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La conquête de l’Amérique par l’ « Ancien monde » occidental, un grand crime de masse

lundi 13 mai 2019, par Robert Paris

Cortès trompant Moctezuma II, roi du Mexique Pizarro contre Atahualpa, roi du Pérou

A ceux qui prétendent que l’on ne savait pas, à l’époque de la « découverte » et de la « conquête » occidentale du « Nouveau Monde », des Amériques, quels crimes et quelles destructions, quel ethnocide, quel massacre de peuples et de richesses humaines, sociales et historiques, étaient effectués alors… et ont continué de l’être pendant toute l’époque coloniale occidentale…

Montaigne écrivait dans ses « Essais » (Livre III, chapitre VI) sur la conquête espagnole et portugaise des Amériques :

« Notre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles, et nous, avons ignoré celui-ci jusqu’à cette heure ?) non moins grand, plein, et vigoureux que lui : toutefois si nouveau et si enfant, qu’on lui apprend encore son a, b, c : Il n’y a pas cinquante ans, qu’il ne savait, ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtements, ni blés, ni vignes. Il était encore tout nu, au giron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien, de notre fin, et ce Poète de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu’entrer en lumière, quand le notre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un membre sera perclus, l’autre en pleine vigueur. Bien que, je le crains, nous n’ayons bien fort hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons bien cher vendu nos opinions et nos arts.

C’était un monde enfant ; si nous ne l’avons pas fêté et soumis à notre discipline par l’avantage de notre valeur et de nos forces naturelles, ni n’avons agi par notre justice et bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu’ils ne nous devaient rien en clarté d’esprit naturelle et en pertinence.

L’étonnante magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roi où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en un jardin, étaient excellemment formées en or ; comme, en son cabinet, tous les animaux qui naissaient en son état et en ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages en pierreries, en plume, en coton, en peinture, montrent qu’ils ne nous cédaient pas non plus dans l’industrie. Mais, quant à la dévotion, à l’observance des lois, à la bonté, à la libéralité, à la loyauté, à la franchise, il nous a bien servi de n’en avoir pas autant qu’eux : ils se sont perdus par cet avantage, et vendus, et trahis eux-mêmes. Quant à la hardiesse et au courage, quant à la fermeté, la constance, la résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d’opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons eu en mémoire dans notre monde par deçà. Car, pour ceux qui les ont subjugués, qu’ils utilisent les ruses et mensonges par lesquels ils se sont servis à les piper, et le juste étonnement qu’apportait à ces nations là de voir arriver si inopinément des gens barbus, divers en langage, religion, en forme et en contenance, d’un endroit du monde si éloigné et où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eu une habitation quelconque, montés sur des grands monstres inconnus, contre ceux qui n’avaient non seulement jamais vu de cheval, mais de bête quelconque capable de porter et soutenir un homme ni une autre charge ; garnis d’une peau luisante et dure et d’une arme tranchante et resplendissante, contre ceux qui, pour le miracle de la lueur d’un miroir ou d’un couteau, allaient échangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n’avaient ni science ni matière par où tout à loisir ils sussent percer notre acier ; ajoutez-y les foudres et tonnerres de nos pièces à feu et arquebuses, capables de troubler César lui-même, s‘il était aussi surpris et inexpérimenté, et à cette heure, contre des peuples nus, si ce n’est où l’invention était arrivée de quelque tissu de coton, sans autres armes que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois ; des peuples surpris, sous couleur d’amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues : contez, dis-je, aux conquérants cette disparité, vous leur ôtez toute l’occasion de tant de victoires.

Quand je regarde cette ardeur indomptable avec laquelle tant de milliers d’hommes, femmes et enfants, se présentent et se jettent tant de fois dans des dangers inévitables, pour la défense de leurs dieux et de leur liberté ; cette généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers que de se soumettre à la domination de ceux de qui ont été si honteusement abusés, et tous choisissant plutôt de se laisser défaillir par la faim et par le jeûne, une fois pris, que d’accepter la nourriture des mains de leurs ennemis, victorieux d’une manière aussi vile, je prévois que, celui qui les aurait attaqué d’égal à égal, et d’armes, et d’expérience, et de nombre, cela eu été aussi dangereux, et même plus, qu’en une autre guerre que nous voyons. Que n’est tombée sous Alexandre ou sous ces anciens Grecs et Romains une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d’empires et de peuples sous des mains qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que la nature y avait produit, mêlant non seulement à la culture des terres et à l’ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’elles y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus Grecques et Romaines à celles originelles du pays ! Quelle réparation cela aurait été, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et déportements nôtres qui se sont présentés par la suite eussent appelé ces peuples à l’admiration et à l’imitation de la vertu et eussent dressé entre eux et nous une fraternelle société et intelligence !

Combien il aurait été aisé de faire son profit d’âmes si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux commencements naturels ! Au contraire, nous nous sommes servis de leur ignorance et de leur inexpérience pour les plier plus facilement vers la trahison, la luxure, l’avarice et vers toute sorte d’inhumanités et de cruautés, à l’exemple et suivant le patron de nos propres mœurs. Qui mit jamais à tel prix le service du mercantilisme et du trafic ?

Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre : victoires sans âme. Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à de si horribles hostilités et calamités si misérables.

