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La pensée humaine dépasse-t-elle la nature, est-elle seulement son reflet, ou bien dépend-elle d’un monde différent, celui de l’esprit ?

mardi 23 octobre 2018, par Robert Paris

« Mais la question du rapport de la pensée à l’être a encore un aspect : quelle relation y a-t-il entre nos idées sur le monde qui nous entoure et le monde lui-même ? Notre pensée est-elle en état de connaître le monde réel ? Pouvons-nous dans nos représentations et nos concepts du monde réel donner un reflet fidèle de la réalité ? Cette question est appelée en langage philosophique la question de l’identité de la pensée et de l’être. »

Friedrich Engels, dans « Ludwig Feuerbach »

La pensée humaine dépasse-t-elle la nature, est-elle seulement son reflet, ou bien dépend-elle d’un monde différent, celui de l’esprit ?

Avertissement : Ce n’est pas minimiser ni déprécier l’imagination et l’intelligence humaines que de penser qu’elles ne sont qu’une petite part de l’inventivité naturelle, elle-même partie des mécanismes de la matière et qu’elles atteignent au mieux, dans leur compréhension du monde, à refléter la nature et non à la dépasser. Récemment, les sciences ont pu servir à justifier le point de vue inverse en croyant s’appuyer sur les résultats de la physique quantique, mais c’est un détournement de celle-ci qui ne justifie ni le subjectivisme, ni le dualisme, ni l’idéalisme, contrairement à ce que prétendent certains scientifiques et philosophes. Que le monde soit quantique ne signifie pas qu’elle n’existe que sous le regard de l’homme et que ce soit l’observateur qui décide de l’existence de l’observé. C’est seulement le type d’observation réalisée par l’homme qui décide à quelle échelle la réalité est observée et donc détermine le niveau de la réponse. Mais ce constat n’est pas une faiblesse de la connaissance humaine : ce n’est qu’une partie de l’absence d’indépendance de la matière avec son environnement. La question dialectique du sujet et de l’objet est souvent traitée, comme bien d’autres, de manière non dialectique, ce qui empêche d’y voir autre chose qu’un emmêlement de nœuds indémêlable. Elle est souvent traitée, que ce soit de manière dualiste ou idéaliste, comme si sujet et objet, en somme l’homme et l’univers, faisaient partie de mondes différents n’obéissant pas aux même lois. Du coup, on ne voit plus le moyen d’interpréter l’homme et son intelligence, pas plus que son effort de connaissance du monde, ni l’existence même de ce monde en dehors de toute connaissance, puisqu’on a isolé les deux termes qui ne peuvent l’être. Si on considère que le sujet est complètement indépendant des objets, on ne peut plus demander au sujet ce qu’il perçoit des objets étant donné qu’on lui a demandé en préambule d’exister comme un être indépendant des objets !!! Quant à l’interprétation des faits quantiques par le subjectivisme et l’idéalisme, elle est fausse car les faits quantiques se produisent aussi sans intervention humaine : la matière/lumière se perçoit par elle-même de manière quantique sans qu’il y ait besoin pour cela d’observateur humain. De même, le passage quantique/classique a un caractère objectif qui a lieu qu’il soit ou pas observé. L’idée que le réel dépendrait de l’homme n’est pas non plus celle qui provient de l’idée du virtuel du vide quantique. Ce virtuel est tout ce qu’il y a de plus réel et même matériel, c’est seulement de la matière éphémère. Et elle aussi existe sans observateur humain !

Le point de vue de Francis Bacon :

Francis Bacon dans « Novum Organum » :

« Il faut donc se soumettre à la nature pour s’en rendre maître. On ne la connaît qu’autant qu’on l’observe, et puisque nous ne pouvons pas la forcer à être telle que nous l’imaginons, c’est à nous de la voir telle qu’elle est ; peut-être ne se cache-t-elle pas autant qu’on le pense, ou du moins elle ne se cache souvent que pour se faire découvrir. Elle joue en quelque sorte avec nous, en se moquant de ceux qui la cherchent où elle n’est pas, elle se laisse volontiers saisir par ceux qui l’épient. Après avoir jeté un coup d’œil sur quelques effets, les philosophes se sont hâtés de faire des principes généraux ; et comme si la vérité devait leur être révélée par une inspiration intérieure, ils ont interrogé leur imagination, accommodant la nature à leurs principes, ils ont rendu des oracles. Mais il ne faut pas croire que par cette voie l’esprit humain puisse s’élever à de vraies connaissances… Il faut d’autres machines que le syllogisme pour aider l’esprit humain… Il s’agit d’abord d’écarter les préjugés, espèces d’idoles, dont l’ignorance et la superstition font l’objet de notre culte ; non seulement les préjugés nous ferment le chemin de la vérité, mais encore lorsque nous y sommes engagés, ils s’offrent continuellement à nous, semblables à ces fausses lueurs qui se montrent dans les ténèbres et qui nous égarent… Nous déterminerons nos idées dans de justes proportions si, commençant aux perceptions qui nous viennent directement des sens, nous élevons par degré d’abstractions en abstractions, sans jamais perdre de vue les choses que nous entreprenons d’analyser. Il faut que l’esprit s’appuie toujours sur les faits : l’expérience et l’observation sont comme des poids, qui doivent sans cesse le ramener à la nature et l’empêcher de prendre trop d’essor. Je dis l’expérience et l’observation, car il ne suffit pas d’observer la nature dans le cours qu’elle suit d’elle-même et librement ; il faut encore la violenter par des expériences, la tourmenter, la vexer. Les faits que nous aurons recueillis nous conduiront d’abord à des axiomes peu généraux ; ces axiomes nous indiqueront des expériences et des observations, qui ayant été faites, nous découvriront de nouveaux faits ; et ces faits, suivant l’analogie qu’ils auront avec les premiers, étendront ou limiteront les axiomes, et les détermineront avec précision. Si nous allons de la sorte, des faits aux axiomes, et des axiomes aux faits, pour remonter encore aux axiomes, et ainsi sans discontinuer, nous généraliserons avec ordre, et nos principes, puisés dans la nature, offriront des idées exactes que l’expérience et l’observation auront déterminées. Il faut surtout monter et descendre par degrés, sans jamais se lasser dans cette route pénible, sans jamais franchir d’intervalle ; car le chemin de la vérité étant rempli de haut en bas, il est plus sage de descendre pour remonter, et de ramper en quelque sorte sur les faits, que de s’élancer de hauteur en hauteur. Ceux qui veulent s’élever tout à coup au plus haut n’y arrivent jamais…. Je ne ferai point comme ceux qui, voulant visiter et connaître un temple qu’on a rendu obscur pour le rendre plus religieux, se promènent, une lampe à la main, de chapelle en chapelle, d’autel en autel, et, en éclairant une petite partie du temple, laissent son immensité dans les ténèbres. Je suspendrai au milieu de la voûte un lustre qui, en éclairant toutes les parties à la fois, montrera, sous un seul coup d’œil, tous les autels et les images de tous les dieux. »

