, plus elle légalisait l’esclavage et l’humiliation : comment, en effet, se révolter contre l’asservissement si chacun a une voix égale pour déterminer les destinées du peuple ? Rothschild, qui a su monnayer le sang et la sueur du monde en beaux napoléons d’or, n’a qu’une voix élections parlementaires. L’obscur mineur qui ne sait pas signer son nom, qui toute sa vie durant dort sans se dévêtir et mène dans la société l’existence d’une taupe, est pourtant, lui aussi, détenteur d’une parcelle de la souveraineté populaire, l’égal de Rotschild devant les tribunaux et aux élections. Dans les conditions réelles de la vie, dans le processus économique, dans les relations sociales, dans le mode de vie, les hommes sont devenus de plus en plus inégaux : accumulation de richesses inouïes à un pôle, de la misère et du désespoir à l’autre. Mais dans la sphère de la superstructure juridique de l’Etat, ces terribles contradictions disparaissaient ; on n’y rencontre que des ombres légales dépourvues de corps. Propriétaire foncier, journalier agricole, capitaliste, prolétaire, ministre, cireur de bottes, tous sont égaux en tant que "citoyens" et "législateurs". L’égalité mystique du christianisme est descendue des cieux d’un degré sous la forme de l’égalité "naturelle" et "juridique" de la démocratie. Mais elle n’est pas descendue jusqu’à la terre même, jusqu’au fondement économique de la société. Pour l’obscur journalier qui ne cesse à aucune heure de sa vie d’être une bête de somme au service de la bourgeoisie, le droit idéal d’influer sur les destinées du peuple par les élections parlementaires est à peine plus réel que la félicité qu’on lui promettait naguère au royaume des cieux. Guidé par les intérêts pratiques du développement de la classe ouvrière, le parti socialiste entra à un moment donné dans la voie du parlementarisme. Mais cela ne signifiait absolument pas qu’il ait reconnu en principe la théorie métaphysique de la démocratie comme fondée sur un droit supérieur à l’histoire et aux classes sociales. La doctrine prolétarienne considérait la démocratie comme un instrument au service de la société bourgeoise, entièrement adapté aux besoins et aux buts des classes dominantes. Mais, vivant du travail du prolétariat et ne pouvant lui refuser, sous peine de se ruiner, de légaliser au moins quelques aspects de la lutte des classes, la société bourgeoise donnait ainsi aux partis socialistes la possibilité d’utiliser, à une période donnée et dans des limites données, le mécanisme de la démocratie, sans le moins du monde lui prêter serment comme s’il s’agissait d’un principe intangible. La tâche essentielle du parti socialiste fut, à toutes les époques de sa lutte, de créer les conditions d’une égalité réelle, économique, d’une égalité de vie entre les membres de la communauté humaine fondée sur la solidarité. C’est précisément pourquoi les théoriciens du prolétariat devaient démasquer la métaphysique de la démocratie, qui sert de couverture philosophique à des mystifications politiques. Le parti démocratique, dévoilant aux masses, à l’époque de son enthousiasme révolutionnaire, le mensonge du dogme de l’Eglise, qui ne sert qu’à les opprimer et à les endormir, leur disait : "On vous berce avec la promesse du bonheur éternel après la mort, alors qu’ici-bas vous êtes sans droits et enchaînés par l’arbitraire". De même, le parti socialiste n’avait pas moins raison de leur dire quelques dizaines d’années plus tard : "On vous endort avec une fiction d’égalité civique et de droits politiques ; mais la possibilité de réaliser ces droits vous est ôtée ; l’égalité juridique, conventionnelle et illusoire, devient une idéale chaîne de forçat qui enchaîne chacun d’entre vous au char du capital". En vue de sa tâche fondamentale, le parti socialiste mobilisa les masses aussi pour l’action parlementaire, mais jamais et nulle part le parti en tant que tel ne s’engagea à ne conduire les masses vers le socialisme que par la démocratie. En nous adaptant au régime parlementaire, nous nous bornions, au cours de l’époque précédente, à démasquer théoriquement la démocratie que nous n’avions pas encore la force de vaincre pratiquement. Mais la parabole idéologique du socialisme, qui se dessine en dépit de toutes les déviations, chutes et même trahisons, aboutit inéluctablement au rejet de la démocratie et à son remplacement par un mécanisme prolétarien dès que la classe ouvrière a les forces nécessaires. Nous n’en donnerons qu’une preuve, mais suffisamment frappante. En 1888, Paul Lafargue écrivait dans le Social-Démocrate (russe) : "Le parlementarisme est un système gouvernemental qui donne au peuple l’illusion de gérer lui-même les affaires du pays, alors que tout le pouvoir est, en fait, concentré entre les mains de la bourgeoisie, et pas même de la bourgeoisie entière, mais de quelques couches sociales se rattachant à cette classe. Dans la première période de sa domination, la bourgeoisie ne comprend pas ou ne ressent pas le besoin de donner cette illusion au peuple. C’est pourquoi tous les pays parlementaires de l’Europe ont commencé par un suffrage restreint ; partout, le droit de diriger les destinées politiques du pays en élisant les députés a d’abord appartenu aux propriétaires plus ou moins riches et ne s’est étendu qu’ensuite aux citoyens moins favorisés par la fortune, jusqu’au moment où le privilège de quelques-uns est devenu dans certains pays le droit de tous et de chacun. "En société bourgeoise, plus le patrimoine social est considérable et plus faible est le nombre de ceux qui se l’approprient ; il en est de même du pouvoir : au fur et à mesure que s’accroissent la masse des citoyens jouissant de droits politiques et le nombre des gouvernants élus, le pouvoir effectif se concentre et devient le monopole d’un groupe de personnalités chaque jour plus étroit." Tel est le mystère des majorités. Aux yeux du marxiste Lafargue, le parlementarisme. subsiste aussi longtemps que la domination de la bourgeoisie. "Le jour, écrit-il, où le prolétariat d’Europe et d’Amérique s’emparera de l’Etat, il devra organiser un pouvoir révolutionnaire et administrer dictatorialement la société tant que la bourgeoisie n’aura pas disparu en tant que classe". Kautsky connaissait à l’époque cette appréciation marxiste du parlementarisme, et il l’a maintes fois répété lui-même, quoique sans cette clarté et ce mordant français. Le reniement théorique de Kautsky consiste précisément à abandonner la dialectique matérialiste pour revenir au droit naturel en reconnaissant le principe démocratique comme absolu et intangible. Ce que le marxisme dénonçait comme un mécanisme transitoire de la bourgeoisie, ce qui ne pouvait faire l’objet que d’une utilisation politique temporaire dans le but de préparer la révolution prolétarienne, est sanctifié par Kautsky comme le principe suprême situé au-dessus des classes et auquel se subordonnent sans discussion les méthodes de la lutte prolétarienne. La dégénérescence contre-révolutionnaire du parlementarisme a trouvé son expression la plus achevée dans la divinisation de la démocratie par les théoriciens décadents de la II° Internationale. L’Assemblée constituante D’une façon générale, l’obtention par le parti du prolétariat d’une majorité démocratique dans un parlement démocratique n’est pas une impossibilité absolue. Mais ce fait, même s’il se réalisait, n’apporterait rien de nouveau en matière de principe au déroulement des événements. Influencés par la victoire parlementaire du prolétariat, des éléments intermédiaires de l’intelligentsia offriraient peut-être une moindre résistance au nouveau régime. Mais la résistance essentielle de la bourgeoisie serait déterminée par des faits tels que l’état d’esprit de l’armée, le degré d’armement des ouvriers, la situation dans les pays voisins ; et la guerre civile suivrait son cours sous l’influence de ces facteurs très réels et non de l’instable arithmétique parlementaire. Notre parti ne s’est pas refusé à conduire le prolétariat à la dictature en passant par la démocratie, car il se rendait clairement compte des avantage offerts à la propagande et à l’action politique par un tel passage "légalisé" au nouveau régime. De là notre tentative de convoquer l’Assemblée constituante. Cette tentative a échoué. Le paysan russe, que la révolution venait d’éveiller à la vie politique, se trouva en présence d’une douzaine de partis dont chacun semblait se donner pour but de lui brouiller les idées. L’Assemblée constituante se mit en travers de la révolution et fut balayée. La majorité "conciliatrice" de l’Assemblée constituante n’était que le reflet politique de la sottise et de l’irrésolution des couches intermédiaires des villes et des campagnes et des éléments les plus arriérés du prolétariat. Si nous nous placions au point de vue des possibilités historiques abstraites, nous pourrions dire que la crise eût été moins douloureuse si l’Assemblée constituante avait, en un ou deux ans de travail, définitivement discrédité les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, montrant aux masses qu’il n’y a en réalité que deux forces : le prolétariat révolutionnaire dirigés par les. communistes, et la démocratie contre-révolutionnaire a la tête de laquelle se placent des généraux et des amiraux. Mais le nœud de la question était ailleurs : le pouls de la situation intérieure était alors loin de battre au même rythme que celui de la situation internationale. Si notre parti s’en était remis, pour toutes les responsabilités, à la pédagogie objective du "cours des choses", l’évolution des événements militaires aurait pu nous devancer. L’impérialisme allemand aurait pu s’emparer de Petersbourg dont le gouvernement de Kerensky avait fait commencer l’évacuation. La perte de Petersbourg aurait été un coup mortel pour le prolétariat russe, car toutes les meilleurs forces de la révolution étaient concentrées là, dans la flotte de la Baltique et dans la capitale rouge. On ne peut donc pas reprocher à notre parti d’avoir agi à contre-courant du cours historique, mais plutôt d’avoir sauté d’un bond plusieurs degrés de l’évolution politique. Il a enjambé les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks pour ne pas permettre au militarisme allemand d’enjamber le prolétariat russe et de conclure la paix avec l’Entente au détriment de la révolution, avant que celle-ci ait eu le temps de déployer ses ailes sur le monde entier. Il n’est pas difficile de déduire de ce qui précède les réponses aux deux questions que nous pose insidieusement Kautsky. D’abord, pourquoi avons-nous convoqué l’Assemblée constituante, puisque nous avions en vue la dictature du prolétariat ? Et ensuite, si la première Assemblée constituante que nous avons cru devoir convoquer s’est montrée réactionnaire et si elle n’a pas correspondu aux intérêts de la révolution, pourquoi nous refusons-nous à convoquer une nouvelle Assemblée constituante ? L’arrière-pensée de Kautsky, c’est que nous avons répudié la démocratie, non pas pour des raisons de principe, mais parce qu’elle était contre nous. Rétablissons les faits afin de mieux attraper par ses deux oreilles cette insinuante ânerie. Le mot d’ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets !" fut avancé par notre parti dès le début de la révolution, c’est-à-dire bien avant la dissolution de l’Assemblée constituante, et même bien longtemps avant la parution du décret qui la convoquait. Nous n’opposions pas, il est vrai, les Soviets à la future Assemblée constituante, dont le gouvernement de Kerensky rendait, en la retardant sans cesse, la convocation tout à fait problématique ; mais en tout cas nous ne considérions pas la future Assemblée constituante à la manière des démocrates petits-bourgeois qui voyaient en elle le maître du pays russe appelé à tout décider. Nous faisions comprendre aux masses que leurs propres organisations révolutionnaires, les Soviets, devaient et pouvaient être véritablement maîtresses de la situation. Si nous n’avons pas répudié formellement à l’avance l’Assemblée constituante, c’est uniquement parce qu’elle ne se présentait pas en opposition avec le pouvoir des Soviets, mais avec celui de Kerensky, qui n’était pourtant lui-même que l’homme de paille de la bourgeoisie. Nous avions décidé à l’avance que si la majorité nous appartenait à l’Assemblée constituante, elle se dissoudrait elle-même en transmettant ses pouvoirs aux Soviets, comme fit plus tard la Douma municipale de Pétrograd, élue sur les bases du suffrage démocratique le plus large. Dans mon petit livre sur la Révolution d’octobre [1] , je me suis efforcé de montrer les raisons qui faisaient de l’Assemblée constituante le reflet attardé d’une époque déjà dépassée par la révolution. N’envisageant l’organisation du pouvoir révolutionnaire que dans les Soviets, et ceux-ci détenant déjà, au moment de la convocation de l’Assemblée constituante, le pouvoir effectif, la question était inévitablement résolue pour nous dans le sens de la dispersion par la force de l’Assemblée constituante, qui ne pouvait être disposée à se dissoudre elle-même au bénéfice du pouvoir des Soviets. Mais pourquoi, nous demande Kautsky, ne convoquez-vous pas une nouvelle Assemblée constituante ? Parce que nous n’en voyons pas le besoin. Si la première Assemblée constituante pouvait encore momentanément jouer un rôle progressif en sanctionnant, aux yeux des éléments petits-bourgeois, le régime des Soviets qui se constitue à peine, maintenant, après deux années de dictature victorieuse du prolétariat, après l’échec total de toutes les entreprises démocratiques en Sibérie, sur les côtes de la mer Blanche, en Ukraine, au Caucase, le pouvoir soviétique n’a plus besoin d’être consacré par l’autorité douteuse de l’Assemblée constituante. Mais Kautsky d’interroger sur le ton de Lloyd George : ne sommes-nous pas en droit, s’il en est ainsi, de conclure que le pouvoir des Soviets se maintient par la volonté d’une minorité, puisqu’il élude une consultation générale qui permettrait de vérifier sa suprématie ? Ce trait passe à côté du but. Même pendant la période de développement "pacifique" et stable, le régime parlementaire ne traduisait qu’assez grossièrement l’Etat d’esprit du pays ; à l’époque des tempêtes révolutionnaires, il a complètement perdu la faculté de suivre la lutte et l’évolution de la conscience politique. Le régime des Soviets, lui, institue un contact infiniment plus étroit, plus organique, plus honnête avec la majorité des travailleurs. Sa signification la plus importante n’est pas de refléter statiquement la majorité, mais de la former dynamiquement. Entrée dans la voie de la dictature révolutionnaire, la classe ouvrière russe a signifié par cela même qu’elle n’édifie pas, en période de transition, sa politique sur l’art inconsistant de rivaliser avec des partis caméléons dans la chasse aux voix paysannes, mais sur la participation effective des masse paysannes, la main dans la main avec le prolétariat, à l’œuvre d’administration du pays en fonction des intérêts véritables des travailleurs. C’est là une démocratie autrement profonde que la démocratie parlementaire. Maintenant que la tâche essentielle de la révolution, la question de vie ou de mort, consiste à repousser militairement l’attaque enragée des bandes blanches, Kautsky pense-t-il qu’une "majorité parlementaire" quelconque pourrait assurer une organisation plus énergique, plus dévouée, plus victorieuse de la défense révolutionnaire ? Les conditions de lutte se posent si nettement dans le pays de la révolution lâchement pris à la gorge par l’étau du blocus, que tous les groupes des classes intermédiaires n’ont le choix qu’entre Denikine et le gouvernement des Soviets. En faut-il de nouvelles preuves après que l’on a vu les partis du juste milieu par principe, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, se diviser selon cette ligne même ? En nous proposant un nouveau scrutin pour la Constituante, Kautsky présumerait-il l’interruption de la guerre civile pendant la période électorale ? En vertu de quelle décision ? S’il a l’intention de faire agir dans ce sens la II° Internationale, hâtons-nous de lui révéler qu’elle n’a guère plus de crédit chez Denikine que chez nous. Si la guerre entre les bandes de l’impérialisme et l’armée des ouvriers et des paysans se poursuit, si les élections doivent nécessairement se limiter au territoire des Soviets, Kautsky exigera-t-il que nous laissions aux partis qui soutiennent Denikine contre nous le droit de réapparaître librement ? Bavardage méprisable et vain : jamais, quelles que soient les circonstances, aucun gouvernement ne peut permettre de mobiliser à l’arrière de ses armées les forces des ennemis auxquels il fait la guerre. Le fait que la fleur de notre population travailleuse est en ce moment aux fronts n’occupe pas une des moindres places dans la position de la question. Les prolétaires avancés, les paysans les plus conscients, ceux qui, dans toutes les élections comme dans toutes les actions politiques des masses, se placent au premier rang et dirigent l’opinion publique des travailleurs, sont tous en ce moment en train de se battre et de mourir comme commandants, commissaires, soldats de l’Armée rouge. Si les gouvernements les plus "démocratiques" des Etats bourgeois, dont le régime se fonde sur le parlementarisme, n’ont pas estimé possible de procéder aux élections pendant toute la durée de la guerre, il est d’autant plus absurde de demander une chose pareille à la République des Soviets, dont le régime n’est en rien fondé sur le parlementarisme. Il nous suffit largement que le gouvernement révolutionnaire de la Russie n’ait pas entravé, même aux heures les plus graves, le renouvellement périodique de ses propres organes électifs, les Soviets locaux et centraux. Nous dirons enfin, ultime conclusion - the last and the least - pour l’information de Kautsky, que les kautskistes russes eux-mêmes, les mencheviks Martov et Dan, ne croient pas possible de demander actuellement la convocation de l’Assemblée constituante et remettent ce beau projet à des temps meilleurs. Mais en aura-t-on besoin, alors ? Il est permis d’en douter. La guerre civile terminée, la dictature de la classe ouvrière révélera sa force créatrice et montrera dans les faits aux masses les plus arriérées tout ce qu’elle peut leur donner. Par l’application rationnelle du travail obligatoire et par une organisation centralisée de la répartition des produits, toute la population du pays sera entraînée dans le système soviétique général d’économie et d’auto-gouvernement. Les Soviets eux-mêmes, aujourd’hui organes du pouvoir, se transformeront peu à peu en organisations purement économiques. Dans ces conditions, nous doutons que l’idée de couronner la trame réelle de la société socialiste au moyen d’une Assemblée constituante bien archaïque, vienne à qui que ce soit, d’autant plus que cette Assemblée ne pourrait que constater la "constitution" avant elle et sans elle de toutes les institutions dont le pays avait besoin [2] . Notes [1] Traduction française : L’avènement du bolchevisme, Paris, 1977 (Petite collection Maspero). [2] Afin de nous séduire en faveur de l’Assemblée constituante, Kautsky appuie son argumentation fondée sur l’impératif catégorique de considération empruntées au cours des changes. Citons : "La Russie a besoin de l’aide du capital étranger ; or, cette aide fera défaut à la Russie des Soviets, si elle ne convoque pas l’Assemblée constituante et n’accorde pas de liberté de presse, non que les capitalistes soient pénétrés d’idéalisme démocratique - ils n’ont pas hésité à prêter au tsarisme bon nombre de milliards - mais parce qu’ils ne feront pas, en affaires, confiance au régime des des Soviets" (p.114). Il y a un grain de vérité dans ce galimatias. La Bourse a, en effet, soutenu le gouvernement de Koltchak quand il s’appuyait sur l’Assemblée constituante. Mais elle le soutint plus énergiquement encore quand il eut dispersé la Constituante. Par l’expérience de Koltchak, la Bourse s’est confirmée dans sa conviction que le mécanisme de la démocratie bourgeoise peut être utile pour servir la cause du capitalisme, et jeté ensuite comme un vêtement usé. Il se peut bien que la Bourse consente à l’Assemblée constituante de nouveaux prêts sur gage, dans l’espoir, pleinement justifié par l’expérience antérieure, de voir l’Assemblée constituante ramener la dictature capitaliste. Nous ne pensons pas payer à ce prix la "confiance en affaires" de la Bourse, et nous lui préférons résolument la "confiance" inspirée à toute Bourse réaliste par les armes de l ’Armée rouge. (Note de l’auteur) Extrait de Terrorisme et Communisme