En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, aucun Espagnol ne prit terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et ne fit à ce peuple les remarques accoutumées : Qu’ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du Roi de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, représentant Dieu sur terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; Que, s’ils voulaient lui être tributaires, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture et de l’or pour le besoins de quelque médecine ; leur remontraient au demeurant la créance d’un seul Dieu et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d’accepter, y ajoutant quelques menaces.

La réponse fut telle :

Que, quant à être paisibles, ils n’en portaient pas la mine, s’ils l’étaient ; Quand à leur Roi, puisqu’il demandait, il devait être indigent et nécessiteux ; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant la dissension, d’aller donner à un tiers une chose qui n’était pas la sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; Quant aux vivres, qu’ils leur en fourniraient ; D’or, ils en avaient peu, et que c’était chose qu’ils mettaient en nulle estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant ce qu’ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu’ils le prissent hardiment ; Quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu’ils ne voulaient pas changer leur religion, s’en étant si utilement servis si longtemps, et qu’ils n’avaient pas accoutumé de prendre conseil d’autres que de leurs amis et leurs connaissances ; Quant aux menaces, c’était un signe de faute de jugement d’aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; Ainsi qu’ils se dépêchent promptement de quitter leur terre, car ils n’étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers ; autrement, qu’on ferait d’eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d’aucuns hommes condamnés autour de leur ville.

Voilà un exemple du balbutiement de cette enfance. Mais, ni en ce lieu là, ni en plusieurs autres où les Espagnols ne trouvèrent pas les marchandises qu’ils cherchaient, ils n’arrêtèrent ni leur entreprise, ni quelqu’autre action qu’il y eut, témoins les actes de mes Cannibales. Des deux plus puissants monarques de ce monde, et, à l’aventure, de celui-ci, Rois de tant de Rois, les derniers qu’ils en chassèrent, celui du Pérou, ayant été pris en une bataille et soumis à une rançon si excessive qu’elle surpasse toute créance, et celle-là fidèlement payée, et avoir donné par sa conversation signe d’un courage franc, libéral et constant, et d’un entendement net et bien composé, il prit envie aux vainqueurs, après en avoir tiré un million trois cent vingt cinq mille cinq cent pesants d’or, outre l’argent et autres choses qui ne montèrent pas moins, si que leurs chevaux n’allaient plus ferrés que d’or massif, de voir encore, au prix de quelque déloyauté que ce fut, quel pouvait être le reste des trésors de ce Roi, et jouir librement de ce qu’il avait conservé. On lui envoya une fausse accusation et preuve, selon laquelle il tentait de faire soulever ses provinces pour se remettre en liberté. Sur quoi, par un beau jugement de ceux-là mêmes qui lui avaient dressé cette trahison, on le condamna à être pendu et étranglé publiquement, lui ayant fait racheter le tourment d’être brûlé tout vif par le baptême qu’on lui donna au supplice même. Accident horrible et inouï, qu’il souffrit pourtant sans se démentir ni de contenance ni de parole, d’une manière et avec une gravité vraiment Royale. Et puis, pour endormir les peuples étonnés et saisis de choses si étranges, on contrefit un grand deuil de sa mort, et lui ordonna des funérailles somptueuses. L’autre, Roi de Mexico, ayant longtemps défendu sa ville assiégée et montré en ce siège tout ce que peut et la souffrance et la persévérance, si jamais prince et peuple la montra, et son malheur l’ayant rendu vif entre les mains des ennemis, avec capitulation d’être traité en Roi (aussi ne leur fit-il rien voir, en sa prison, indigne de ce titre) ; ne trouvant pas après cette victoire tout l’or qu’ils s’étaient promis, après avoir tout remué et tout fouillé, se mirent à en chercher de nouveau par les plus violentes tortures qu’ils purent imaginer, sur les prisonniers qu’ils tenaient. Mais, n’en ayant en rien tiré profit, trouvant face à eux des courages plus forts que leurs tourments, ils en vinrent enfin à une telle rage que, contre leur foi et contre tout droit des gens, ils condamnèrent le Roi même et l’un des principaux seigneurs de sa cours à la torture en présence l’un de l’autre. Ce seigneur, se trouvant forcé par la douleur, environné de brasiers ardents, tourna sur la fin piteusement sa vue vers son maître, comme pour lui demander pardon de ce qu’il n’en pouvait plus. Le Roi, plantant fièrement et rigoureusement les yeux sur lui, pour lui reprocher de sa lâcheté et pusillanimité, lui dit seulement ces mots, d’une voix rude et ferme : Et moi, suis-je dans un bain ? Ne suis-je pas plus à mon aise que toi ? Celui-là, soudain après, succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le Roi, à demi grillé, fut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes qui, pour la douteuse information de quelque vase d’or à piller, auraient fait griller devant leurs yeux un homme, et même un Roi si grand, et en fortune et en mérite), mais ce fut sa constance qui rendit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent ensuite, ayant courageusement entrepris de se délivrer par les armes d’une si longue captivité et sujétion, faisant ainsi une fin digne d’un magnanime prince. Une autre fois, ils mirent à brûler pour un coup, dans le même feu, quatre cent soixante hommes tous vivants, les quatre cent issus du commun du peuple, les soixante des principaux seigneurs d’une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons des criminels eux-mêmes ces narrations, car ils ne les avouent pas seulement, ils s’en vantent et les prêchent. Serait-ce pour témoignage de leur justice ou de leur zèle envers la religion ? Certes, ce sont voies trop diverses et ennemies d’une si sainte fin. S’ils se fussent proposés d’étendre notre foi, ils eussent considéré que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en possession d’hommes, et se fussent bien contentés des meurtres que la nécessité de la guerre apporte, sans y mêler indifféremment une boucherie universelle, comme sur des bêtes sauvages, autant que le fer et le feu y ont pu éliminer, n’en ayant conservé par leur dessein qu’autant qu’ils en ont voulu faire de misérables esclaves pour l’ouvrage et service de leurs exploitations minières.