Le point de vue de Denis Diderot :

Diderot dans « Pensées sur l’interprétation de la nature » :

« Nous avons trois moyens principaux : L’observation de la nature, la réflexion et l’expérience. L’observation recueille les faits, la réflexion les combine, L’expérience vérifie le résultat de la combinaison. Il faut que l’observation de la nature soit assidue, que la réflexion soit profonde, et que l’expérience soit exacte. On voit rarement ces moyens réunis. Aussi les génies créateurs ne sont-ils pas communs…. La véritable manière de philosopher, c’eût été et ce serait d’appliquer l’entendement à l’entendement ; L’entendement et l’expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l’investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu’on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie…Les faits, de quelque nature qu’ils soient, sont la véritable richesse du philosophe. Mais un des préjugés de la philosophie rationnelle, c’est que celui qui ne saura pas nombrer ses écus ne sera guère plus riche que celui qui n’aura qu’un écu. La philosophie rationnelle s’occupe malheureusement beaucoup plus à rapprocher et à lier les faits qu’elle possède, qu’à en recueillir de nouveaux. Recueillir et lier les faits, ce sont deux occupations bien pénibles ; aussi les philosophes les ont-ils partagées entre eux. Les uns passent leur vie à rassembler des matériaux, manoeuvres utiles et laborieux ; les autres, orgueilleux architectes, s’empressent à les mettre en oeuvre. Mais le temps a renversé jusqu’aujourd’hui presque tous les édifices de la philosophie rationnelle. Le manoeuvre poudreux apporte tôt ou tard, des souterrains où il creuse en aveugle, le morceau fatal à cette architecture élevée à force de tête ; elle s’écroule, et il ne reste que des matériaux confondus pêle-mêle, jusqu’à ce qu’un autre génie téméraire en entreprenne une combinaison nouvelle. Heureux le philosophe systématique à qui la nature aura donné, comme autrefois à Épicure, à Lucrèce, a Aristote, à Planton, une imagination forte, une grande éloquence, l’art de présenter ses idées sous des images frappantes et sublimes ! L’édifice qu’il a construit pourra tomber un jour ; mais sa statue restera debout au milieu des ruines ; et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n’en sont pas d’argile. L’entendement a ses préjugés ; le sens, son incertitude ; la mémoire, ses limites ; L’imagination, ses lueurs ; les instruments, leur imperfection. Les phénomènes sont infinis ; les causes, cachées ; les formes, peut-être transitoires. Nous n’avons contre tant d’obstacles que nous trouvons en nous, et que la nature nous oppose au-dehors, qu’une expérience lente, qu’une réflexion bornée. Voilà les leviers avec lesquels la philosophie s’est proposé de remuer le monde. Nous avons distingué deux sortes de philosophies, L’expérimentale et la rationnelle. L’une a les yeux bandés, marche toujours en tâtonnant, saisit tout ce qui lui tombe sous les mains et rencontre à la fin des choses précieuses. L’autre recueille ces matières précieuses, et tâche de s’en former un flambeau : mais ce flambeau prétendu lui a jusqu’à présent moins servi que le tâtonnement à sa rivale ; et cela devait être. L’expérience multiplie ses mouvements à l’infini ; elle est sans cesse en action ; elle met à chercher des phénomènes tout le temps que la raison emploie a chercher des analogies. La philosophie expérimentale ne sait ni ce qui lui viendra, ni ce qui ne lui viendra pas de son travail ; mais elle travaille sans relâche. Au contraire, la philosophie rationnelle pèse les possibilités, prononce et s’arrête tout court. Elle dit hardiment : « on ne peut décomposer la lumière ; » la philosophie expérimentale l’écoute, et se tait devant elle pendant des siècles entiers ; puis tout à coup elle montre le prisme, et dit : « la lumière se décompose. »

Le point de vue de Emmanuel Kant :

Emmanuel Kant, dans « Critique de la raison pure », Logique transcendantale, Dialectique transcendantale, Livre II, Ch 2 :

"Le caractère intelligible est le caractère par lequel le sujet serait la cause de ses actes, comme des phénomènes, mais qui lui-même ne serait pas soumis aux conditions de la sensibilité et ne serait pas même un phénomène. Ce sujet agissant ne serait donc pas soumis, quant à son caractère intelligible, à des conditions de temps, car le temps n’est que la condition des phénomènes, mais non des choses en soi. En lui ne naîtrait ni ne périrait aucun acte et, par suite, il ne serait pas non plus soumis à la loi de toute détermination de temps, de tout ce qui change, qui est que tout ce qui arrive a sa cause dans les phénomènes (de l’état précédent). Ainsi sa causalité intellectuelle ne rentrerait nullement dans la série des conditions empiriques qui rendent l’événement nécessaire dans le monde sensible. Ce caractère intelligible ne pourrait jamais être connu immédiatement, puisque nous ne pouvons percevoir une chose en tant qu’elle apparaît, mais il devrait pourtant être conçu conformément au caractère empirique, de la manière même que nous devons, en général, poser dans la pensée, pour fondement aux phénomènes, un objet transcendantal, bien qu’à la vérité nous ne sachions rien de ce qu’il est en soi. Ainsi en tant que noumène, cet être actif serait, dans ses actions, indépendant et libre de toute nécessité naturelle comme celle qui se trouve uniquement dans le monde sensible et on dirait de lui très exactement qu’il commence de lui-même ses effets dans le monde sensible sans que l’acte commence en lui-même"

Emmanuel Kant, dans « Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale » :

« Quand même nous pourrions porter notre intuition à son plus haut degré de clarté, nous n’en ferions point un pas de plus vers la connaissance de la nature même des objets. Car en tous cas nous ne connaîtrions parfaitement que notre mode d’intuition, c’est-à-dire notre sensibilité, toujours soumise aux conditions d’espace et de temps originairement inhérentes au sujet ; quant à savoir ce que sont les objets en soi, c’est ce qui nous est impossible même avec la connaissance la plus claire de leurs phénomènes, seule chose qui nous soit donnée. »

« Quand nous nous tournons vers le monde, quand la pensée se dirige sur le monde externe » (pour la pensée, le monde donné intérieurement est aussi externe), « quand nous nous tournons vers lui, nous le transformons en un phénomène ; c’est l’activité de notre pensée qui ajoute à l’au-delà tant de déterminations : le sensible, les déterminations réflectives, etc. Seule notre connaissance est phénomène, le monde, en soi, absolument vrai ; seule, notre application, notre comportement le ruine pour nous : ce que nous lui faisons ne vaut rien. Ce qui le rend non-vrai, c’est le fait que nous y introduisons une masse de déterminations. »

Emmanuel Kant, dans « Critique de la Raison pure » :

« On nomme phénomène l’objet indéterminé d’une intuition empirique... Les phénomènes sont les seuls objets qui puisent nous être donnés immédiatement et ce qui en eux se rapporte immédiatement à l’objet s’appelle intuition et le phénomène qui est liée à une conscience s’appelle perception… Les phénomènes ne sont que des représentations de choses dont nous ne savons pas ce qu’elles peuvent être en soi. En qualité de simples représentations, ils ne sont soumis absolument à aucune loi de liaison, si ce n’est à celle que prescrit le pouvoir qui relie... J’appelle matière dans le phénomène ce qui correspond à la sensation ; mais ce qui fait que le divers du phénomène est coordonnée dans l’intuition selon certains rapports, je l’appelle forme du phénomène… Toutes les perceptions possibles et donc tout ce qui peut arriver à la conscience empirique, c’est-à-dire tous les phénomènes de la nature, quant à leur liaison, doivent être soumis aux catégories, et la nature dépend de ce catégories comme du fondement originaire de sa conformité nécessaire à la loi… Si donc ce qui doit être considéré comme phénomène dans le monde sensible a aussi en lui-même un pouvoir, qui n’est pas un objet d’intuition sensible, mais par lequel, cependant, il peut être cause de phénomènes, on peut alors considérer la causalité de cet être sous ces deux points de vue, comme intelligible quant à son action, ou comme causalité d’une chose en soi, et comme sensible quant aux effets de cette action, ou comme causalité d’un phénomène dans le monde sensible… Si, comme il convient, nous ne considérons les objets des sens que comme de simples phénomènes, cependant nous reconnaissons aussi par là qu’ils ont comme fondement une chose en soi, bien que nous ignorions comment elle est constituée en elle-même… La matière de tout phénomène ne nous est donnée qu’a posteriori. C’est ce qui fait que le divers du phénomène est coordonné dans l’intuition selon certains rapports. Il faut que la forme se trouve a priori dans l’esprit, toute prête à s’appliquer à tous, et il faut par conséquent, qu’elle puisse être considérée indépendamment de toute la sensation »

« La logique générale fait abstraction, comme nous l’avons indiqué, de tout contenu de la connaissance, c’est-à-dire de tout rapport de la connaissance à l’objet, et elle n’envisage que la forme logique des connaissances dans leurs rapports entre elles, c’est-à-dire la forme de la pensée en général. »

« Les concepts qui se rapportent a priori à des objets, sont conçus non comme intuitions pures ou sensibles, mais seulement comme actes de la pensée pure, et qui par conséquent sont bien des concepts, mais des concepts dont l’origine n’est ni empirique, ni esthétique. (…) Un critérium universel de la vérité devrait être bon pour toutes les connaissances, sans distinction de leurs objets. »

« C’est uniquement dans le jugement, c’est-à-dire dans le rapport de l’objet à notre entendement qu’il faut placer la vérité aussi bien que l’erreur, « « Quant aux sens, il n’y a point en eux de jugement, ni vrai, ni faux. »

« L’erreur ne peut être produite que par une influence inaperçue de la sensibilité sur l’entendement. »

« La raison pure peut être pratique, c’est-à-dire déterminer la volonté par elle-même, indépendamment de tout élément empirique. »

« La conscience simple, mais empiriquement déterminée, de ma propre existence, prouve l’existence des objets dans l’espace et hors de moi. »

« La raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans et [...] elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. »

« La Raison pure, c’est la faculté de connaître d’après des principes a priori, La discussion de la possibilité de ces principes et la délimitation de cette faculté constituent la Critique de la Raison pure. Comme l’imagination tend sans cesse à franchir les bornes de la réalité, il est nécessaire d’établir en principe quelque chose de non arbitraire ou de non fictif. »

« La possibilité d’un usage pur de la raison dans l’établissement et le développement de toutes les sciences qui contiennent une connaissance théorétique a priori de certains objets suppose elle-même une réponse à ces questions : Comment les mathématiques pures sont-elles possibles ? Comment la physique pure est-elle possible ? »

Emmanuel Kant, dans « Prolégomènes à toute métaphysique future » :

« Dans le fait, si nous considérons les objets des sens, ce qui est permis, comme de simples phénomènes, nous reconnaissons par là toutefois qu’une chose en soi leur sert de fondement, quoique nous ne sachions pas ce qu’elle est, mais que nous n’en connaissions que le phénomène, c’est-à-dire la manière dont nos sens sont affectés par ce quelque chose d’inconnu. L’entendement donc, par cela qu’il admet des phénomènes, reconnaît également l’existence de choses en soi, et à ce titre on peut dire que la représentation d’êtres qui sont la base des phénomènes, d’êtres purement intellectuels par conséquent, est non seulement légitime, mais encore inévitable. »

« Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous l’imaginons tel que nous sommes. »

« Si nous supprimions par la pensée notre subjectivité ou même seulement la constitution subjective des sens en général, toutes les propriétés, tous les rapports des objets dans l’espace et le temps, l’espace et le temps eux-mêmes disparaîtraient et ne peuvent, comme phénomènes, exister en soi, mais seulement en nous. »