"Le court épisode de la première révolution faite par le prolétariat pour le prolétariat s’est terminé par le triomphe de ses ennemis. Cet épisode (du 18 mars au 28 mai) a duré 72 jours". (P.L. Lavrov, La Commune de Paris. du 18 mars 1871. Petrograd, 1919, p. 160). L’impréparation des partis socialistes de la Commune La Commune de Paris de 1871 a été la première tentative historique - faible encore - de domination de la classe ouvrière. Nous chérissons le souvenir de la Commune en dépit de son expérience par trop restreinte, du manque de préparation de ses membres, du caractère confus de son programme, de l’absence d’unité parmi ses dirigeants, de l’indécision de ses projets, de l’irrémédiable confusion dans l’exécution, et de l’effroyable désastre qui en résulta fatalement. Nous saluons dans la Commune, selon une expression de Lavrov, "la première aurore, encore bien pâle, de la première République du prolétariat". Kautsky ne l’entend pas du tout ainsi. Consacrant la plus grande partie de son livre à établir une opposition grossièrement tendancieuse entre la Commune et le pouvoir soviétique, il voit les qualités prédominantes de la Commune là où nous voyons son malheur et ses torts. Kautsky démontre avec application que la Commune de Paris ne fut pas préparée "artificiellement" mais qu’elle surgit à l’improviste, en prenant les révolutionnaires par surprise, contrairement à la révolution d’Octobre, qui fut minutieusement préparée par notre parti. C’est indiscutable. N’ayant pas le courage de formuler clairement ses idées profondément réactionnaires, Kautsky ne nous dit pas franchement si les révolutionnaires parisiens de 1871 méritent d’être approuvés pour n’avoir pas prévu l’insurrection prolétarienne et, partant, pour ne pas s’y être préparés, et si nous devons être blâmés pour avoir prévu l’inévitable et pour être allés consciemment à la rencontre des événements. Mais tout l’exposé de Kautsky est conçu de manière à provoquer dans l’esprit du lecteur précisément cette impression : un malheur s’est tout bonnement abattu sur les communards (le philistin bavarois Vollmar n’a-t-il pas, un jour, regretté que les communards ne soient pas allés se coucher plutôt que de prendre le pouvoir ?) et c’est pourquoi ils méritent toute notre indulgence ; les bolcheviks, eux, sont allés consciemment au devant du malheur (la conquête du pouvoir) et c’est pourquoi il ne leur sera pardonné ni dans ce monde, ni dans l’autre. Poser la question de la sorte peut paraître d’une incroyable absurdité. Il n’en est pas moins vrai que cela découle inévitablement de la position des "indépendants kautskystes" qui rentrent là tête dans leurs épaules pour ne rien voir, pour ne rien prévoir, et qui ne peuvent faire un pas en avant s’ils n’ont reçu au préalable une bonne bourrade dans le dos. "Humilier Paris, écrit Kautsky, lui refuser l’autonomie, le destituer de son titre de capitale, le désarmer pour s’aventurer ensuite, en toute sécurité, dans un coup d’Etat monarchiste, telle était la tâche capitale de l’Assemblée Nationale et de Thiers qu’elle venait d’élire chef du pouvoir exécutif. De cette situation naquit le conflit qui devait mener à l’insurrection parisienne. "On voit à quel point est différent le coup d’Etat accompli par le bolchevisme, qui puisa sa force dans les aspirations à la paix, qui avait derrière lui la masse paysanne ; qui, à l’Assemblée Nationale, n’avait pas de monarchistes contre lui, mais des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. "Les bolcheviks sont parvenus au pouvoir par une révolution bien préparée, qui leur mit d’un coup entre les mains toute la machine gouvernementale, dont ils tirent à l’heure actuelle le parti le plus énergique et le plus impitoyable pour soumettre leurs adversaires, y compris ceux qui appartiennent au prolétariat. "En revanche, personne ne fut plus étonné de l’insurrection de la Commune que les révolutionnaires eux-mêmes, et pour beaucoup de ceux-ci ce conflit était au plus haut point indésirable" (p. 44). Afin de se faire une idée bien nette du sens réel de ce qui est dit ici par Kautsky à propos des communards, nous apporterons l’intéressant témoignage suivant : "Le 1er mars 1871, écrit Lavrov dans son livre instructif sur la Commune, c’est-à-dire six mois après la chute de l’Empire et quelques avant l’explosion de la Commune, les personnalités dirigeantes de l’Internationale à Paris n’avaient toujours pas de programme politique défini. "Après le 18 mars, Paris était aux mains du prolétariat, mais ses leaders, déconcertés par leur puissance inattendue, ne prirent pas les mesures les plus élémentaires [1]" "Vous n’êtes pas taillés pour votre rôle, votre seul souci est de vous dégager", déclara un membre du Comité central de la Garde Nationale. "Il y avait là beaucoup de vérité - écrit Lissagaray , participant et historien de la Commune - mais, au moment même de l’action, le manque d’organisation préalable et de préparation provient trop souvent du fait que les rôles incombent à des hommes qui ne sont pas de taille à les remplir [2]" Il ressort déjà de ce qui précède (plus loin, ce sera plus évident encore) que si les socialistes parisiens n’ont pas entrepris de lutte directe pour le pouvoir, cela s’explique par leur inconsistance théorique et leur désarroi politique, et nullement par des considérations de tactique plus élevées. Il est hors de doute que la fidélité du même Kautsky aux traditions de la Commune se traduira surtout par le profond étonnement avec lequel il accueillera la Révolution prolétarienne en Allemagne, où il ne voit qu’"un conflit au plus haut degré indésirable". Nous doutons cependant que les générations futures lui en fassent un mérite. L’essence même de son analogie historique n’est, devons-nous dire, qu’un mélange de confusion, de réticences et de truquages. Les intentions que Thiers nourrissait à l’égard de Paris, Milioukov, soutenu ouvertement par Tchernov et Tseretelli, les nourrissait à l’égard de Petersbourg. De Kornilov à Potressov, tous répétaient jour après jour que Petersbourg s’était isolé du pays, qu’il n’avait plus rien de commun avec celui-ci, et que, dépravé jusqu’à la moelle, il voulait lui imposer sa volonté. Abattre et humilier Petersbourg, telle était la tâche première de Milioukov et de ses acolytes. Et cela se passait à l’époque où Petersbourg était le véritable foyer de la révolution qui n’avait pas encore réussi à s’affermir dans les autres parties du pays. Afin de lui faire donner une bonne leçon, Rodzianko, ex-président de la Douma, parlait ouvertement de livrer Petersbourg aux Allemands comme on avait déjà livré Riga. Rodzianko ne faisait qu’énoncer ce qui constituait la tâche de Milioukov, et que Kerensky appuyait de toute sa politique. Milioukov voulait, à l’exemple de Thiers, désarmer le prolétariat. Mais ce qui était pire encore, c’est que par l’entremise de Kerensky, Tchernov et Tseretelli, le prolétariat de Petersbourg avait été désarmé en juillet 1917. Il s’était de nouveau partiellement réarmé lors de l’offensive de Kornilov sur Petersbourg en août, Et ce réarmement fut un élément sérieux pour la préparation de l’insurrection d’octobre-novembre. De sorte que ce sont précisément les points sur lesquels Kautsky oppose l’insurrection de mars des ouvriers parisiens à notre révolution d’octobre qui coïncident dans une très large mesure. Mais en quoi diffèrent-elles ? Avant tout, en ce que Thiers a réalisé ses sinistres projets : Paris fut étranglé et des dizaines de milliers d’ouvriers massacrés. Milioukov, lui, s’est piteusement effondré : Petersbourg est resté la citadelle inexpugnable du prolétariat, et les leaders de la bourgeoisie russe sont allés en Ukraine solliciter l’occupation de la Russie par les armées du Kaiser. Cette différence est due en grande partie à notre faute, et nous sommes prêts à en porter la responsabilité. Il y a aussi une différence capitale, qui s’est faite plus d’une fois sentir dans le développement ultérieur des événements, dans le fait suivant : tandis que les communards partaient de préférence de considérations patriotiques, nous nous placions invariablement du point de vue de la révolution internationale. La défaite de la Commune a mené à l’effondrement de fait de la Première Internationale. La victoire du pouvoir soviétique a conduit à la fondation de la Troisième Internationale. Mais Marx, à la veille même de l’insurrection, conseillait aux communards, non de se soulever, mais de créer une organisation ! On pourrait à la rigueur comprendre que Kautsky cite ce témoignage pour montrer que Marx avait sous-estimé l’acuité de la situation à Paris. Mais Kautsky s’efforce d’exploiter le conseil de Marx comme preuve du caractère blâmable de l’insurrection en général. Pareil à tous les mandarins de la social-démocratie allemande, Kautsky voit avant tout dans l’organisation une entrave à l’action révolutionnaire. Même si on se limite à la question de l’organisation en tant que telle, il ne faut pas oublier que la révolution d’Octobre a été précédée par les neuf mois d’existence du gouvernement de Kérensky, pendant lesquels notre parti s’est occupé, non sans succès, non seulement d’agitation, mais aussi d’organisation. La révolution d’Octobre a eu lieu après que nous ayons conquis l’écrasante majorité dans les Soviets d’ouvriers et de soldats de Petersbourg, de Moscou et en général dans tous les centres industriels du pays, et transformé les Soviets en organisation dirigées par notre parti. Chez les communards il n’y eut rien de semblable. Enfin, nous avions derrière nous l’héroïque Commune de Paris, de l’effondrement de laquelle nous avions tiré cette déduction que les révolutionnaires doivent prévoir les événements et s’y préparer. Voilà encore un de nos torts La Commune de Paris et le terrorisme Kautsky ne fait sa vaste comparaison entre la Commune et la Russie soviétique que pour calomnier et humilier la dictature du prolétariat vivante et victorieuse au profit d’une tentative de dictature qui remonte à un passé déjà assez lointain. Kautsky cite avec une extraordinaire satisfaction une déclaration du Comité Central de la garde nationale en date du 19 mars, au sujet de l’assassinat par les soldats de deux généraux : "Nous le disons avec indignation : la boue sanglante dont on essaie de flétrir notre honneur est une ignoble infamie. Jamais un arrêt d’exécution n’a été signé par nous ; jamais la garde nationale n’a pris part à l’exécution d’un crime [3] ". Il va de soi que le Comité Central n’avait aucune raison de prendre sur lui la responsabilité d’un meurtre dans lequel il n’était pour rien. Mais le ton pathétique et sentimental de la déclaration caractérise très clairement la timidité politique de ces hommes devant l’opinion publique bourgeoise. Ce n’est pas étonnant. Les représentants de la garde nationale étaient pour la plupart des hommes au passé révolutionnaire fort modeste. "Il n’y a, écrit Lissagaray, pas un nom connu. Tous les élus sont des petits-bourgeois, boutiquiers, employés, étrangers aux coteries, jusque-là même à la politique pour la plupart". "Le sentiment discret, quelque peu craintif, de sa terrible responsabilité historique, et le désir d’y échapper au plus tôt - écrit Lavrov à ce sujet - perce dans toutes les proclamations de ce Comité Central entre les mains duquel était tombé le destin de Paris". Ayant cité, pour nous faire honte, cette déclaration sur l’effusion de sang, Kautsky critique ensuite, suivant en cela Marx et Engels, l’indécision de la Commune : "Si les Parisiens [c’est-à-dire les communards] s’étaient lancés pour de bon à la poursuite de Thiers, peut-être auraient-ils réussi à s’emparer du gouvernement. Les troupes qui se retiraient de Paris n’auraient pu leur opposer la moindre résistance [...]. Mais Thiers put battre en retraite sans encombre. On lui permit de se retirer avec son armée, de la réorganiser à Versailles, de lui insuffler un nouveau moral et de la renforcer" (p. 49). Kautsky ne peut pas comprendre que ce sont les mêmes hommes, et pour les mêmes raisons, qui ont publié la déclaration citée du 19 mars et qui ont permis à Thiers de se retirer sans coup férir et de regrouper son armée. Si les communards avaient vaincu en exerçant une influence purement morale, leur déclaration aurait été d’un grand poids. Mais cela n’a pas été le cas. En fait, leur humanitarisme sentimental n’était que l’envers de leur passivité révolutionnaire. Des hommes à qui par la volonté du sort est échu le gouvernement de Paris, et qui ne comprennent pas la nécessité de s’en servir immédiatement et jusqu’au bout pour se lancer à la poursuite de Thiers, pour l’écraser complètement avant qu’il ait eu le temps de se reprendre, pour concentrer les troupes dans leurs mains, pour procéder à l’épuration indispensable du corps de commandement, pour s’emparer de la province - de tels hommes ne pouvaient évidemment pas être disposés à sévir rigoureusement contre les éléments contre-révolutionnaires. Les deux choses sont étroitement liées. On ne peut se lancer à la poursuite de Thiers sans arrêter ses agents à Paris et sans fusiller les conspirateurs et les espions. Si l’on considère l’assassinat des généraux contre-révolutionnaires comme un crime abominable, il est impossible de galvaniser les énergies pour poursuivre les troupes qui sont commandées par des généraux contre-révolutionnaires. Dans la révolution, la plus grande humanité n’est autre que la plus grande énergie. "Ce sont précisément, écrit fort justement Lavrov, ceux qui attachent tant de prix à la vie humaine, au sang humain, qui doivent mettre tout en œuvre pour obtenir une victoire rapide et décisive et qui, ensuite, doivent agir au plus vite et énergiquement pour soumettre l’ennemi ; car ce n’est que par cette manière de procéder que l’on peut obtenir le minimum de pertes inévitables et le minimum de sang versé". La déclaration du 19 mars peut cependant être appréciée plus correctement si on l’envisage non comme une profession de foi absolue, mais comme l’expression d’un état d’esprit passager au lendemain d’une victoire inattendue obtenue sans la moindre effusion de sang. Totalement étranger à la compréhension de la dynamique de la révolution et de la détermination interne de son état d’esprit qui évolue rapidement, Kautsky pense au moyen de formules mortes et déforme la perspective des événements par des analogies arbitraires. Il ne comprend pas que cette indécision généreuse en général naturelle aux masses dans la première époque de la révolution. Les ouvriers ne passent à l’offensive que sous l’empire d’une nécessité de fer, comme ils ne passent à la terreur rouge que sous la menace des massacres contre-révolutionnaires. Ce que Kautsky dépeint comme le résultat d’une morale particulièrement élevée du prolétariat parisien de 1871, ne fait en réalité que caractériser la première étape de la guerre civile. Des faits semblables ont été également observés chez nous. A Petersbourg, nous avons conquis le pouvoir en octobre-novembre 1917 presque sans effusion de sang, et même sans arrestations. Les ministres du gouvernement de Kérensky ont été remis en liberté aussitôt après la révolution. Bien plus, le général cosaque Krasnov, qui avait attaqué Petersbourg de concert avec Kérensky après que le pouvoir fût passé au soviet, et qui avait été fait prisonnier à Gatchina, fut remis en liberté contre sa parole d’honneur dès le lendemain. Cette "magnanimité" était bien dans l’esprit des premiers jours de la Commune, mais elle n’en fut pas moins une erreur. Le général Krasnov, après avoir guerroyé contre nous pendant près d’un an dans le Sud, après avoir massacré plusieurs milliers de communistes, a récemment attaqué une nouvelle fois Petersbourg, cette fois dans les rangs de l’armée de Youdénitch. La révolution prolétarienne ne se fit plus dure qu’après le soulèvement des junkers à Petersbourg et surtout après la révolte (tramée par les cadets, les socialistes-révolutionnaires, les mencheviks) des tchécoslovaques dans la région de la Volga - où les communistes furent exterminés en masse - après l’attentat contre Lénine, l’assassinat d’Ouritsky, etc, etc. Ces mêmes tendances, mais seulement dans leurs premières phases, nous les observons aussi dans l’histoire de la Commune. Poussée par la logique de la lutte, celle-ci entra en matière de principe dans la voie de l’intimidation. La création du Comité de Salut public était dictée pour beaucoup de ses partisans par l’idée de la terreur rouge. Ce comité avait pour objet de "faire tomber les têtes des traîtres" et de "réprimer les trahisons" (séances du 30 avril et du 1er mai). Parmi les décrets d’"intimidation", il convient de signaler l’ordonnance (du 3 avril) sur la séquestration des biens de Thiers et de ses ministres, la démolition de sa maison, le renversement de la colonne Vendôme, et en particulier le décret sur les otages. Pour chaque prisonnier ou partisan de la Commune