Si bien que plusieurs des chefs ont été punis à mort, sur les lieux de leur conquête, par ordonnance des Rois de Castille, justement offensés de l’horreur de leurs comportements, et quasi tous disgraciés et punis. Dieu a méritoirement permis que ces grands pillards soient coulés en mer pendant le transport, ou par les guerres intestines par lesquels ils se sont entremangés entre eux, et la plupart s’enterrèrent sur les lieux, sans recevoir aucun fruit de leur victoire. Quant à ce que la recette, entre les mains d’un prince réfléchi et prudent, répond si peu à l’espérance qu’on en donna à ses prédécesseurs, et à cette première abondance de richesses qu’on rencontra à l’abord de ces nouvelles terres (car, encore qu’on en retire beaucoup, nous voyons que ce n’est rien au prix de ce qui s’en devait attendre), c’est que l’usage de la monnaie était entièrement inconnu, et que, par conséquent, leur or se trouvait tout assemblé, n’étant en autre service que de montre et de parade, comme un meuble réservé de père en fils par plusieurs puissants Rois, qui épuisaient toujours leurs mines pour faire ce grand monceau de vases et statues à l’ornement de leurs palais et de leurs temples, au lieu que notre or est tout en exploitation et en commerce. Nous le menuisons et l’altérons sous mille formes, le travaillons et le dispersons. Imaginons que nos Rois amoncelassent ainsi tout l’or qu’ils pourraient trouver en plusieurs siècles, et le gardent immobile.

Ceux du Royaume de Mexico étaient aucunement plus civilisés et plus artistes que n’étaient les autres nations de ce monde. Aussi jugeaient-ils, ainsi que nous, que l’univers était proche de sa fin, et en prirent pour signe la désolation que nous y apportâmes. Ils croyaient que l’être du monde se divise en cinq âges et en la vie de cinq soleils consécutifs, desquels les quatre avaient déjà passé leur temps, et que celui qui les éclairait était le cinquième. Le premier avait péri avec toutes les autres créatures par une universelle inondation d’eaux ; le second, par la chute du ciel sur nous, qui étouffa toute chose vivante, auquel âge ils assignèrent les géants, et en firent voir aux Espagnols des ossements à la proportion desquels la stature des hommes revenait à vingt paumes de hauteur ; le troisième, par le feu qui embrasa et consuma tout ; le quatrième par un mouvement violent d’air et de vent qui abattit jusqu’à plusieurs montagnes : les hommes n’en moururent point, mais ils furent changés en magots (quelles impressions ne souffre la lâcheté de l’humaine croyance !) ; après la mort de ce quatrième Soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpétuelles ténèbres, au quinzième desquels fut créé un homme et une femme qui refirent l’humaine race ; dix ans après, à certain de leurs jours, le Soleil parut nouvellement créé ; et commence, depuis, le compte de leurs années à partir de ce jour là. Le troisième jour de sa création, moururent les Dieux anciens ; les nouveaux sont nés depuis. Ce qu’ils estiment de la manière par laquelle ce dernier Soleil périra, mon auteur n’en a rien appris. Mais leur datation de ce quatrième changement est relié à cette grande conjonction des astres qui produisit, il y a huit cent et quelques années, selon que les Astrologues estiment, plusieurs grandes altérations et nouveautés au monde. Quant à la pompe et la magnificence, par où je suis entré en ce propos, ni Grèce, ni Rome, ni Egypte ne peuvent être comparés, que ce soit en utilité, en difficulté, ou en noblesse, aucun de ses ouvrages n’est comparable au chemin qui se voit au Pérou, dressé par les Rois du pays, depuis la ville de Quito jusqu’à celle de Cuzco (il y a trois cent lieues), un chemin tout droit, uni, large de vingt-cinq pas, pavé, revêtu d’un côté et de l’autre de belles et hautes murailles, et le long de celles-ci, par le dedans, deux ruisseaux pérennes, bordés de beaux arbres qu’ils nomment molly. Où ils ont trouvé des montagnes et rochers, qu’ils ont taillés et aplanis, et comblé les fondrières de pierre et chaux. A l’étape de chaque journée de trajet, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vêtements et d’armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à y passer. En l’estimation de cet ouvrage, j’ai compté la difficulté, qui est particulièrement considérable en ce lieu là. Ils ne bâtissaient pas avec de moindres pierres, mais seulement des pierres de dix pieds carré ; ils n’avaient pas d’autre moyen de charrier qu’à force de bras, en trainant leur charge ; et pas seulement l’art d’échafauder, n’y sachant autre finesse que de hausser autant de terre contre leur bâtiment, comme il s’élève, pour l’ôter après.