« Jusqu’ici, on admettait que toute notre connaissance devait se régler d’après les objets […]. Que l’on fasse donc une fois l’essai de voir si nous ne réussirions pas mieux, dans les problèmes de métaphysique, dès lors que nous admettrions que les objets doivent se régler d’après notre connaissance. »

Le point de vue de G.W.F Hegel :

Hegel, dans « Petite Logique » :

« La philosophie de Kant, c’est celle de Lumières exprimée théoriquement et rendue méthodique ; c’est notamment l’idée qu’on ne peut connaitre rien de vrai, mais seulement le phénomène. Elle met la connaissance dans la conscience et dans la conscience de soi, mais la maintient dans cette position comme connaissance subjective et finie. (...) L’aspect vrai de la philosophie kantienne consiste en ceci que la pensée est conçue comme concrète, comme se déterminant elle-même ; ainsi la liberté est reconnue. (...) Le vice principal de tout le système dualiste, et en particulier de celui de Kant, vient de cette inconséquence que pour arriver à la connaissance, tantôt on réunit ce qu’on avait considéré un instant auparavant comme ne pouvant pas être uni, et tantôt, après avoir d’abord placé le vrai dans la réunion des deux éléments, on le place un instant après dans leur séparation, et on le refuse aux deux éléments pris conjointement. (...) Parmi ces inconséquences, la plus grande consiste à affirmer d’abord que l’entendement ne peut connaître que les phénomènes, et à considérer ensuite cette connaissance comme une connaissance absolue, en disant que l’intelligence ne peut aller au-delà, et que c’est là la limite naturelle et absolue de la science humaine. (...) La chose en soi en tant que telle n’est autre chose que l’abstraction vide de toutes déterminations, chose dont on ne peut en effet « rien savoir », Précisément parce que la chose en soi est censée être l’abstraction de toute détermination. (…) L’insuffisance essentielle de cette position consiste en ceci qu’elle maintient la chose en soi abstraite comme une détermination ultime et qu’elle lui oppose la réflexion, ou la détermination et la diversité des propriétés, tandis qu’en fait la chose en soi contient à l’intérieur d’elle-même cette réflexion externe, et se détermine en une chose douée de déterminations propres, de propriétés ; ainsi l’abstraction de la chose, la pure chose en soi, se révèle comme une détermination fausse. (…) La philosophie kantienne peut être considérée de la façon la plus définie comme suit : elle a compris l’esprit comme conscience, et contient les déterminations phénoménologiques – non philosophiques – de l’esprit. Elle considère le moi comme rapport avec un objet situé au-delà, objet qui dans sa détermination abstraite s’appelle la chose en soi. Elle conçoit l’intelligence et la volonté seulement selon cette finitude. (…) Selon Kant, c’est notre pensée, notre activité spirituelle, qui est le mal. C’est la plus grande humilité de l’esprit que de ne rien faire reposer sur la connaissance ! »

Hegel, dans « Philosophie de la nature » :

« La nature, suivant son existence déterminée, ne doit pas être divinisée et le soleil, la lune, les animaux, les plantes, etc., ne doivent pas être considérés et cités, de préférence aux êtres et événements humains… La nature est à considérer comme un système de degrés dont l’un provient nécessairement de l’autre et forme la vérité la plus prochaine de celui dont il résulte… La nature est en soi un tout vivant… On a, depuis fort longtemps, avancé toutes sortes de choses au sujet de la nature de l’espace. Je mentionne seulement la détermination kantienne, selon laquelle il est, comme le temps, une forme de l’intuition sensible. Ailleurs aussi, il est devenu habituel de poser comme principe que l’espace ne doit être considéré que comme quelque chose de subjectif dans la représentation. Lorsqu’on fait abstraction de ce qui, dans le concept kantien, appartient à l’idéalisme subjectif et à ses déterminations, il reste cette détermination exacte, que l’espace est une simple forme, c’est-à-dire une abstraction… Parler de points spatiaux comme s’ils constituaient l’élément positif de l’espace, est inadmissible, étant donné que, en raison de son indifférenciation, l’espace est seulement la possibilité, non pas l’être-posé, du négatif, et, par conséquent, est, sans réserve, continu ; c’est pourquoi le point est, bien plutôt, la négation de l’espace… On se représente ici le point comme ce qui est premier et positif, et l’on part de lui. Mais il est aussi bien inversement, dans la mesure où l’espace est le positif, la surface la première négation, et la ligne la deuxième négation… La disparition et régénération de l’espace dans le temps, et du temps dans l’espace, est le mouvement – un devenir, mai qui est aussi bien immédiatement l’unité, comme être-là identique, des deux, la matière. Le passage de l’idéalité à la réalité, de l’abstraction à l’être-là concret, ici : de l’espace et du temps à la réalité qui apparaît comme matière, est incompréhensible pour l’entendement, et s’opère donc pour lui toujours de manière extérieure et comme quelque chose de donné. La représentation courante est de faire remplir l’espace et le temps, comme vides, du dehors, par la matière, et de cette manière, de supposer les choses matérielles, d’une part, comme indifférentes à l’égard de l’espace et du temps, et, d’autre part, comme indifférentes à l’égard de l’espace et du temps, et, d’autre part, en même temps, comme essentiellement spatiales et temporelles… En vertu du moment de sa négativité, diversité ou abstraite singularisation, la matière se fractionne dans elle-même ; elle comporte de la répulsion. Mais son extériorité réciproque – puisque les éléments de cette diversité sont une seule et même chose – est tout aussi essentiellement l’unité négative de cet être-pour-soi qui est sur le mode de l’extériorité réciproque… C’est pourquoi la matière comporte de l’attraction… En tant qu’il est l’espace dans lequel le temps est supprimé, le corps a une durée, et en tant qu’il est le temps dans lequel la subsistance indifférente de l’espace est supprimée, il est passager et d’une façon générale un « Tout à fait » contingent. Mais il est l’unité liant les deux moments dans leur opposition ; ainsi, il a essentiellement du mouvement, le phénomène de la pesanteur. De même que les forces ont été regardées comme seulement implantées dans la matière, de même c’est particulièrement aussi le mouvement qui, même dans la physique se voulant scientifique, est considéré comme une détermination extérieure au corps ; en sorte qu’un axiome principal de la mécanique est que le corps ne serait mis en mouvement que par une cause extérieure, comme dans un état. D’une part, c’est l’entendement qui maintient séparés le mouvement et le repos comme des déterminations privées de concept, et, pour cette raison, ne saisit pas leur passage l’un dans l’autre, - d’une part, la représentation n’a en vue que les corps terrestres privés d’un Soi, qui sont l’ob-jet de la mécanique commune… La gravitation, qui est aussi appelée attraction, apparaît alors comme la même chose que la force centripète… En lui, se montre aussi la relativité du mouvement, en tant qu’il n’a purement et simplement de sens que dans le système de plusieurs corps… Les lois du mouvement absolument libre ont été découvertes – c’est bien connu – par Képler… Depuis lors, c’est devenu une manière de parler universelle, que Newton aurait le premier trouvé les preuves de telles lois… Toute la manière de cette prétendue preuve présente en général une texture embrouillée, à partir des lignes de la construction purement géométriques, auxquelles est donnée une signification physique de « forces subsistantes-par-soi », et, à partir de concepts d’entendement vides tels que ceux d’une force d’accélération, de petites parties du temps… De même que les forces ont été regardées comme seulement implantées dans la matière, de même c’est particulièrement aussi le mouvement qui, même dans la physique se voulant scientifique, est considéré comme une détermination extérieure au corps ; en sorte qu’un axiome principal de la mécanique est que le corps ne serait mis en mouvement que par une cause extérieure, comme dans un état. D’une part, c’est l’entendement qui maintient séparés le mouvement et le repos comme des déterminations privées de concept, et, pour cette raison, ne saisit pas leur passage l’un dans l’autre… » etc, etc… »