fusillé par les Versaillais, on devait fusiller trois otages. Les mesures prises par la Préfecture de police, dirigée par Raoul Rigault, étaient d’un caractère purement terroriste, quoiqu’elles ne fussent pas toujours adaptées au but poursuivi. L’efficacité de toutes ces mesures d’intimidation fut paralysée par l’inconsistance et l’état d’esprit conciliateur des éléments dirigeants de la Commune, par leurs efforts pour faire accepter le fait accompli à la bourgeoisie au moyen de phrases pitoyables, par leurs oscillations entre la fiction de la démocratie et la réalité de la dictature. Cette dernière idée est admirablement formulée par Lavrov dans son livre sur la Commune : "Le Paris des riches bourgeois et des prolétaires miséreux, en tant que communauté politique des différentes classes, exigeait au nom des principes libéraux une complète liberté de parole, de réunion, de critique du gouvernement, etc. Le Paris qui venait d’accomplir la révolution dans l’intérêt du prolétariat, et qui s’était donné pour but de la réaliser dans les institutions, réclamait, en tant que communauté du prolétariat ouvrier émancipé, des mesures révolutionnaires, c’est-à-dire dictatoriales, vis-à-vis des ennemis du nouveau régime". Si la Commune de Paris n’était pas tombée, si elle avait pu se maintenir dans une lutte ininterrompue, il ne peut y avoir de doute qu’elle aurait été obligée de recourir à des mesures de plus en plus rigoureuses pour écraser la contre-révolution. Il est vrai que Kautsky n’aurait pas eu alors la possibilité d’opposer les communards humanitaires aux bolcheviks inhumains. En revanche, Thiers n’aurait pu commettre sa monstrueuse saignée du prolétariat de Paris. L’histoire y aurait peut-être trouvé son compte. Le Comité Central arbitraire et la Commune "démocratique" "Le 19 mars, rapporte Kautsky, au Comité Central de la garde nationale, les uns exigèrent qu’on marche sur Versailles, les autres qu’on en appelle aux électeurs, les troisièmes qu’on recoure avant tout aux mesures révolutionnaires, comme si chacun de ces pas - nous apprend notre auteur avec une grande profondeur d’esprit - n’était pas également nécessaire et comme si l’un eût exclu l’autre" (p. 54). Dans les lignes qui suivent, Kautsky, au sujet de ces désaccords au sein de la Commune, nous offrira des banalités réchauffées sur les rapports réciproques entre les réformes et la révolution. En réalité, la question se posait ainsi : si l’on voulait prendre l’offensive et marcher sur Versailles sans perdre un instant, il était nécessaire de réorganiser sur le champ la Garde Nationale, de mettre à sa tête les éléments les plus combatifs du prolétariat parisien, ce qui eût entraîné un affaiblissement temporaire de Paris du point de vue révolutionnaire. Mais organiser les élections à Paris tout en faisant sortir de ses murs l’élite de la classe ouvrière aurait été une absurdité du point de vue du parti révolutionnaire. En théorie, la marche sur Versailles et les élections à la Commune ne se contredisaient nullement ; mais dans la pratique, elles s’excluaient : pour le succès des élections, il fallait remettre la marche sur Versailles ; pour le succès de la marche, il fallait remettre les élections. Enfin, si l’on mettait le prolétariat en campagne en affaiblissant temporairement Paris, il devenait indispensable de s’assurer contre toute possibilité de tentatives contre-révolutionnaires dans la capitale, car Thiers ne se fût arrêté devant rien pour allumer derrière les communards l’incendie de la réaction. Il fallait établir dans la capitale un régime plus militaire, c’est-à-dire plus rigoureux. "Il fallait lutter, écrit Lavrov, contre une multitude d’ennemis intérieurs qui foisonnaient dans Paris et qui, hier encore, se révoltaient aux abords de la Bourse et de la Place Vendôme, qui avaient leurs représentants dans l’administration et dans la Garde Nationale, qui avaient leur presse, leurs réunions, qui entretenaient des rapports presque au grand jour avec les Versaillais, et qui se faisaient toujours plus résolus et audacieux, à chaque imprudence, à chaque insuccès de la Commune". Il fallait en même temps prendre des mesures révolutionnaires d’ordre financier et économique en général, avant tout pour satisfaire aux besoins de l’armée révolutionnaire. Toutes ces mesures les plus indispensables de la dictature révolutionnaire auraient difficilement été conciliables avec une large campagne électorale. Mais Kautsky n’a pas la moindre compréhension de ce qu’est une révolution en fait. Il pense que concilier théoriquement signifie réaliser pratiquement. Le Comité Central avait fixé les élections à la Commune au 22 mars ; mais manquant de confiance en soi, effrayé de sa propre illégalité, s’efforçant d’agir en accord avec une institution plus "légale", il ouvrit des pourparlers ridicules et interminables avec l’assemblée, tout à fait impuissante, des maires et des députés de Paris, prêt à partager le pouvoir avec elle ne fût-ce que pour arriver à un accord. On perdit ainsi un temps précieux. Marx, sur lequel Kautsky, selon une vieille habitude, tente de s’appuyer, n’a nullement proposé d’élire la Commune et de lancer simultanément les ouvriers dans une campagne militaire. Dans sa lettre à Kugelmann du 12 avril 1871, Marx écrivait que le Comité Central de la Garde Nationale avait bien trop tôt fait abandon de ses pouvoirs pour laisser le champ libre à la Commune. Kautsky, selon ses propres paroles, "ne comprend pas" cette opinion de Marx. La chose est bien simple. Marx comprenait en tout cas que la tâche ne consistait pas à courir après la légalité, mais à porter un coup mortel à l’ennemi. "Si le Comité Central avait été composé de vrais révolutionnaires, écrit fort justement Lavrov, il aurait dû agir bien différemment. Il aurait été impardonnable de sa part d’accorder dix jours à ses ennemis avant l’élection et la convocation de la Commune, pour qu’ils puissent se rétablir au moment où les dirigeants du prolétariat abandonnaient leur devoir et ne se reconnaissaient pas le droit de diriger immédiatement le prolétariat. L’impréparation totale des partis populaires produisait maintenant un Comité qui considérait ces dix jours d’inaction comme obligatoires". Les aspirations du Comité Central cherchant comment remettre au plus vite le pouvoir à un gouvernement "légal" étaient moins dictées par les superstitions d’une démocratie formelle qui, du reste, ne faisaient pas défaut, que par la peur des responsabilités. Sous prétexte qu’il n’était qu’une institution provisoire, le Comité Central, bien que tout l’appareil matériel du pouvoir fût concentré entre ses mains, refusa de prendre les mesures les plus nécessaires et les plus urgentes. Or, la Commune ne reprit pas la totalité du pouvoir politique Central, qui continua, sans beaucoup se gêner, à s’immiscer dans toutes les affaires. Il en résulta une dualité de pouvoir extrêmement dangereuse, notamment dans le domaine militaire. Le 3 mai, le Comité Central envoya à la Commune une délégation qui exigea qu’on lui remette la conduite de l’administration de la guerre. De nouveau, rapporte Lissagaray, on discuta pour savoir s’il fallait faire arrêter le Comité Central ou bien lui donner la direction des opérations de guerre. D’une façon générale, il s’agissait ici, non des principes de la démocratie, mais de l’absence chez les deux parties d’un clair programme d’action ainsi que de la tendance, tant de la part de l’organisation révolutionnaire "arbitraire" personnifiée par le Comité Central, que de l’organisation "démocratique" de la Commune, à se décharger l’une sur l’autre des responsabilités sans pour autant renoncer entièrement au pouvoir. On ne peut pas dire que de tels rapports politiques soient dignes d’être imités. "Mais le Comité Central - ainsi se console Kautsky - n’a jamais tenté de porter atteinte au principe en vertu duquel le pouvoir supérieur doit appartenir aux élus du suffrage universel. Sur ce point, la Commune de Paris était l’opposé direct de la République soviétique" (p. 55). Il n’y avait pas d’unité de volonté gouvernementale, il n’y avait pas de fermeté révolutionnaire, il y avait dualité de pouvoir, et le résultat en fût un écroulement rapide et épouvantable. En revanche - n’est-ce pas réconfortant ? - aucune atteinte ne fut portée au "principe" de la démocratie. La Commune démocratique et la dictature révolutionnaire Le camarade Lénine a déjà démontré à Kautsky que tenter de dépeindre la Commune comme une démocratie formelle n’est que charlatanisme théorique. La Commune, tant par les traditions que par les intentions de son parti dirigeant - les blanquistes - était l’expression de la dictature de la ville révolutionnaire sur le pays. Il en fut ainsi dans la Grande Révolution française ; il en eût été de même dans la Révolution de 1871 si la Commune n’était pas tombée dès le début. Le fait que dans Paris même le pouvoir ait été élu sur la base du suffrage universel, n’exclut pas l’autre fait, bien plus important : l’action militaire de la Commune, d’une ville, contre la France paysanne, c’est-à-dire contre toute la nation. Pour donner satisfaction au grand démocrate Kautsky, les révolutionnaires de la Commune auraient dû préalablement consulter, par la voie du suffrage universel, toute la population de la France, pour savoir si elle les autorisait à faire la guerre aux bandes de Thiers. Enfin, dans Paris même, les élections s’effectuèrent après la fuite de la bourgeoisie soutenant Thiers, ou du moins de ses éléments les plus actifs, et après l’évacuation des troupes de Thiers. La bourgeoisie qui restait à Paris, malgré toute son impudence, n’en redoutait pas moins les bataillons révolutionnaires, et c’est sous le signe de cette crainte, qui faisait pressentir l’inévitable terreur rouge de l’avenir, que se déroulèrent les élections. Se consoler en pensant que le Comité Central de la Garde Nationale, sous la dictature - molle et inconsistante, hélas - duquel s’effectuaient les élections à la Commune n’a pas attenté au principe du suffrage universel, c’est, en réalité, donner des coups d’épée dans l’eau. Multipliant les comparaisons stériles, Kautsky profite de ce que ses lecteurs ignorent les faits. A Petersbourg, en novembre 1917, nous avons aussi élu une Commune (la Douma municipale) sur la base du suffrage le plus "démocratique", sans restrictions pour la bourgeoisie. Ces élections, par suite du boycottage des partis bourgeois, nous donnèrent une écrasante majorité [4]. La Douma "démocratiquement" élue se soumit volontairement au Soviet de Petersbourg, c’est-à-dire qu’elle mit le fait de la dictature du prolétariat au-dessus du "principe" du suffrage universel ; et quelque temps après, elle se dissolvait de sa propre initiative en faveur d’une des sections du Soviet pétersbourgeois. De la sorte, le Soviet de Petersbourg, - ce vrai père du pouvoir soviétique - a sur lui la grâce divine d’une consécration démocratique formelle qui ne le cède en rien à celle de la Commune de Paris. "Lors des élections du 26 mars, écrit Kautsky, 90 membres avaient été élus à la Commune. Parmi eux se trouvaient 15 membres du parti gouvernemental (Thiers) et 6 radicaux bourgeois qui, tout en étant les adversaires du gouvernement, n’en condamnaient pas moins l’insurrection (des ouvriers parisiens). "La République soviétique, nous enseigne notre auteur, n’aurait jamais toléré que de pareils éléments contre-révolutionnaires puissent se présenter ne serait-ce que comme candidats, et encore moins se faire élire. La Commune, par respect de la démocratie, ne mit pas le moindre obstacle à l’élection de ses adversaires bourgeois" (p. 55-56). Nous avons déjà vu plus haut qu’ici Kautsky passe complètement à côté de la question. En premier lieu, dans la phase analogue du développement de la Révolution russe, on a procédé à des élections pendant lesquelles le pouvoir soviétique laissa toute latitude aux partis bourgeois. Si les cadets, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, qui avaient leur presse qui appelait ouvertement au renversement du pouvoir soviétique, ont boycotté les élections, c’est uniquement parce qu’ils espéraient à cette époque en finir rapidement avec nous par la force des armes. En second lieu, il n’y eut pas dans la Commune de Paris de démocratie exprimant toutes les classes. Pour les députés bourgeois - conservateurs, libéraux, gambettistes - il ne s’y trouva pas de place. "Presque tous ces personnages, écrit Lavrov, sortirent soit sur le champ, soit très vite, du conseil de la Commune. Ils auraient pu être les représentants de Paris en tant que ville libre sous l’administration de la bourgeoisie, mais ils étaient complètement déplacés dans le conseil de la Commune qui, bon gré, mal gré, consciemment ou inconsciemment, complètement ou incomplètement, représentait tout de même la révolution du prolétariat et la tentative, aussi faible qu’elle fût, de créer les formes de société correspondant à cette révolution". Si la bourgeoisie pétersbourgeoise n’avait pas boycotté les élections communales, ses représentants seraient entrés à la Douma de Petersbourg. Ils y seraient restés jusqu’au premier soulèvement des socialistes-révolutionnaires et des cadets, après quoi - avec ou sans la permission de Kautsky - ils auraient probablement été arrêtés s’ils n’avaient pas quitté la Douma à temps, comme l’avaient fait à un certain moment les membres bourgeois de la Commune de Paris. Le cours des événements serait resté le même, à ceci près qu’à la surface quelques épisodes se seraient déroulés différemment. Glorifiant la démocratie de la Commune et l’accusant en même temps d’avoir manqué de hardiesse à l’égard de Versailles, Kautsky ne comprend pas que les élections communales, qui se firent avec la participation à double sens des maires et des députés "légaux", reflétaient l’espoir d’un accord pacifique avec Versailles. C’est tout le fond de la question. Les dirigeants voulaient l’entente et non la lutte. Les masses n’avaient pas encore épuisé leurs illusions. Les autorités révolutionnaires factices n’avaient pas encore eu le temps de révéler leur véritable nature. Et le tout s’appelait "démocratie". "Nous devons dominer nos ennemis par la force morale...", prêchait Vermorel. "Il ne faut pas toucher à la liberté et à la vie de l’individu...". S’efforçant de conjurer la "guerre intestine", Vermorel conviait la bourgeoisie libérale, qu’il stigmatisait jadis si impitoyablement, à former un "pouvoir régulier, reconnu et respecté par toute la population parisienne". Le Journal officiel, publié sous la direction de l’internationaliste Longuet, écrivait : "Le déplorable malentendu qui, aux journées de juin [1848], arma l’une contre l’autre deux classes [...] ne pouvait se renouveler. Cette fois l’antagonisme n’existait pas de classe à classe" (30 mars). Et plus loin : "Toute dissidence aujourd’hui, s’effacera, parce que tous se sentent solidaires, parce que jamais il n’y a eu moins de haine, moins d’antagonisme social" (3 avril). A la séance de la Commune du 25 avril, ce ne fut pas sans raison que Jourde se vanta que la Commune n’ait "jamais porté atteinte à la propriété". C’est ainsi qu’il s’imaginaient conquérir l’opinion des milieux bourgeois et trouver la voie d’un accord. "Ce genre de sermon, écrit fort justement Lavrov, ne désarma nullement les ennemis du prolétariat, qui comprenaient parfaitement ce dont le triomphe de celui-ci les menaçait : par contre, il enleva au prolétariat toute énergie combative et l’aveugla comme à dessein en présence d’ennemis irréductibles". Mais ces prêches émollients étaient indissolublement liés à la fiction de la démocratie. Cette fiction de légalité faisait croire que la question pouvait se résoudre sans lutte : "En ce qui concerne les masses de la population - écrit un membre de la Commune, Arthur Arnould - elles croyaient, non sans quelque raison, à l’existence au moins d’une entente tacite avec le gouvernement". Impuissants à attirer la bourgeoisie, les conciliateurs, comme toujours, induisaient le prolétariat en erreur. Que dans les conditions de l’inévitable guerre civile qui commençait déjà, le parlementarisme n’exprimât plus que l’impuissance conciliatrice des groupes dirigeants, c’est ce dont témoigne de la façon la plus évidente la procédure insensée des élections complémentaires à la Commune (16 avril). A ce moment, écrit Arthur Arnould, "on n’avait plus que faire du vote. La situation était devenue tragique au point qu’on n’avait plus ni le loisir, ni le sang-froid nécessaires pour que les élections générales puissent faire leur œuvre. Tous les hommes fidèles à la Commune étaient sur les fortifications, dans les forts, dans les postes avancés. Le peuple n’attachait aucune importance à ces élections complémentaires. Ce n’était au fond que du parlementarisme. L’heure n’était plus à compter les électeurs mais à avoir des soldats ; non à rechercher si nous avions grandi ou baissé dans l’opinion de Paris, mais à défendre Paris contre les Versaillais". Ces paroles auraient pu faire comprendre à Kautsky pourquoi il n’est pas si facile de combiner dans la réalité la guerre de classe avec une démocratie groupant toutes les classes. "La Commune n’est pas une Assemblée Constituante", écrivait dans sa publication Millière, une des meilleures têtes de la Commune, "elle est un conseil de guerre. Elle ne doit avoir qu’un but : la victoire ; qu’une arme : la force ; qu’une loi : celle du salut public". "Ils n’ont jamais pu comprendre", s’écrie Lissagaray en accusant les dirigeants, "que la Commune était une barricade", et non une administration. Ils ne commencèrent à le comprendre qu’à la fin, lorsqu’il était déjà trop tard. Kautsky ne l’a pas encore compris. Et rien ne laisse prévoir qu’il le comprenne un jour. La Commune a été la négation vivante de la démocratie formelle, car, dans son développement, elle a signifié la dictature du Paris ouvrier sur la nation paysanne. Ce fait domine tous tes autres. Quels que fussent les efforts des routiniers politiques au sein de la Commune même pour se cramponner à l’apparence de la légalité démocratique, chaque action de la Commune, insuffisante pour la victoire, était suffisante pour convaincre de sa nature illégale. La Commune, c’est-à-dire la municipalité parisienne, abrogea la conscription nationale. Elle intitula son organe officiel : Journal officiel de la République française. Bien que timidement, elle toucha à la Banque de France. Elle proclama la séparation de l’Eglise et de l’Etat et supprima le budget des cultes. Elle entra en relations avec les ambassades étrangères, etc, etc... Tout cela, elle le fit au nom de la dictature révolutionnaire. Mais le démocrate Clémenceau, encore vert à l’époque, ne voulait pas reconnaître ce droit. A la réunion avec le Comité Central, Clémenceau déclara : "L’insurrection s’est opérée sur un motif illégitime [...]