Revenons à nos carrosses. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisaient porter par les hommes et sur leurs épaules. Ce dernier Roi du Pérou, le jour qu’il fut pris, était ainsi porté sur des brancards d’or, et assis dans une chaise d’or, au milieu de ses soldats. Autant qu’on tuait de ces porteurs pour le faire choir à bas, car on le voulait prendre vif, autant d’autres, et à l’envi, prenaient la place des morts, de façon qu’on ne le put jamais abattre, quelque meurtre qu’on fit de ces gens là, jusque à ce qu’un homme à cheval alla le saisir au corps, et le mis à terre. »

source

Les colonisateurs (exploiteurs, oppresseurs, dictateurs, assassins, voleurs, tueurs, tortionnaires qui se sont eux-mêmes intitulés civilisateurs, christianisateurs, pacificateurs, humanisateurs, explorateurs ou « conquérants ») espagnols des peuples indiens d’Amérique devenue « latine » n’avaient nullement l’excuse de croire honnêtement que les Indiens étaient des barbares, des cannibales ou des animaux sans âme !!!

Non ! Ils n’étaient pas ignorants qu’ils écrasaient, assassinaient, torturaient des êtres humains, détruisaient les fondateurs de civilisations prospères et florissantes de ce qu’ils appelaient « les Indes » ou « le Nouveau Monde » et qui étaient les Amériques.

Ils ne l’ignoraient pas puisque certains d’entre eux, très rares certes, dénonçaient publiquement, par la parole et par l’écrit, ces mensonges et les actes criminels qu’ils cherchaient à couvrir. Certains, comme Bartolomeo de Las Casas, étaient même parvenus à toucher l’oreille du roi, de l’Eglise, des classes possédantes espagnoles, sans toutefois parvenir à contrer l’attrait puissant de l’or et de l’argent ni à modifier profondément la politique criminelle du colonialisme espagnol en Amérique centrale et en Amérique du sud.

Las Casas n’avait pas été le seul ni le premier. Il avait été influencé par le discours cinglant du missionnaire dominicain espagnol Antonio de Montesinos en 1511 dans une église de Saint Domingue, l’île colonisée par les « conquérants » Espagnols :

« Vous êtes tous en état de péché mortel à cause de votre cruauté envers une race innocente. Dites moi quelle justice vous autorise à maintenir les Indiens dans une si affreuse servitude ? De quel droit avez-vous engagé une guerre atroce contre ces gens qui vivaient pacifiquement dans leur pays ? Pourquoi les laissez-vous dans un tel état d’épuisement, avec un travail qui les accable ?... Ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une raison et une âme ? »

Le prêtre dominicain annonçait qu’il refuserait l’absolution de tous ceux qui refuseraient de restituer leurs biens aux Indiens et de cesser de les torturer et de les surexploiter. C’est exactement ce que Las Casas allait faire, se battant ouvertement et violemment contre les colons et les militaires.

Las Casas rapporte dans son « Histoire des Indiens » que ce sont ces dominicains qui l’ont convaincu :

« Alors que je vivais dans cette île espagnole (d’Hispaniola) et y possédais des Indiens, aveuglé comme je l’étais à ce sujet, un religieux dominicain refusa de me confesser… Après avoir réfléchi pendant plusieurs jours et m’être affermi de plus en plus, par des lectures appropriées, sur le droit et le fait, une conviction s’établit en moi : tout ce qui se commettait aux Indes (c’est-à-dire Amérique du sud et Amérique latine) vis-à-vis des Indiens était injuste et tyrannique… Finalement, je décidais de prêcher là-dessus. Et, afin de pouvoir dénoncer librement comme injustes et tyranniques le système des « repartimientos », je décidai de renoncer aussitôt aux Indiens que je possédais, et de les remettre entre les mains du gouverneur Diego Velàsquez… Le gouverneur resta stupéfait d’entendre une chose aussi monstrueuse : voir ce clerc mêlé aux choses du monde se ranger à l’opinion des frères dominicains et oser la rendre publique… Ceux qui entendirent le prêche leur apprenant que j’avais renoncé à mes Indiens, à mes terres, à mes mines, que j’avais redonné la liberté à mes Indiens, pleinement conscient du péril où était le salut de mon âme, étaient stupéfaits, comme si j’avais déclaré qu’ils n’avaient pas le droit d’exploiter des animaux. »

Las Casas rapporte dans son « Histoire des Indes » sa rencontre avec Cortès :

« Je lui reprochais d’avoir usurpé la royauté de Moctezuma et d’avoir trompé les Indiens pour les battre... Il me le concéda en riant, et moi je pleurais au-dedans de moi en voyant sa froide insensibilité. »

En 1531, l’évêque de Mexico, le franciscain Zumàrraga, nommé « protecteur des pauvres Indiens », écrivait au roi d’Espagne et empereur Charles Quint :

« Je pense que toute cette terre pourrait se conquérir de manière apostolique en interdisant aux Espagnols, sous peine de mort, d’entrer en armes dans les villages… »

Le 17 septembre 1516, les Rois Catholiques nomment Las Casas « protecteur des Indiens » et lui donnent des pouvoirs pour agir en faveur des Indiens. Cela ne les empêche pas de laisser aussi les grands seigneurs espagnols se tailler des fiefs et des fortunes sur le dos des Indiens… De retour dans le Nouveau Monde, Las Casas ne devait en réalité recevoir le soutien que des Dominicains et Franciscains, et nullement des autres religieux, des autorités et il recueillait la violente haine des colons qui faillirent le tuer.