Hegel, dans « Science de la Logique » :

« La science pure présuppose qu’on se libère de l’opposition de la conscience. Elle contient la pensée en tant qu’elle la chose en elle-même… En tant que science, la vérité est la conscience de soi pure… Elle est loin d’être formelle, elle est loin de manquer de matière pour être connaissance actuelle et vraie… »

« Introduction à la Petite Logique » :

« L’activité de la pensée, s’appliquant à un objet, c’est la réflexion, et à ce titre la pensée contient, comme produit de son activité, l’universel qui constitue le fond même, l’essence intime et la réalité de l’objet… Puisque la vraie nature des choses se manifeste sous l’action de la réflexion, et que la pensée réfléchie est ma propre activité, les choses peuvent être considérées, à cet égard, comme le produit de mon esprit… »

Hegel, dans « Petite Logique » :

« Il faut, en outre, remarquer que l’objectivité kantienne de la pensée n’est elle-même qu’une objectivité subjective, en ce sens que, bien que les pensées soient, suivant Kant, des déterminations générales et nécessaires, elles ne sont cependant que nos pensées, et elles se distinguent par un abîme infranchissable de la « chose en soi ».

Ce qui fait, au contraire, la vraie objectivité de la pensée, c’est que les pensées ne sont pas simplement nos pensées, mais qu’elles constituent aussi l’ « en soi » des choses et du monde objectif en général.

Objectif et subjectif sont des expressions commodes, dont on se sert fréquemment, et dont l’usage donne très facilement lieu à une confusion.

Suivant les considérations qui précèdent, l’objectivité s’entend de trois façons. D’abord, elle exprime l’être qui existe extérieurement, à la différence de l’être subjectif, produit de l’opinion, de l’imagination, etc. Secondement, elle exprime l’universel et le nécessaire suivant la signification qu’elle a reçue de Kant, à la différence des éléments contingents, particuliers et subjectifs, qui appartiennent à la sensibilité. Et troisièmement, elle a la signification que nous venons de rappeler en dernier lieu de l’ « en soi » pensé, de ce qui est là devant nous, à la différence de ce qui n’est que pensé par nous, et qui, par conséquent, se distingue encore de la chose même ou de la « chose en soi ». »

« Ainsi, Kant enseigne que les déterminations de la pensée ont leur source dans le moi, et que c’est par conséquent le moi qui fournit les déterminations d’universalité et de nécessité… Cette doctrine exprime bien la nature de la conscience. L’homme aspire à la connaissance du monde, il aspire à se l’approprier et à se le soumettre, et il faut que la réalité du monde en quelque sorte s’efface, c’est-à-dire s’idéalise devant l’activité humaine. Mais il faut aussi observer que ce n’est pas l’activité subjective de la conscience de soi qui ramène le multiple à l’absolue unité. Cette unité est bien plutôt l’absolu lui-même, la vérité elle-même. »

Hegel, dans « Science de la Logique » :

« Jusqu’ici le concept de la logique repose sur la séparation admise d’avance une fois pour toutes dans la conscience ordinaire – entre le « contenu » de la connaissance et sa « forme », - en d’autres termes entre la « vérité » et la « certitude ».

En premier lieu, on présuppose que la matière de la connaissance existe en soi et pour soi en tant que monde tout fait en dehors de la pensée ; que la pensée pour soi est vide, qu’elle s’ajoute extérieurement en tant que forme à cette matière, s’en emplit, y trouve alors seulement un contenu et par là devient une connaissance réelle.

Ensuite ces deux parties composantes, - (car on suppose qu’elles ont le rapport de parties composantes, que la connaissance est composée ainsi de façon mécanique ou tout au plus chimique) – sont l’une vis-à-vis de l’autre dans l’ordre hiérarchique suivant : l’objet est quelque chose d’accompli pour soi, tout fait, qui pour sa réalité n’a aucun besoin de la pensée ; la pensée au contraire est quelque chose de déficient, qui doit se parfaire au moyen d’une matière ; notamment en tant que forme plastique indéterminée, elle doit se rendre conforme à sa matière.

La vérité serait ainsi l’accord de la pensée avec l’objet, et pour produire cet accord – car il n’existe pas en et pour soi – la pensée doit s’adapter et s’ajuster à l’objet.

En troisième lieu quand la différence de la matière et de la forme, de l’objet et de la pensée, n’est pas laissée dans cette brumeuse indétermination, mais est prise d’une manière plus définie, chacun est compris comme une sphère séparée de l’autre.

Alors la pensée en recevant et formant l’objet ne sort pas d’elle-même ; sa réceptivité et son adaptation à l’objet demeurent une modification d’elle-même, elle ne passe pas à son autre ; la détermination consciente de soi appartient seulement à elle.