. Bientôt le Comité deviendra ridicule et ses décrets seront méprisés... D’ailleurs, Paris n’a aucun droit de s’insurger contre la France il doit reconnaître absolument l’autorité de l’Assemblée". La tâche de la Commune était de dissoudre l’Assemblée Nationale. Elle n’y a malheureusement pas réussi. Et maintenant, Kautsky recherche des circonstances atténuantes à ses criminels desseins. Il fait remarquer que les communards avaient pour adversaires à l’Assemblée Nationale des monarchistes, tandis qu’à l’Assemblée Constituante nous avions contre nous... des socialistes en la personne des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Voilà bien une totale éclipse d’esprit ! Kautsky parle des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, mais il oublie l’unique ennemi sérieux : les cadets. Ils constituaient précisément notre parti "versaillais" russe, c’est-à-dire le bloc des propriétaires au nom de la propriété, et le professeur Milioukov essayait de toutes ses forces d’imiter le "petit grand homme" Thiers. De très bonne heure - bien avant la révolution d’Octobre - Milioukov - s’était mis à la recherche d’un Galliffet, qu’il avait tour à tour cru trouver en la personne des généraux Kornilov, Alexéiev, Kalédine, Krasnov ; et après que Koltchak eut relégué à l’arrière-plan les partis politiques et dissous l’Assemblée Constituante, le parti cadet, l’unique parti bourgeois sérieux, de nature essentiellement monarchiste, non seulement ne lui refusa pas son appui, mais l’entoura d’une sympathie encore plus grande. Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires ne jouèrent chez nous aucun rôle indépendant, comme il en est d’ailleurs du parti de Kautsky pendant les événements révolutionnaires d’Allemagne. Ils avaient édifié toute leur politique sur la coalition avec les cadets, leur assurant ainsi une situation prépondérante qui ne correspondait guère au rapport des forces politiques. Les partis socialiste-révolutionnaire et menchevik n’étaient qu’un appareil de transmission destiné à gagner dans les meetings et aux élections la confiance politiques des masses réveillées par la révolution pour en faire bénéficier le parti impérialiste contre-révolutionnaire cadet - cela indépendamment de l’issue des élections. La dépendance de la majorité menchevik et socialiste-révolutionnaire à l’égard de la minorité cadette n’était en elle-même qu’une raillerie à peine voilée de l’idée de "démocratie". Mais ce n’est pas tout. Dans les parties du pays où le régime de "démocratie" subsistait assez longtemps, il se terminait inévitablement par un coup d’Etat contre-révolutionnaire ouvert. Il en fut ainsi en Ukraine où la Rada démocratique, qui avait vendu le pouvoir soviétique à l’impérialisme allemand, se vit elle-même rejetée par le monarchiste Skoropadsky. Il en fut ainsi au Kouban, où la Rada démocratique se retrouva sous la botte de Denikine. Il en fut ainsi - et c’est l’expérience la plus importante de notre "démocratie" - en Sibérie, où l’Assemblée Constituante, formellement dominée, en l’absence des bolcheviks, par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, et dirigée en fait par les cadets, conduisit à la dictature de l’amiral tsariste Koltchak. Il en fut ainsi, enfin, dans le Nord, où les membres de la Constituante, personnifiés par le gouvernement du socialiste-révolutionnaire Tchaikovsky, se transformèrent en décoration de pacotille au profit des généraux contre-révolutionnaires russes et anglais. Dans tous les petits gouvernements limitrophes, les choses se sont passées ou se passent ainsi : en Finlande, en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Pologne, en Géorgie, en Arménie, où, sous le pavillon formel de la démocratie, se renforce la domination des propriétaires fonciers, des capitalistes et du militarisme étranger. L’ouvrier parisien de 1871 - Le prolétaire pétersbourgeois de 1917 Une des comparaisons les plus grossières, les plus injustifiées et les plus honteuses politiquement que fait Kautsky entre la Commune et la Russie soviétique, concerne le caractère de l’ouvrier parisien de 1871 et du prolétaire russe de 1917-1919. Kautsky nous dépeint le premier comme un révolutionnaire enthousiaste capable de la plus haute abnégation, le second comme un égoïste, un profiteur, un anarchiste spontané. L’ouvrier parisien a derrière lui un passé trop bien défini pour avoir besoin de recommandations révolutionnaires ou pour devoir se défendre des louanges du Kautsky actuel. Néanmoins, le prolétariat de Petersbourg n’a pas et ne peut avoir de motifs de renoncer à se comparer à son héroïque frère aîné. Les trois années de lutte ininterrompue des ouvriers pétersbourgeois, d’abord pour la conquête du pouvoir, ensuite pour son maintien et son affermissement au milieu des souffrances sans précèdent de la faim, du froid, des dangers continuels, constituent une chronique exceptionnelle de l’héroïsme et de l’abnégation collectifs. Kautsky, comme nous le montrons par ailleurs, prend, pour les comparer à lu fine fleur des communards, les éléments les plus obscurs du prolétariat russe. Il ne se distingue en rien sur ce point des sycophantes bourgeois, pour lesquels les communards morts sont toujours infiniment plus attrayants que les vivants. Le prolétariat pétersbourgeois a pris le pouvoir quarante-cinq ans après le prolétariat parisien. Cet intervalle nous a dotés d’une immense supériorité. Le caractère petit-bourgeois et artisan du vieux et en partie du nouveau Paris est totalement étranger à Petersbourg, centre de l’industrie la plus concentrée du monde. Cette dernière circonstance nous a considérablement facilité nos tâches d’agitation et d’organisation, ainsi que l’instauration du système soviétique. Notre prolétariat est loin de posséder les riches traditions du prolétariat français. Mais en revanche, au début de la révolution présente, la grande expérience des insuccès de 1905 était encore vivante dans la mémoire de la génération aînée de nos ouvriers, qui n’oubliait pas le devoir de vengeance qui lui avait été légué. Les ouvriers russes ne sont pas passés, comme les ouvriers français, par la longue école de la démocratie et du parlementarisme, école qui, à certaines époques, fut un facteur important de culture politique du prolétariat. Mais d’autre part, l’amertume des déceptions et le poison du scepticisme qui lient - jusqu’à une heure que nous espérons proche - la volonté révolutionnaire du prolétariat français, n’avaient pas eu le temps de se déposer dans l’âme de la classe ouvrière russe. La Commune de Paris a subi un désastre militaire avant d’avoir vu se dresser devant elle, de toute leur hauteur, les questions économiques. En dépit des magnifiques qualités guerrières des ouvriers parisiens, le destin militaire de la Commune fut de bonne heure désespéré : l’indécision et l’esprit de conciliation au sommet avaient engendré la désagrégation à la base. La solde de garde national était payée à 162.000 simples soldats et à 6.500 officiers, mais le nombre de ceux qui allaient réellement au combat, surtout après la sortie infructueuse du 3 avril, variait entre vingt et trente mille. Ces faits ne compromettent nullement les ouvriers parisiens et ne donnent à personne le droit de les traiter de lâches ou de déserteurs - bien que les cas de désertion n’aient certainement pas été rares. La combativité d’une armée requiert avant tout l’existence d’un appareil de direction précis et centralisé. Les communards n’en avaient pas même idée. Le département de la guerre de la Commune était, selon l’expression d’un auteur, comme dans une chambre sombre où tout le monde se bousculait. Le bureau du ministère était rempli d’officiers, de gardes qui exigeaient des fournitures militaires, des approvisionnements, ou qui se plaignaient qu’on ne les relevât pas. On les renvoyait au commandement... "Tels bataillons, écrit Lissagaray, restaient vingt, trente jours aux tranchées, dénués du nécessaire, tels demeuraient continuellement en réserve [...]. Cette incurie tua vite la discipline. Les hommes braves ne voulurent relever que d’eux seuls, les autres esquivèrent le service. Les officiers firent de même, ceux-ci quittant leur poste pour aller au feu du voisin, ceux-là abandonnant". Pareil régime ne pouvait rester impuni : la Commune fut noyée dans le sang. Mais à ce sujet, on trouve chez Kautsky une consolation inimitable : "La conduite de la guerre, dit-il en hochant la tête, n’est pas en général le côté fort du prolétariat" (p. 76). Cet aphorisme digne de Pangloss est à la hauteur d’une autre sentence de Kautsky, à savoir que l’Internationale n’est pas une arme utile en temps de guerre, étant par nature "un instrument de paix". Le Kautsky actuel se résume, au fond, tout entier dans ces deux aphorismes ; et sa valeur est à peine supérieure au zéro absolu. La conduite de la guerre, voyez-vous, n’est pas en général le côté fort du prolétariat, d’autant que l’Internationale n’a pas été créée pour une période de guerre. Le navire de Kautsky a été construit pour naviguer sur les étangs et les baies calmes, pas du tout pour la pleine mer et une époque agitée. S’il commence à faire eau et coule maintenant à fond, la faute en revient à la tempête, à la masse d’eau excédentaire, à l’immensité des vagues et à toute une série d’autres circonstances imprévues auxquelles Kautsky ne destinait pas son magnifique instrument. Le prolétariat international s’est donné pour tâche de conquérir le pouvoir. Que la guerre civile "en général" soit ou non un des attributs indispensables de la révolution "en général", il n’en reste pas moins incontestable que le mouvement en avant du prolétariat en Russie, en Allemagne et dans certaines parties de l’ancienne Autriche-Hongrie, a revêtu la forme d’une guerre civile intense, et ce non seulement sur les fronts intérieurs, mais sur les fronts extérieurs. Si la conduite de la guerre n’est pas le côté fort du prolétariat, et si l’Internationale ouvrière n’est bonne que pour les époques pacifiques, il faut faire une croix sur la révolution et sur le socialisme, car la conduite de la guerre est un côté suffisamment fort du gouvernement capitaliste, qui ne permettra pas aux ouvriers d’arriver au pouvoir sans guerre. Il ne reste plus qu’à considérer ce qu’on appelle démocratie "socialiste" comme un parasite de la société capitaliste et du parlementarisme bourgeois, c’est-à-dire à sanctionner ouvertement ce que font en politique les Ebert, les Scheidemann, les Renaudel, et ce contre quoi Kautsky, semble-t-il, s’élève encore. La conduite de la guerre n’était pas le côté fort de la Commune. C’est la raison pour laquelle elle a été écrasée - et avec quelle sauvagerie ! "Il faut remonter, écrivait en son temps le libéral assez modéré Fiaux, aux proscriptions de Sylla, d’Antoine et d’Octave pour trouver pareils assassinats dans l’histoire des nation civilisées ; les guerres religieuses sous les derniers Valois, la nuit de la Saint-Barthélémy, l’époque de la Terreur ne sont en comparaison que des jeux d’enfants. Dans la seule dernière semaine de mai, on a relevé à Paris 17.000 cadavres de fédérés insurgés... On tuait encore vers le 15 juin". "La conduite de la guerre n’est pas en général le côté fort du prolétariat" ? C’est faux ! Les ouvriers russes ont montré qu’ils sont capables de se rendre maîtres aussi de la "machine de guerre". Nous voyons ici un gigantesque pas en avant par rapport à la Commune. Nous portons coup sur coup à ses bourreaux. La Commune, nous la vengeons, et nous prenons sa revanche. Des 168.500 gardes nationaux qui recevaient leur solde, 20 ou 30.000 allaient au combat. Ces chiffres sont une matière intéressante pour les déductions qu’on peut en tirer sur le rôle de la démocratie formelle en période révolutionnaire. Le sort de la Commune de Paris ne s’est pas décidé dans les élections, mais dans les combats contre l’armée de Thiers. Les 168.500 gardes nationaux représentaient la masse principale des électeurs. Mais en fait 20 ou 30.000 hommes, minorité la plus dévouée et la plus combative, ont déterminé dans les combats les destinées de la Commune. Cette minorité n’était pas isolée, elle ne faisait qu’exprimer avec plus de courage et d’abnégation la volonté de la majorité. Mais ce n’était tout de même que la minorité. Les autres, qui se cachèrent au moment critique, n’étaient pas hostiles à la Commune ; au contraire, ils la soutenaient activement ou passivement, mais ils étaient moins conscients, moins résolus. Sur l’arène de la démocratie politique, leur niveau de conscience plus faible rendit possible la supercherie des aventuriers, des escrocs, des charlatans petits-bourgeois et des honnêtes lourdauds qui se leurraient eux-mêmes. Mais lorsqu’il s’agit d’une guerre de classes déclarée, ils suivirent plus ou moins la minorité dévouée. Cette situation trouva encore son expression dans l’organisation de la Garde Nationale. Si l’existence de la Commune s’était prolongée, ces rapports réciproques entre l’avant-garde et la masse du prolétariat se seraient renforcés de plus en plus. L’organisation qui se serait constituée et consolidée en tant qu’organisation des masses travailleuses dans le processus de la lutte ouverte serait devenue l’organisation de leur dictature, le Soviet des députés du prolétariat en armes. Notes [1] P.L. Lavrov, La Commune de Paris du 18 mars 1871, Editions de la librairie Goloss, Pétrograd, 1919. Les passages cités par Trotsky dans ce chapitre se trouvent pp. 64-65, 71, 77, 225, 143-144, 87, 112, 371, 100. [2] Nous n’avons pas retrouvé la seconde partie de cette citation que Trotsky attribue à Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Bruxelles, 1876, p. 106. Les autres passages de cet ouvrage cités dans le chapitre ont été collationnés sur l’édition originale, respectivement pp. 70-71, 107 (citation de Clémenceau) et 238 (que Trotsky attribue sans doute par erreur à Lavrov). [3] Déclaration du Comité Central de la Garde Nationale du 19 mars 1871, publiée dans le Journal Officiel de la Commune, 20 mars 1871. Nous avons également collationné sur la source originale les citations faites plus loin : séances de la Commune du 30 avril et du 1er mai (JO des 3 et 4 mai), JO des 30 mars et 3 avril, JO du 25 avril (déclaration de Jourde). [4] Il n’est pas sans intérêt de noter qu’aux élections communales de 1871 à Paris, 230 000 électeurs participèrent au vote. Aux élections municipales de novembre 1917 à Petersbourg, en dépit du boycottage des élections par tous les partis sauf le nôtre et celui des socialistes-révolutionnaires de gauche, qui n’avait presque aucune influence dans la capitale, 390.000 électeurs participèrent au vote. Paris comptait en 1871 2.000.000 d’habitants. Il faut noter que notre système électoral était incomparablement plus démocratique, le Comité Central de la Garde Nationale ayant fait les élections sur la base de la loi électorale de l’Empire. (Note de l’auteur) Extrait de Terrorisme et Communisme