Las Casas ne cesse de rappeler aux souverains espagnols que les « conquérants espagnols » ne font pas qu’exploiter les Indiens : ils les suppriment en masse… Rappelons que l’île de Saint Domingue que Las Casas a connue peuplée de trois millions et demi d’Indiens est passée à… zéro !!!

Las Casas n’est pas le seul. Le 8 novembre 1534, le dominicain Francisco de Vitoria écrit :

« Je ne vois aucun titre légitime à la guerre menée par l’Espagne dans l’empire inca. Si les Indiens ne sont pas des hommes mais des singes, ils ne sont pas capables de nous faire injure. Si ce sont des hommes et nos proches, si, comme ils s’en vantent eux-mêmes, ils sont vassaux de l’Empereur, je ne vois aucun moyen d’éviter de dire que ces conquérants agissent avec la plus extrême impiété et sont des tyrans véritables. »

En 1553, le Conseil des Indes dénonce Las Casas comme un danger permanent :

« L’évêque est un homme très efficace pour persuader. Il serait allé jusqu’à insinuer que tout ce que les Espagnols possèdent aux Indes a été usurpé et volé, alors que les religieux eux-mêmes reconnaissent que la souveraineté de ces contrées appartient à Votre Majesté, il laisse entendre par toutes sortes de raisonnements qu’elle n’y peut rien posséder. »

Quelques déclarations de Las Casas sont restées fameuses :

« Tout a été injuste dans la conquête… »

(« Instruction » de Las Casas en 1514)

« Les Indiens sont des hommes libres. »

(Introduction du mémoire lu en séance du Conseil royal d’Espagne à la Cour de Valladolid le 11 décembre 1517 – Rappelons que Las Casas avait célébré sa première messe dans le Nouveau Monde en 1510.)

« Ces peuples des Indes égalent et même surpassent beaucoup de nations du monde, réputées policées et raisonnables : ils ne sont inférieurs à aucun… Devraient être confondus comme délateurs tous ceux qui les ont diffamés avec une témérité peut-être inexpiable… La plupart des nations du monde furent bien plus perverties, irrationnelles et dépravées… Nous-mêmes, nous fûmes bien pires du temps de nos ancêtres, et sur toute l’étendue de notre Espagne, par la barbarie de notre vie et la dépravation de nos coutumes. »

(Premières lignes du livre « Histoire apologétique » de 1559)

« Il y a soixante et une années que ces Indiens innocents sont volés, tyrannisés, anéantis… Jamais on n’a remédié à cette situation. Au contraire, il est question d’y apporter une solution hypocrite… N’y aura-t-il personne qui puisse détromper nos princes catholiques et leur montrer qu’ils n’ont pas le droit en cosncience de retirer la peau, la vie et l’âme de ces Indiens pour subvenir aux besoins financiers de la Couronne d’Espagne ?... L’esclavage subsiste, même s’il est déguisé : quand quelqu’un vend ses domaines, ce qu’il vend d’essentiel, ce sont les Indiens. Ils les pèsent comme s’ils étaient des vaches de boucherie, ou porcs, ou tout autre bétail. Le seul remède à tant de maux réside dans la révocation de tous les encomenderos… Le bien spirituel et temporel des Indiens doit passer avec les intérêts de l’Espagne… Les crimes de tous ces Espagnols qui vivent dans le péché mortel jettent l’ignominie sur Dieu et sur la religion chrétienne. »

(« Grande Lettre » écrite en août 1555 par Las Casas à Bartolomé Carranza lorsque les colons du Pérou offrent d’acheter le prince-régent Philippe d’Espagne pour obtenir la concession des encomiendas à perpétuité)

« Depuis le début du genre humain, tous les hommes, de par le droit naturel, sont libres. La liberté est identique pour tous… Le choix du souverain ne peut aliéner cette liberté. En montant sur le trône, les rois prêtent serment de n’en rien faire. »

(Traité sur « Le pouvoir du roi » envoyé par Las Casas à Philippe II à peine couronné roi d’Espagne en octobre 1555)

« La mainmise des Espagnols sur ces empires était-elle légale ?... Aucun roi, aucun seigneur, aucun village, aucun particulier de ce monde des Indes, depuis le premier jour de la découverte, jusqu’à aujourd’hui, le 30 avril 1562, n’a reconnu de façon libre et légitime nos illustres rois d’Espagne, comme seigneurs et suzerains, ni leurs envoyés et capitaines… Donc il n’est permis à personne, pas même au roi, sans l’accord de l’Inca, de chercher à exhumer et emporter les trésors et objets que ces gens ensevelissent avec leurs défunts… S’ils le font, ils commettent un péché mortel. »

(Un des derniers traités de Las Casas, intitulé « Des trésors » en avril 1562)

« Les héritiers d’Atahualpa sont parfaitement autorisés et légitimés de mener de justes guerres contre tous les Espagnols… Les responsables de la royauté espagnole méritent l’excommunication s’ils ne réintègrent pas l’Inca dans ses anciens royaumes… C’est à l’Inca de décider s’il choisit de pardonner les injures et massacres infligés dans le passé par les Espagnols. »