Ainsi dans son rapport avec l’objet elle ne sort pas d’elle-même vers l’objet, celui-ci reste comme une chose en soi, un au-delà absolu de la pensée.

Ces vues sur le rapport du sujet avec l’objet expriment les déterminations qui constituent la nature de notre conscience ordinaire, phénoménale ; mais ces préjugés, transportés dans la raison comme si en elle le même rapport avait lieu, comme si ce rapport avait la vérité en et pour soi, - deviennent des erreurs dont la réfutation réalisée dans toutes les parties de l’univers spirituel et naturel, est la philosophie, ou qui plutôt, puisqu’ils barrent l’entrée dans la philosophie, doivent être abandonnés par elle.

A cet égard, l’ancienne métaphysique avait de la pensée un concept plus élevé que celui qui est devenu courant dans les temps modernes.

Cette métaphysique acceptait l’idée fondamentale suivante : ce qui est connu par la pensée, des choses et dans les choses, est leur seule véritable vérité.

Ainsi les choses n’étaient pas acceptées telles quelles, dans leur aspect immédiat, mais élevées à la forme de la pensée, en tant que pensées.

Pour cette métaphysique donc la pensée et la détermination de la pensée n’étaient pas quelque chose d’étranger aux objets, mais plutôt leur essence ; autrement dit, les choses et leur pensée… s’accordent quand elles sont pleinement actualisées.

La pensée, dans ses déterminations immanentes et la nature véritable des choses, sont un seul et même contenu…

La critique des formes de l’entendement est arrivée à cette conclusion déjà mentionnée, que ces formes n’avaient aucune application aux choses en soi. – Cela ne peut avoir qu’un seul sens : ces formes en elles-mêmes sont fausses. Seulement, comme on les a admises en tant que valables pour la raison subjective et pour l’expérience, la critique n’a opéré en elles aucune modification ; elle les laisse valoir pour le sujet dans la même forme que pour l’objet.

Pourtant, si elles ne sont pas suffisantes pour la chose en soi, l’entendement auquel elles sont censées d’appartenir devrait encore moins s’en contenter…

L’idéalisme transcendantal, plus conséquent, a reconnu la nullité du fantôme de la chose en soi laissé par la philosophie critique – cette ombre abstraite séparée de tout contenu. Cet idéalisme prit comme but de le détruire complètement. »

« Nous avons déjà noté… que la chose en soi en tant que telle n’est pas autre chose que l’abstraction vide de toutes déterminations, chose dont on ne peut en effet « rien savoir », précisément parce qu’elle est censée être l’abstraction de toute détermination.

Une fois que l’on pose d’avance la chose en soi comme l’indéterminé, toute détermination tombe en dehors d’elle, dans une réflexion étrangère à elle, vis-à-vis de laquelle cette chose en soi est indifférente…

L’insuffisance essentielle de cette position… consiste en ceci qu’elle maintient la chose en soi abstraite comme une détermination « ultime » et qu’elle lui oppose la réflexion, ou la détermination et la diversité des propriétés, tandis qu’en fait la chose en soi contient à l’intérieur d’elle-même cette réflexion externe, et se détermine en une chose douée de déterminations propres, de propriétés ; ainsi l’abstraction de la chose, la pure chose en soi, se révèle comme une détermination fausse. »

Hegel, dans sa « Logique » :

« L’essence est la vérité de l’être. L’être est l’immédiat. Voulant connaître le vrai, ce que l’être est en coi et pour soi, le savoir n’en reste pas à l’immédiat et à ses déterminations, mais au contraire il pénètre à travers celui-ci, avec la présupposition que derrière cet être est encore quelque chose d’autre que l’être lui-même, et que cet arrière-fond constitue la vérité de l’être. »

Le point de vue de Marx/Engels :

Marx, dans les « Manuscrits de 1844 » :

« La pensée et l’être sont donc certes distincts, mais en même temps ils forment ensemble une unité. »

Marx, dans sa préface au Capital (1883) :

« Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme. »

F. Engels, dans « Anti-Dühring » :

« La conception matérialiste de la nature ne signifie rien d’autre qu’une simple intelligence de la nature telle qu’elle se présente, sans adjonction étrangère. »

F. Engels, dans « Dialectique de la nature » :

« C’est précisément la transformation de la nature par l’homme et non la nature seule en tant que telle, qui est le fondement le plus essentiel et le plus direct de la pensée humaine, et l’intelligence de l’homme agrandi dans la mesure où il a appris à transformer le nature. »

F. Engels, dans « Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande » :

« Il existe encore toute une série d’autres philosophes qui contestent la possibilité de connaître le monde ou du moins de le connaître à fond. Parmi les modernes, Hume et Kant sont de ceux-là, et ils ont joué un rôle tout à fait considérable dans le développement de la philosophie. Pour réfuter cette façon de voir, l’essentiel a déjà été dit par Hegel, dans la mesure où cela était possible du point de vue idéaliste ; ce que Feuerbach y a ajouté du point de vue matérialiste est plus spirituel que profond. La réfutation la plus frappante de cette lubie philosophique, comme d’ailleurs de toutes les autres, est la pratique, notamment l’expérimentation et l’industrie. Si nous pouvons prouver la justesse de notre conception d’un phénomène naturel en le créant nous-mêmes, en le produisant à l’aide de ses conditions, et, qui plus est, en le faisant servir à nos fins, c’en est fini de la « chose en soi » insaisissable de Kant. Les substances chimiques produites dans les organismes végétaux et animaux restèrent de telles « choses en soi » jusqu’à ce que la chimie organique se fût mise à les préparer l’une après l’autre ; par-là, la « chose en soi » devint une chose pour nous, comme par exemple, la matière colorante de la garance, l’alizarine, que nous ne faisons plus pousser dans les champs sous forme de racines de garance, mais que nous tirons bien plus simplement et à meilleur marché du goudron de houille. »