Ecrits de Karl Kautsky :

« Ceux qui dressent le tableau de la révolution française en la présentant comme l’œuvre des philosophes, des Voltaire et des Rousseau, d’un côté, et de l’autre, des orateurs de l’Assemblée Nationale, des Mirabeau et des Robespierre, ne pouvaient cependant pas ne pas noter que le conflit qui a débouché sur la révolution provenait de l’antagonisme opposant les deux premiers ordres et le Tiers État. Ils ont vu que cet antagonisme n’était pas éphémère et contingent : il avait déjà opéré dans les États Généraux de 1614 et dans ceux qui les avaient précédés, il avait été un facteur essentiel de l’évolution historique, et au premier chef de la consolidation de la royauté absolue. Il ne pouvait leur échapper que ce conflit prenait ses racines dans les structures économiques. Certes, dans la plupart des ouvrages consacrés à la période révolutionnaire, la lutte des classes n’apparaissait pas, elle n’apparaît encore aujourd’hui toujours pas, comme le moteur du bouleversement, mais seulement comme un épisode situé au milieu des luttes des philosophes, des orateurs et des hommes d’État, comme si ces dernières n’étaient pas le résultat nécessaire de celle-là. Il a fallu un gigantesque travail conceptuel pour que ce qui semblait être un phénomène épisodique, fût identifié comme le ressort réel, non seulement de toute la Révolution, mais aussi de toute l’évolution des sociétés depuis que se sont constitués les antagonismes de classes. La conception matérialiste de l’histoire est encore aujourd’hui très contestée. Mais l’idée que la révolution française est l’aboutissement d’une lutte de classes entre le Tiers État et les deux autres ordres, est en revanche presque généralement admise depuis longtemps. Elle a cessé d’être une théorie destinée seulement aux spécialistes, elle est devenue totalement populaire, notamment auprès de la classe ouvrière allemande. Les adeptes de cette idée ont actuellement moins pour tâche de la défendre que de la préserver de toute édulcoration. Quand on ramène le cours de l’histoire à celle des luttes de classes, la tentation est grande de supposer que dans la société en question il n’y a que deux camps, deux classes en lutte, deux masses compactes et homogènes, la masse révolutionnaire et la masse réactionnaire, qu’il n’y a qu’un « eux et nous ». À ce compte, la tâche de l’historien serait assez facile. Mais la réalité est loin d’être aussi simple. La société est un organisme extraordinairement complexe, elle le devient chaque jour davantage, c’est un enchevêtrement de classes multiples et d’intérêts les plus divers, lesquels peuvent, en fonction de la situation, se regrouper en formant les partis les plus variés. Cela vaut pour aujourd’hui, et cela vaut aussi pour l’époque de la révolution française. »