(Réponse de Las Casas aux « Douze doutes », janvier 1564)

« Est-il licite de faire la guerre aux païens ?... Que le pape veuille bien faire un décret portant excommunication de tous ceux qui justifient la guerre contre les infidèles sous prétexte d’idolâtrie… »

(Pétition au pape Pie V en 1565)

« Moi qui, par bonté et miséricorde de Dieu, fus choisi, quoique indigne, pour défendre toutes les nations que nous appelons indiennes contre les injures et vexations inouïes que nous, Espagnols, leur avons infligées au mépris de toute raison et justice… j’affirme que tous les maux infligés par les Espagnols à ces populations… ont souillé gravement le nom de Jésus-Christ et notre religion chrétienne. »

(Testament du 17 mars 1564)

Qui était Bartolomé de Las Casas

« Nous sommes autorisés à affirmer que les Espagnols, par leurs traitements monstrueux et inhumains, ont exterminé 12 millions d’hommes, femmes et enfants compris ; à mon avis personnel, le nombre des indigènes disparus à cette époque dépasse même les 15 millions…. Si les chrétiens ont tué et détruit tant et tant d’âmes et de telle qualité, c’est seulement dans le but d’avoir de l’or, de se gonfler de richesses en très peu de temps et de s’élever à de hautes positions disproportionnées à leur personne. A cause de leur cupidité et de leur ambition insatiables, telles qu’il ne pouvait y en avoir de pire au monde, et parce que ces terres étaient heureuses et riches, et ces gens si humbles, si patients et si facilement soumis, ils n’ont eu pour eux ni respect, ni considération, ni estime. (Je dis la vérité sur ce que je sais et ce que j’ai vu pendant tout ce temps.) Ils les ont traités je ne dis pas comme des bêtes (plût à Dieu qu’ils les eussent traités et considérés comme des bêtes), mais pire que des bêtes et moins que du fumier. »

(« Brève Relation de la Destruction des Indes », écrit en 1552)

Bartolomé de Las Casas, “Un bref récit de la destruction des Indiens” (1552) :

« Chapitre I : Les cruautés commises par les Espagnols en Amérique

« L’Amérique a été découverte en l’année 1492 puis habitée par les Espagnols, et une multitude d’entre eux s’y rendit ensuite venant de l’Espagne pendant quarante neuf ans. Leur première tentative a eu lieu sur l’île d’Hispaniola (Saint Domingue), qui possède en fait un sol très fertile, et actuellement réputée pour sa dimension et sa longueur, contenant dans les 600 miles de pourtour : elle est de tous côtés entourée d’un nombre presque infini d’îles, que nous avons trouvée si bien peuplé d’Autochtones et d’Étrangers qu’il n’y a guère de région dans l’univers fortifié qui ait autant d’habitants. Mais la terre ou le continent principal, distant de cette île de deux cent cinquante miles et plus, s’étend au-delà des dix mille miles de long du bord de la mer, quelques terres y sont déjà été découvertes, et d’autres peuvent l’être au fil du temps : Et une telle multitude de gens habite ces pays qu’on dirait que le Dieu tout puissant a rassemblé et convoqué la majeure partie de l’humanité dans cette partie du monde.

Or, cette multitude infinie d’hommes est, par la création de Dieu, d’une simplicité innocente, totalement dépourvue d’objet et opposée à toutes sortes d’artisanat, de subtilité et de malice, et de sujets très obéissants et loyaux à leurs souverains autochtones ; et se comportent très patiemment, sommairement et tranquillement envers les Espagnols, à qui ils sont soumis et par qui ils sont dominés ; de sorte qu’ils vivent enfin sans la moindre soif de vengeance, en laissant de côté tout contentieux, trouble et haine.

C’est un peuple très tendre et efféminé, au tempérament si bizarre et si mal équilibré qu’il est tout à fait incapable d’effectuer des travaux forcés et que, en quelques années de tels travaux, l’un tombe malade et un autre expire bientôt, de sorte que les enfants des princes et des seigneurs, qui parmi nous vivent avec une grande richesse et un faste délicieux, ne sont pas plus efféminés et tendres que les enfants de ces paysans : cette nation est très nécessiteuse et indigente, ne possède pas grand chose, et par conséquent, n’a ni attitude hautaine, ni ambitieuse. Ils sont modestes dans leur misère, comme les Saints Pères dans leur vie frugale dans le désert, connue sous le nom d’Ermites. Ils vont nus, n’ayant pas d’autre couverture que ce qui cache leurs pudeurs à la vue. Un manteau velu, ou un manteau ample, ou un tissu grossier au plus, leur servent de vêtement d’hiver le plus chaud. Ils se couchent sur un tapis grossier, et ceux qui ont le plus terre ou de fortunes, utilisent une couverture nouée aux quatre coins en guise de lits, que les habitants de l’île d’Hispaniola, dans leur propre idiome, terme Hammacks. Les hommes sont dociles. Les indigènes sont doux et capables de moralité ou de bonté, très aptes à recevoir les principes instillés de la religion catholique ; ils ne sont pas non plus opposés à la civilité et aux bonnes manières, étant moins décomposés par la variété des obstacles que le reste de l’humanité ; dans la mesure où, ayant aspiré (si je puis m’exprimer ainsi) les tout premiers rudiments de la foi chrétienne, ils sont tellement transportés avec zèle et fureur dans l’exercice des sacrements ecclésiastiques et du service divin, que le même Religioso est lui-même, avoir besoin de la patience la plus grande et la plus signalée pour subir de tels transports extream. Et pour conclure, j’ai moi-même entendu les Espagnols eux-mêmes (qui n’osent pas assumer la confiance pour nier la bonne nature qui les prédominait) déclaraient qu’ils ne manquaient pas d’acquisition de la Béatitude Éternelle, mais de la seule connaissance et compréhension de la divinité.