F. Engels dans "Socialisme scientifique et socialisme utopique" :

« Mais voici que paraît l’agnostique néo-kantien qui déclare : Il se peut certes que nous percevions correctement les qualités d’une chose, mais par aucun processus des sens ou de la pensée, nous ne pouvons saisir la chose en soi. La « chose en soi » est au-delà de notre connaissance. Hegel, il y a longtemps, a déjà répondu : « Si vous connaissez toutes les qualités d’une chose, vous connaissez la chose elle-même ; il ne reste que le fait que ladite chose existe en dehors de vous, et dès que vos sens vous ont appris ce fait, vous avez saisi le dernier reste de la chose en soi, la célèbre chose en soi inconnaissable de Kant. A quoi on peut ajouter que, du temps de Kant, notre connaissance des objets naturels était si fragmentaire qu’il pouvait se croire en droit de supposer, au-delà du peu que nous connaissions de chacun d’eux, une mystérieuse « chose en soi ». Mais ces insaisissables choses ont été les unes après les autres saisies, analysées et, qui plus est, reproduites par les progrès gigantesques de la science ; or ce que nous pouvons produire, il nous est à coup sûr interdit de le considérer comme inconnaissable. Pour la chimie de la première moitié du siècle, les substances organiques étaient des objets mystérieux de ce genre ; aujourd’hui, nous apprenons à les reconstituer les unes après les autres à partir de leurs éléments chimiques et sans l’aide d’aucun processus organique. Les chimistes modernes déclarent que, dès que la constitution chimique de n’importe quel corps est connue, il peut être reconstitué à partir de ses éléments. Nous sommes encore loin de connaître exactement la constitution des substances organiques les plus élevées, les corps abluminoïdes ; mais il n’y a pas de raison que nous ne parvenions à cette connaissance, après des siècles s’il le faut, et qu’ainsi armés, nous ne puissions produire de l’albumine artificielle. Mais si nous y parvenons, nous aurons du même coup produit de la vie organique, car la vie, de ses formes les plus simples aux plus élevées, n’est que le mode d’existence normal des corps albuminoïdes. Cependant, dès que notre agnostique a fait ces réserves de pure forme, il parle et agit comme le fieffé matérialiste qu’il est au fond. Il dira bien : « Pour autant que nous le sachions, la matière et le mouvement — l’énergie, comme on dit à présent — ne peuvent être ni créés ni détruits, mais nous n’avons aucune preuve qu’ils n’aient pas été créés à m moment quelconque. » Mais si vous essayez de retourner cette concession contre lui dans quelque cas particulier, il s’empresse de vous éconduire et de vous imposer silence. S’il admet la possibilité du spiritualisme in abstracto, il ne veut pas en entendre parler in concret. Il vous dira : « Autant que nous le sachions et puissions le savoir, il n’existe pas de créateur et d’ordonnateur de l’univers ; en ce qui nous concerne, la matière et l’énergie ne peuvent être ni créées ni détruites ; pour nous, la pensée est une forme de l’énergie, une fonction du cerveau ; tout ce que nous savons, c’est que le monde matériel est gouverné par des lois immuables et ainsi de suite. » Donc, dans la mesure où il est un homme de science, où il sait quelque chose, il est matérialiste ; mais hors de sa science, dans les sphères où il ne sait rien, il traduit son ignorance en grec et l’appelle agnosticisme. »

« Kant a commencé sa carrière en résolvant le système solaire stable de Newton et sa durée éternelle - une fois donné le fameux choc initial - en un processus historique : la naissance du soleil et de toutes les planètes à partir d’une masse nébuleuse en rotation. Et il en tirait déjà cette conclusion qu’étant donné qu’il était né, le système solaire devait nécessairement mourir un jour. Cette vue, un demi-siècle plus tard, a été confirmée mathématiquement par Laplace et, un siècle après, le spectroscope a démontré l’existence dans l’univers de semblables masses gazeuses incandescentes à différents degrés de condensation [3]. Cette philosophie allemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel, pour la première fois - et c’est son grand mérite - le monde entier de la nature, de l’histoire et de l’esprit était représenté comme un processus, c’est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l’on tentait de démontrer l’enchaînement interne de ce mouvement et de cette évolution. De ce point de vue, l’histoire de l’humanité n’apparaissait plus comme un enchevêtrement chaotique de violences absurdes, toutes également condamnables devant le tribunal de la raison philosophique arrivée à maturité et qu’il est préférable d’oublier aussi rapidement que possible, mais comme le processus évolutif de l’humanité lui-même ; et la pensée avait maintenant pour tâche d’en suivre la lente marche progressive à travers tous ses détours et de démontrer en elle, à travers toutes les contingences apparentes, la présence de lois. Que Hegel n’ait pas résolu ce problème, cela importe peu ici. Son mérite, qui fait époque, est de l’avoir posé. Ce problème est précisément de ceux qu’aucun individu à lui seul ne pourra jamais résoudre. Bien que Hegel fût - avec Saint-Simon - la tête la plus encyclopédique de son temps, il était tout de même limité, d’abord par l’étendue nécessairement restreinte de ses propres connaissances, ensuite par l’étendue et la profondeur également restreintes des connaissances et des vues de son époque. Mais il faut tenir compte encore d’une troisième circonstance. Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu’au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l’inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l’ “ Idée ” existant on ne sait où dès avant le monde. De ce fait, tout était mis sur la tête et l’enchaînement réel du monde entièrement inversé. Et bien que Hegel eût appréhendé mainte relation particulière avec tant de justesse et de génie, les raisons indiquées rendaient inévitable que le détail aussi tourne souvent au ravaudage, à l’artifice, à la construction, bref, à la perversion du vrai. Le système de Hegel comme tel a été un colossal avortement - bien que le dernier du genre. En effet, ne souffrait-il pas toujours d’une contradiction interne incurable ? D’une part, son postulat essentiel était la conception historique selon laquelle l’histoire de l’humanité est un processus évolutif qui, par nature, ne peut trouver sa conclusion intellectuelle dans la découverte d’une prétendue vérité absolue ; mais, d’autre part, il prétend être précisément la somme de cette vérité absolue. Un système de connaissance de la nature et de l’histoire embrassant tout et arrêté une fois pour toutes est en contradiction avec les lois fondamentales de la pensée dialectique ; ce qui toutefois n’exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissance systématique de l’ensemble du monde extérieur puisse marcher à pas de géant de génération en génération. »

Le point de vue de Lénine :

Lénine, dans « Cahiers philosophiques » :

« La logique est la doctrine qui s’occupe de la connaissance. Elle est la théorie de la connaissance. La connaissance est le reflet de la nature par l’homme. Mais ce reflet n’est pas simple, pas immédiat, pas total ; c’est un processus fait d’une série d’abstractions, de la mise en forme, de la formation de concepts, de lois, etc. – et ces concepts, lois, etc., embrassent, approximativement les lois universelles de la nature en mouvement et développement perpétuels.