Kautsky, « Les antagonismes de classes à l’époque de la Révolution française », 1889

« L’action économique de l’État moderne est l’origine naturelle de l’évolution qui conduit à la société socialiste. Nous ne prétendons nullement dire par là que toute mise en régie d’une fonction économique ou d’une exploitation économique constitue un progrès fait vers la société socialiste et que celle-ci puisse être le résultat de la mise en régie générale de toute l’organisation économique sans qu’il soit nécessaire de modifier l’essence de l’État. Cette opinion, l’opinion de ce qu’on appelle les socialistes d’État, provient d’une idée fausse de l’État. Comme tout État, l’État moderne est en premier lieu l’arme destinée à défendre les intérêts généraux des classes dominantes. Sa nature ne se trouve pas atteinte par le fait qu’il se charge de fonctions qui n’intéressent pas seulement les classes dominantes, mais la société tout entière. Souvent, il ne se les attribue que parce que, si on les négligeait, non seulement l’état de la société, mais encore la situation des classes dominantes s’en trouveraient menacés. Mais, en aucun cas, il ne les remplit contrairement aux intérêts généraux des classes supérieures ou de façon à mettre en péril leur pouvoir. Si l’État actuel se charge de certaines entreprises, de certaines fonctions, il ne le fait pas pour restreindre l’exploitation capitaliste, mais pour protéger et consolider le mode de production capitaliste, ou bien encore pour participer à cette exploitation, augmenter ainsi ses revenus et diminuer les contributions que la classe capitaliste doit verser pour le maintenir. Comme exploiteur, l’État a cette supériorité sur le capitaliste individuel de disposer non seulement des forces économiques que possède le capitaliste, mais encore des pouvoirs politiques dont il jouit comme autorité publique. Jusqu’à présent, l’État n’a pratiqué la mise en régie qu’autant qu’elle était conforme aux intérêts des classes dominantes. Il agira de même à l’avenir. Aussi longtemps donc que les classes possédantes seront les classes dominantes, la mise à la charge de l’État d’entreprises et de fonctions n’ira jamais jusqu’à porter préjudice d’une manière générale au capital et à la propriété foncière privée, de façon à restreindre leur pouvoir et leur exploitation.. Ce n’est que quand les classes laborieuses domineront dans l’État que celui-ci cessera d’être une entreprise capitaliste. Ce n’est qu’alors qu’il sera possible de le transformer en une société coopérative et socialiste. Cette constatation est l’origine de la tâche que se propose la démocratie socialiste : elle veut que les classes laborieuses conquièrent le pouvoir politique pour, avec son. aide, transformer l’État en une grande coopérative économique se suffisant à elle-même pour l’essentiel. (…) Quand le prolétariat, en temps que classe consciente, prend part aux luttes parlementaires, dans les élections et dans l’assemblée elle-même, le parlementarisme commence à changer de nature. Il cesse dès lors d’être un simple moyen de domination de la bourgeoisie. Ces luttes constituent précisément le moyen le plus puissant de secouer les couches encore indifférentes du prolétariat, de leur inspirer la confiance et l’espoir. Elles forment le moyen le plus puissant de fondre les différentes catégories de prolétaires en une classe unique ; elles sont enfin le moyen le plus puissant dont dispose le prolétariat pour agir sur le gouvernement et lui arracher les concessions qui peuvent l’être dans l’état des circonstances. Bref, ces luttes sont le levier le plus puissant pour faire sortir le prolétariat de son abaissement économique, social et moral. Ainsi donc, non seulement la classe ouvrière n’a aucune raison de rester étrangère au parlementarisme, elle a, au contraire, tous les motifs de fortifier le Parlement au détriment de l’autorité publique, de fortifier sa représentation dans le Parlement. A côté du droit de coalition et de la liberté de la presse, le suffrage universel est la condition du développement du prolétariat. »