Les Espagnols ont attaqué pour la première fois ce mouton innocent, qualifié comme tel par le Tout-Puissant, comme il est dit, comme le feraient la plupart des cruels tigres, loups et lions affamés, n’étudiant rien sur ces Indiens pendant quarante ans, après leur premier débarquement, le massacre de ces malheureux, qu’ils ont abattu et harcelé de manière si inhumaine et barbare avec plusieurs sortes de tourments, encore jamais connus, ni entendus (dont vous aurez un compte-rendu dans le discours suivant) celui de trois millions de personnes qui vivaient à Hispaniola même n’y ont pour le moment qu’un vestige peu considérable de moins de trois cents. Même l’île de Cuba, qui s’étend aussi loin que Rome de Valladolid en Espagne, est maintenant abandonnée, comme un désert, et est enfouie dans ses propres ruines. Vous pouvez également trouver les îles de Saint-Jean et la Jamaïque, des lieux vastes et fertiles, devenus non peuplés et désolés. Les îles Lucayan du côté nord, adjacentes à Hispaniola et à Cuba, qui sont au nombre de soixante ou environ, ainsi que de celles plus connues sous le nom de Gigantic Isles, et d’autres, les plus infertiles, dépassent le jardin royal de Sevil dans la fécondité, un climat très sain et agréable, est maintenant dévasté et inhabité ; et alors que, quand les Espagnols sont arrivés ici pour la première fois, environ cinq cent mille hommes y ont habité, ils sont maintenant attaqués, certains massacrés, d’autres ravis par la force et la violence, pour travailler dans les mines d’Hispanioloa…

En ce qui concerne la terre ferme, nous sommes certainement satisfaits et assurés que les Espagnols, par leurs actions barbares et exécrables, ont absolument dépeuplé Dix Royaumes, plus que toute l’Espagne, ainsi que les Royaumes d’Aragon et du Portugal, disons au-dessus de mille milles, qui sont maintenant dévastés et désolés, et sont absolument ruinés, alors qu’aucun autre pays n’était plus peuplé. Nous osons affirmer avec assurance que pendant la période des quarante ans, ils ont exercé leur tyrannie sanglante et détestable dans ces régions, au-delà de douze millions (des hommes, des femmes et des enfants qui travaillent en informatique) ont péri sans mériter ; Je ne conçois pas non plus que je devrais dévier de la vérité en disant que plus de cinquante millions au total ont payé leur dernière dette envers la nature.

Ceux qui sont arrivés dans ces îles en provenance des régions les plus reculées d’Espagne et qui se targuent du Nom des Chrétiens, ont dirigé deux voies principalement pour l’extirpation et l’extermination de ce peuple de la surface de la Terre. Le premier de ces moyens était une guerre injuste, sanglante et cruelle. L’autre était la torture, en les mettant à mort, pour ceux qui, jusque-là, avaient soif de sa liberté ou étaient conçus pour recouvrer sa liberté, et ébranler les chaînes d’une captivité si néfaste...

Or, le but ultime et la portée qui ont incité les Espagnols à s’efforcer d’extirpter et de désoler ce peuple, c’était seulement l’or ; que, devenant ainsi opulents dans un court laps de temps, ils pourraient arriver immédiatement à de tels degrés et à telle ou telle dignité, de la même manière qu’aucune voie compatible avec leurs personnages.

Enfin, en un mot, leur ambition et leur avarice, que le cœur de l’homme n’a jamais portée plus loin, et l’immense richesse de ces régions. L’humilité et la patience des habitants (qui ont simplifié et facilité leur approche de ces terres) ont beaucoup favorisé le commerce : qu’ils ont tellement méprisé, qu’ils les ont traités (je parle de choses dont j’étais témoin oculaire, sans la moindre erreur) non pas comme des bêtes, ce que je souhaiterais volontiers, mais comme les crottes les plus abjectes et les ordures de la Terre ; et ils étaient si torturés et violentés dans leur vie et dans leur âme, que le nombre susmentionné de personnes mourut sans comprendre la vraie foi ou les sacrements. Et cela aussi est aussi vrai que le récit précédant (que même les tyrans et les meurtriers cruels ne peuvent nier sans le stigmate d’un mensonge) que les Espagnols n’ont jamais été blessés par les Indiens, mais qu’ils les ont plutôt vénérés comme des personnes descendant du ciel jusqu’à ce qu’ils soient contraints de prendre les armes, provoqués par des blessures répétées, des tourments violents et des boucheries injustifiées. »

Source en anglais

Lire « Tyrannies et cruautés des Espagnols perpétrées aux Indes Occidentales qu’on dit Nouveau Monde »

Lire « La destruction des Indes »

Lire « Histoire des Indes »