Ici, il y a réellement, objectivement, trois termes : 1) la nature ; 2) la connaissance humaine = le cerveau de l’homme ; et 3) la forme du reflet de la nature dans la connaissance humaine ; cette forme, ce sont les concepts, les lois, les catégories, etc.

L’homme ne peut pas embrasser = refléter = représenter toute la nature entièrement dans sa « totalité immédiate », il peut seulement s’approcher perpétuellement de cela en créant des abstractions, des concepts, des lois, un tableau scientifique de l’univers…

L’approche, par l’intelligence humaine, d’une chose singulière, la prise d’une empreinte (= concept), n’est pas un acte simple, immédiat, mort comme dans un miroir, mais un acte complexe, dédoublé, en zigzags qui inclut en soi la possibilité de l’envol imaginatif en dehors de la vie ; et plus encore, il inclut la possibilité d’une transformation (et d’une transformation dont l’homme ne s’aperçoit pas, n’a pas conscience) du concept abstrait, de l’idée en imagination. Car, même dans la généralisation la plus simple, dans l’idée générale la plus élémentaire, il y a une certaine dose d’imagination.

Il faut concevoir le reflet de la nature dans la pensée humaine non pas d’une façon « morte », « abstraite », non pas sans mouvement, non pas sans contradictions, mais dans un processus éternel de mouvement, de naissance de contradictions et de leur résolution…

L’activité de l’homme qui s’est fait un tableau objectif du monde change la réalité extérieure, abolit sa détermination ( = change tel ou tel de ses aspects, de ses qualités) et ainsi lui enlève les traits d’apparence d’extériorité et de nullité, la rend existante en soi et pour soi ( = objectivement vraie). »

Lénine dans « Matérialisme et Empiriocriticisme » :

« Si la vérité est une forme de l’expérience humaine, il ne peut pas plus y avoir de vérité indépendante de l’humanité qu’il ne peut y avoir de vérité objective… Cela est parfaitement inadmissible du point de vue matérialiste de la connaissance : l’existence de ce qui est reflété indépendamment de ce qui reflète (l’existence du monde extérieur indépendamment de la conscience) est le principe fondamental du matérialisme. Cette affirmation de la science : la Terre est antérieure à l’homme, est une vérité objective. Et cette affirmation des sciences de la nature est incompatible avec la philosophie des disciples de Mach et leur théorie de la vérité ; si la vérité est une forme organisatrice de l’expérience humaine, l’assertion de l’existence de la Terre « en dehors » de toute expérience humaine ne peut être vraie. »

« Des choses existent indépendamment de notre conscience, indépendamment de nos sensations, en dehors de nous, car il est certain que l’alizarine existait hier dans le goudron de houille, et il est tout aussi certain que nous n’en savions rien, que cette alizarine ne nous procurait aucune sensation… Hier nous ne savions pas que le goudron de houille contient de l’alizarine. Nous le savons aujourd’hui. La question est de savoir si l’alizarine existait hier dans le goudron de la houille….

Il n’y a, il ne peut y avoir aucune différence de principe entre le phénomène et la chose en soi. Il n’y a pas de différence entre ce qui est connu et ce qui ne l’est pas encore.

Quant aux inventions philosophiques sur l’existence d’une limite spéciale entre ces deux catégories, sur une chose en soi située « au-delà » des phénomènes (Kant), sur la possibilité ou la nécessité d’ériger une barrière philosophique entre nous et le problème du monde encore inconnu dans telle ou telle de ses parties, mais existant en dehors de nous (Hume), tout cela n’est que lubie, expédients et inventions.

Dans la théorie de la connaissance, comme dans tous les autres domaines de la science, il importe de raisonner dialectiquement, c’est-à-dire de ne pas supposer notre connaissance immuable et toute faite, mais d’analyser comment la connaissance naît de l’ignorance, comment la connaissance incomplète, imprécise, devient plus complète et plus précise. »

Le point de vue de Bachelard :

Bachelard, « La formation de l’esprit scientifique » :

« Une expérience scientifique est alors une expérience qui contredit l’ expérience commune…. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes… La pensée scientifique moderne réclame qu’on résiste à la première réflexion… Le signe premier de la certitude scientifique, c’est qu’elle peut être revécue aussi bien dans son analyse que dans sa synthèse… La richesse d’ un concept scientifique se mesure à sa puissance de déformation… L’abstraction est un devoir, le devoir scientifique, la possession enfin épurée de la pensée du monde !... Tout savoir scientifique doit être à tout moment reconstruit… L’homme animé par l’esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c’est aussitôt pour mieux interroger… Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit… Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés… Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet… L’observation scientifique est toujours une observation polémique… Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. »

« Une expérience scientifique est alors une expérience qui contredit l’expérience commune…. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes… La pensée scientifique moderne réclame qu’on résiste à la première réflexion… Le signe premier de la certitude scientifique, c’est qu’elle peut être revécue aussi bien dans son analyse que dans sa synthèse… La richesse d’un concept scientifique se mesure à sa puissance de déformation… L’abstraction est un devoir, le devoir scientifique, la possession enfin épurée de la pensée du monde !... Tout savoir scientifique doit être à tout moment reconstruit… L’homme animé par l’esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c’est aussitôt pour mieux interroger… Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit… Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés… Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet… L’observation scientifique est toujours une observation polémique… Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. »

Les contradictions dialectiques de la connaissance humaine du monde

La physique quantique est-elle kantienne ?

Contre l’empirisme

Objectif – subjectif

Le point de vue de l’ancien matérialisme et celui du matérialisme historique, dialectique

Y a-t-il une limite infranchissable à la connaissance humaine du monde ?

La nature efface ses traces

Le temps est-il réel (c’est-à-dire physique) ou subjectif ?

Pourquoi la physique quantique nous pose autant de problèmes philosophiques ?

Qu’est-ce que le « phénomène » en sciences et en philosophie ?

Pourquoi avons-nous besoin de philosopher et ne pouvons-nous simplement nous contenter d’observer le monde et d’agir ?

Sciences et imagination

Kant, Explication nouvelle des premiers principes de la connaissance métaphysique

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