Kautsky, « Le programme socialiste », 1892

« Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d’aujourd’hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante. L’insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n’était que l’insurrection d’une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd’hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l’Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience. A la vérité, nous n’avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n’en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d’avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s’attaquer à l’expropriation du capital. Mais déjà le mot d’ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789. (…) Aujourd’hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d’accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l’empire d’Autriche, voisin de la Russie. Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n’est pas à prévoir. L’Autriche est en ce moment absolument hors d’état de mener une action vigoureuse à l’extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d’en former le dessein. Ce n’est donc pas à une coalition contre la Révolution qu’il faut s’attendre : il n’y a qu’une puissance à laquelle on attribue encore l’idée d’une intervention en Russie, c’est l’empire d’Allemagne. Mais les gouvernants de l’empire d’Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l’impression d’une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l’Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme. Quoi qu’il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu’inaugura la Révolution française ; nous n’avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n’aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s’ouvrir c’est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »

Kautsky, « Ancienne et nouvelle Révolution », Le Socialiste, 9 décembre 1905

« Si le patriotisme de la bourgeoisie et le patriotisme du prolétariat sont deux choses tout à fait différentes, et même opposées, il y a quand même des situations dans lesquelles ces deux sortes de patriotisme peuvent converger pour agir de concert, même dans le cas d’une guerre. La bourgeoisie et le prolétariat d’une nation sont l’un comme l’autre intéressés à son indépendance et à son autonomie, ils veulent tous deux l’élimination et l’éloignement de toute sorte d’oppression et d’exploitation par une nation étrangère ; au cours des luttes nationales naissant de pareilles aspirations, le patriotisme du prolétariat s’est toujours uni à celui de la bourgeoisie. Depuis lors, cependant, le prolétariat est devenu une force qui, chaque fois que l’Etat subit un grand ébranlement, se montre dangereuse pour les classes dirigeantes ; depuis lors, à la fin de toute guerre, la révolution menace, comme l’ont montré la Commune de Paris et le terrorisme russe après la guerre russo-turque ; et depuis lors, même la bourgeoisie des nations qui ne sont pas du tout ou trop peu indépendantes et unifiées a effectivement abandonné ses buts nationaux lorsqu’ils ne pouvaient être atteints que par le renversement du gouvernement, car elle déteste et redoute la révolution plus qu’elle n’aime l’indépendance et la grandeur de la nation. C’est pourquoi elle renonce à l’indépendance de la Pologne et laisse subsister des formes d’États aussi antédiluviens que l’Autriche et la Turquie, qui, il y a une génération déjà, semblaient destinés à disparaître. De ce fait, les problèmes nationaux qui, aujourd’hui encore, ne peuvent être résolus que par la guerre ou la révolution ne pourront désormais trouver une solution qu’après la victoire préalable du prolétariat. Car ils prendront aussitôt, en raison de la solidarité internationale, une toute autre forme aujourd’hui, dans la société de l’exportation et de l’oppression. Le prolétariat des États capitalistes n’aura plus à s’occuper comme aujourd’hui de ses luttes pratiques, il pourra consacrer toutes ses forces à d’autres tâches. » (pp. 12-14.) « Entre-temps, il devient de moins en moins vraisemblable que le patriotisme prolétaire et le patriotisme bourgeois puissent encore s’unir pour défendre la liberté de leur pays. » La bourgeoisie française, dit-il, s’est unie au tsarisme. La Russie n’est plus un danger pour la liberté de l’Europe occidentale, parce que affaiblie par la révolution. « Dans ces conditions, on ne doit plus s’attendre à assister encore à une guerre de défense nationale au cours de laquelle le patriotisme prolétarien et le patriotisme bourgeois pourraient s’allier. » (p. 16.) « Nous avons vu précédemment qu’avaient cessé les oppositions qui, au XIXe siècle encore, pouvaient obliger bien des peuples libres à entrer en conflit armé avec leurs voisins, nous avons vu que le militarisme actuel ne servait plus du tout la défense des intérêts essentiels du peuple, mais seulement du profit ; qu’il ne contribuait plus à maintenir l’indépendance et l’intégrité nationales qui ne sont menacées par personne, mais seulement à conserver et à étendre les conquêtes d’outre-mer qui favorisent uniquement le profit capitaliste. Les oppositions actuelles entre les États ne permirent plus de mener une guerre à laquelle le patriotisme prolétarien ne devrait pas s’opposer de la manière la plus catégorique. » (p. 23.)

Kautsky, « Patriotisme et social-démocratie » (1907)

« La Commune de Paris constitue comme on l’a déjà dit, la dernière grande défaite du prolétariat. Depuis, la classe ouvrière a fait des progrès constants dans presque tous les pays, suivant la méthode que nous avons décrite ; progrès moins rapides que ce que nous espérions mais plus sûrs que ceux de tous les mouvements révolutionnaires antérieurs... Depuis 1871, le mouvement ouvrier ne souffrît de revers notables que dans quelques cas. Et à chaque fois, l’erreur fut causée par l’intervention de certaines personnes qui se servirent des moyens que l’usage désigne actuellement comme anarchistes et qui répondent en tout cas à la tactique de la "propagande par le fait" prêchée par l’immense majorité des anarchistes actuels. Souvenons-nous le préjudice que les anarchistes occasionnèrent à l’Internationale et au soulèvement espagnol de 1873. Cinq ans après ce soulèvement, se produisit la réaction générale de colère provoquée par les attentas de Hödel et Nobiling ; sans ces attentats, Bismark aurait difficilement pu faire approuver la loi contre les socialistes... Ensuite, ce fut en Autriche où... la puissante énergie du mouvement socialiste fut cassée non pas par les autorités mais par la fureur générale de la population qui attribua aux socialistes l’oeuvre de ces anarchistes. Un autre revers se produisit en Amérique en 1886. Le mouvement ouvrier avait pris alors dans ce pays une impulsion rapide et puissante... Le 4 mai 1886, lors d’un des nombreux affrontements qui se produisirent à cette époque entre la police et les ouvriers, fut lancée à Chicago la fameuse bombe. On ignore toujours qui fut l’auteur de l’attentat. Les anarchistes exécutés pour ce fait le 11 novembre et leurs camarades condamnés à plusieurs années de prison furent victimes d’un assassinat judiciaire. Mais l’acte répondait à la tactique qu’avaient toujours préconisée les anarchistes et, pour cette raison, déchaîna la furie de la bourgeoisie américaine, sema le désordre dans les rangs ouvriers et discrédita les socialistes qui souvent ne purent ou ne surent se distinguer des anarchistes... »

Kautsky, « Le chemin du pouvoir » (1909)

« La situation politique dans laquelle se trouve le prolétariat laisse prévoir que, tant qu’il le pourra, il tentera de profiter de l’usage exclusif des méthodes légales mentionnées plus haut. Le danger de voir cette tendance contrecarrée, réside surtout dans l’exaspération des classes dominantes. Leurs hommes d’Etat souhaitent généralement cet accès de colère, et si possible, non seulement de la part de la classe dirigeante mais aussi de celle de la masse des indifférents ; ils désirent voir la colère éclater le plus tôt possible, avant que le parti socialiste n’aie la force de résister. C’est l’unique moyen qui leur reste encore pour retarder, pour quelques années au moins, la victoire des socialistes... C’est pourquoi le parti socialiste n’a aucun raison d’adopter cette politique désespérée ; il a même toutes les raisons de manoeuvrer de façon à ce que l’accès de colère des dirigeants, s’il était inévitable, soit retardé le plus possible afin qu’il n’éclate que lorsque le prolétariat sera devenu suffisamment fort pour combattre la colère et la dominer sans avoir besoin d’autres moyens ; de cette manière, cet accès de rage sera le dernier et les dommages qu’il causera, les sacrifices qu’il coûtera seront les plus minimes possibles. Le parti socialiste doit donc éviter et même combattre tout ce qui pourrait équivaloir à une provocation inutile des classes dirigeantes, tout ce qui pourrait donner à leurs hommes d’Etat un prétexte pour réveiller chez les bourgeois et leur coterie le déchaînement de fureur assassine dont les socialistes payeraient les conséquences. Si nous déclarons qu’il est impossible d’organiser les révolutions, si nous jugeons qu’il est insensé et même funeste de vouloir fomenter une révolution, et si nous oeuvrons en conséquence, ce n’est certainement pas par amour pour nos gouvernants, mais seulement dans l’intérêt du prolétariat militant. Et sur ce point, la social-démocratie allemande est d’accord avec les partis socialistes des autres pays. Grâce à cette attitude les hommes d’Etat des classes dirigeantes n’ont pu jusqu’à maintenant s’acharner sur le prolétariat militant comme ils l’auraient voulu. »

Kautsky , cité par lui-même dans « Le chemin du pouvoir » (1909), en référence à un texte de 1893 paru à l’occasion du douzième anniversaire du Neue Zeit.

« Pour cela, les forces du prolétariat devront augmenter considérablement dans le feu de la lutte ; le prolétariat ne pourra sortir victorieux de celle-ci, il ne pourra atteindre l’objectif défini plus haut, c’est-à-dire la démocratie et la suppression du militarisme, s’il n’arrive pas à prendre une position dominante dans l’Etat... La folie de l’armement ira croissante jusqu’à ce que le prolétariat aie la force de diriger la politique de l’Etat, jusqu’à ce qu’il aie la force de mettre fin à la politique impérialiste et de la remplacer par le socialisme. »

Kautsky, « Le chemin du Pouvoir » (1909)

« ... L’Etat est un instrument, il est l’instrument le plus formidable de domination classiste, et la révolution sociale vers laquelle tendent tous les efforts du prolétariat ne pourra s’accomplir tant qu’il n’aura pas conquis le pouvoir politique... Il incombe au parti socialiste d’assortir toutes les différentes modalités d’action,... conscient du dessein qu’il cherche à atteindre et qui culminera dans les grandes luttes finales par la conquête du pouvoir politique. Telle est la conception exposée dans le Manifeste du Parti Communiste et reconnue aujourd’hui par les socialistes de tous les pays. C’est sur elle que repose le socialisme international de notre époque. »

Kautsky, « Le chemin du pouvoir » (1909)

« La législation directe par le peuple ne peut... rendre le parlement superflu... Il est absolument impossible que cette législation directe décide de la législation d’un Etat... Aussi longtemps que subsisteront les grands Etats modernes, la majeure partie de l’autorité incombera aux parlements. » Kautsky, « Programme de Erfurt » (1891)

"... l’idée que le parlementarisme était, avant tout, une représentation de la bourgeoisie,... était, d’une certaine façon, justifiable... du moins... du temps où Rittinghaussen conçu son projet de législation directe. De nos jours, ce n’est plus le cas. En effet, entre ce moment-là et aujourd’hui s’étend une période de forte poussée prolétarienne. Il faudrait être aveugle pour soutenir que le système représentatif assure, même sous le règne du suffrage universel, la domination de la bourgeoisie, et que, pour la renverser, il faudrait donc rompre avec ce système. Il est clair aujourd’hui qu’un régime réellement parlementaire peut être un instrument de la dictature du prolétariat comme il le fut pour la dictature de la bourgeoisie."

Kautsky, « Parlementarisme et socialisme » (1893)

« ... la dictature du prolétariat est l’utilisation du pouvoir de classe du prolétariat dans le contexte des libertés démocratiques... pour transformer les rapports sociaux et réprimer, avec la force et l’autorité émanant du consensus de la majorité, l’action des contre-révolutionnaires. »

Kautsky, « Edouard Bernstein et la social-démocratie allemande » (1899)

Commentaire de "La lutte des classes en France en 1789" de Kautsky (1889)

Kautsky, traître à la classe ouvrière, au marxisme et à la révolution durant la première guerre mondiale

Ancienne et nouvelle Révolution, Kautsky, décembre 1905

Kautsky, « Les trois sources du marxisme, 1908

« Le programme socialiste », Kautsky, 1892

Kautsky, Les antagonismes de classes à l’époque de la Révolution française, 1889

Kautsky, « La Dictature du prolétariat », 1918, commentaire de Lénine

Lettres d’Engels à Kautsky

« La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky » de Lénine

Kautsky et la révolution russe, commenté par Lénine

« Rosa Luxemburg et le bolchevisme », Kautsky, 1922

Pannekoek contre Kautsky : « Action de masse et révolution », 1912

Kautsky in english

Œuvre de Kautsky en français

4 Messages de forum

  • Karl Kautsky dans « la Dictature du prolétariat » :

    « La bureaucratie syndicale s’oppose de plus en plus à toutes les grandes actions spontanées… La bureaucratie syndicale est aussi indispensable que les syndicats eux-mêmes. »

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  • Karl Kautsky. Ce nom dit peu de chose à la jeune génération, encore que Kautsky soit notre contemporain : il a fêté récemment son quatre-vingtième anniversaire. Comme théoricien du marxisme, Kautsky a joui, dans la Deuxième Internationale, d’un immense prestige. La guerre a fait très vite apparaître que son marxisme était uniquement une méthode d’interprétation passive du processus historique, nullement une méthode d’action révolutionnaire. Aussi longtemps que la lutte de classe coula entre les rives paisibles du parlementarisme, Kautsky, comme beaucoup d’autres, s’offrit le luxe de la critique, révolutionnaire et de hardies perspectives ; pratiquement cela n’engageait à rien. Mais lorsque la guerre et l’après-guerre posèrent en termes catégoriques les problèmes de la révolution, Kautsky prit définitivement position de l’autre côté de la barricade. Sans rompre avec la phraséologie marxiste, il se fit l’accusateur de la révolution prolétarienne, l’avocat de la passivité et de la capitulation devant l’impérialisme.

    Avant la guerre, Karl Kautsky et les chefs du Labour Party se situaient, en apparence, aux pôles extrêmes de la Deuxième Internationale. Notre génération, qui représentait alors la jeunesse, se servit bien des fois d’armes tirées de l’arsenal de Kautsky pour combattre l’opportunisme des MacDonald, Henderson et autres. Il est vrai que, même à cette époque, nous allions beaucoup plus loin que le maître hésitant ne l’aurait voulu. Rosa Luxembourg, qui connaissait Kautsky mieux que nous autres, dénonçait avant la guerre son radicalisme de margarine. De toute façon, la nouvelle époque apporta une pleine clarté dans la situation : Kautsky appartient au même camp politique que Henderson ; si le premier continue à avoir recours aux citations de Marx, tandis que le second préfère les psaumes de David, cette différence d’habitudes ne gêne en rien leur solidarité.

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  • « La brochure de Kautsky la Dictature du prolétariat, parue récemment à Vienne (Wien, 1918, Ignaz Brand, 63 pages), offre l’exemple le plus frappant de la plus complète, de la plus honteuse banqueroute de la II° Internationale, dont parlent depuis longtemps tous les socialistes honnêtes de tous les pays. La question de la révolution prolétarienne s’inscrit aujourd’hui, pratiquement, à l’ordre du jour dans nombre d’États. Analyser les sophismes de renégat et le reniement total du marxisme chez Kautsky est donc de toute nécessité. »

    Source : Lénine

    Karl Kautsky, “La dictature du prolétariat” en anglais :

    Lire ici

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  • Ma chère petite Martha

    [Breslau, lettre adressée à Martha Rosenbaum, postérieure au 12 novembre 1917]

    Merci beaucoup pour votre gentille carte. Votre visite m’a apporté à moi aussi un réconfort physique et moral dans lequel je puise encore aujourd’hui. Tout l’amour et la bonté que vous irradiez, ne peuvent que réchauffer le cœur de chacun. Il faut dire que tout s’est passé cette fois de manière beaucoup plus agréable et plus « humaine » que je ne le craignais et j’espère que, la prochaine fois, quand vous reviendrez, cela se passera encore mieux. Au demeurant, je continue toujours à vivre ici de la même façon : lors des promenades, dans l’horrible cour de la prison, je rêve si intensivement à quelque chose de beau que je ne remarque plus ce qui m’entoure, et le reste du temps, en cellule, je lis et je travaille sans cesse dans le calme et la tranquillité. Depuis une semaine environ, toutes mes pensées vont naturellement vers Saint-Pétersbourg, et tous les matins et soirs, je tends une main impatiente vers les nouvelles fraîches apportées par les journaux, mais elles sont malheureusement brèves et confuses. On ne peut vraisemblablement pas espérer un succès durable, mais ce premier pas vers la prise du pouvoir constitue déjà en lui-même un soufflet pour la social-démocratie ici et pour l’ensemble de cette apathique Internationale. Tout ce que Kautsky trouve à faire, c’est de montrer par les statistiques que les conditions sociales ne sont pas encore mûres en Russie pour une dictature du prolétariat. C’est bien un digne « théoricien » du Parti social-démocrate indépendant ! Il a oublié que la France, sur le plan statistique, était encore bien moins mûre pour une domination de la bourgeoisie en 1789 ainsi qu’en 1793. Par bonheur, depuis longtemps, l’histoire ne suit plus les préceptes théoriques de Kautsky, nous pouvons donc espérer que tout ira pour le mieux.

    Que lisez-vous ? Qu’écrivez-vous ? (Imaginez-vous que je n’ai pas encore récupéré mes chaussures ! … C’est drôle.) Ecrivez-moi quelques lignes (sans faire référence à cette lettre). Je vous embrasse, bonjour à votre époux et à Mademoiselle Anne, et aussi au petit Veil.

    Votre R.

    Rosa Luxemburg

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