Lire Œuvres de Las Casas, tome 1

Lire Œuvres de Las Casas, tome 2

Lire « Histoire des Indes Occidentales »

Lire « Histoire de la découverte des Indes Occidentales par les Espagnols »

Lire « Le miroir de la tyrannie espagnole perpétrée sous Philippe II, roi d’Espagne »

Lire « Histoire admirable des horribles violences, cruautés et tyrannies exercées par les Espagnols aux Indes occidentales »

Lire la controverse de Valladolid entre Las Casas et Sepùlveda

Howard Zinn, « Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours » :

« Nous disposons du témoignage de Bartolomé de Las Casas qui, jeune prêtre, participa à la conquête de Cuba. Il posséda lui-même quelque temps une plantation sur laquelle il faisait travailler des esclaves indiens, mais il l’abandonna par la suite pour se faire l’un des plus ardents critiques de la cruauté espagnole. Las Casas, qui avait retranscrit le journal de Colomb, commença vers l’âge de cinquante ans une monumentale Histoire générale des Indes, dans laquelle il décrit les Indiens. Particulièrement agiles, dit-il, ils pouvaient également nager — les femmes en particulier — sur de longues distances. S’ils n’étaient pas exactement pacifiques — les tribus se combattaient, en effet, de temps en temps — les pertes humaines restaient peu importantes. En outre, ils ne se battaient que pour des motifs personnels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.

La manière dont les femmes indiennes étaient traitées ne pouvait que surprendre les Espagnols. Las Casas rend ainsi compte des rapports entre les sexes : « Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme. »

Toujours selon Las Casas, les Indiens n’avaient pas de religion, ou du moins pas de temples.

Ils vivaient dans « de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois [ . . . ] faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. [ . . . ] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et, par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité. »

Dans le second volume de son Histoire générale des Indes, Las Casas (il avait d’abord proposé de remplacer les Indiens par des esclaves noirs, considérant qu’ils étaient plus résistants et qu’ils survivraient plus facilement, mais revint plus tard sur ce jugement en observant les effets désastreux de l’esclavage sur les Noirs) témoigne du traitement infligé aux Indiens par les Espagnols. Ce récit est unique et mérite qu’on le cite longuement : « D’innombrables témoignages [ .. . ] prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. [ … ] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. [ . . . ] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens. »

Las Casas nous raconte encore comment les Espagnols « devenaient chaque jour plus vaniteux » et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils « étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien » ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. « Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer. »

La maîtrise totale engendrant la plus totale cruauté, les Espagnols « ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux. » Las Casas raconte aussi comment « deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons ».

Les tentatives de réaction de la part des Indiens échouèrent toutes. Enfin, continue Las Casas, « ils suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide ». Il décrit également ce travail dans les mines : « Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur ».

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

« Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois et étaient alors si harassés et déprimés [ … ] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir, noyaient même leurs bébés. [ … ] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [ … ] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile [ . . . ] se trouva dépeuplée. [ … ] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris. »

Las Casas nous dit encore qu’à son arrivée à Hispaniola, en 1508, « soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable ».

C’est ainsi qu’a commencé, il y a cinq cents ans, l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens aux Amériques. Au commencement, donc, étaient la conquête, l’esclavage et la mort, selon Las Casas — et cela même si certaines données sont un peu exagérées : y avait-il effectivement trois millions d’Indiens, comme il le prétend, ou moins d’un million, selon certains historiens, ou huit millions, selon certains autres ? Pourtant, à en croire les manuels d’histoire fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque — nulle mention des bains de sang — et nous célébrons aujourd’hui encore le Columbus Day. »

Les colonisateurs (exploiteurs, oppresseurs, dictateurs, assassins, voleurs, tueurs, tortionnaires qui se sont eux-mêmes intitulés civilisateurs, christianisateurs, pacificateurs, humanisateurs, explorateurs ou « conquérants ») espagnols des peuples indiens d’Amérique devenue « latine » n’avaient nullement l’excuse de croire honnêtement que les Indiens étaient des barbares, des cannibales ou des animaux sans âme !!!

Non ! Ils n’étaient pas ignorants qu’ils écrasaient, assassinaient, torturaient des êtres humains, détruisaient les fondateurs de civilisations prospères et florissantes de ce qu’ils appelaient « les Indes » ou « le Nouveau Monde » et qui étaient les Amériques.

Ils ne l’ignoraient pas puisque certains d’entre eux, très rares certes, dénonçaient publiquement, par la parole et par l’écrit, ces mensonges et les actes criminels qu’ils cherchaient à couvrir. Certains, comme Bartolomeo de Las Casas, étaient même parvenus à toucher l’oreille du roi, de l’Eglise, des classes possédantes espagnoles, sans toutefois parvenir à contrer l’attrait puissant de l’or et de l’argent ni à modifier profondément la politique criminelle du colonialisme espagnol en Amérique centrale et en Amérique du sud.

Las Casas n’avait pas été le seul ni le premier. Il avait été influencé par le discours cinglant du missionnaire dominicain espagnol Antonio de Montesinos en 1511 dans une église de Saint Domingue, l’île colonisée par les « conquérants » Espagnols :

« Vous êtes tous en état de péché mortel à cause de votre cruauté envers une race innocente. Dites moi quelle justice vous autorise à maintenir les Indiens dans une si affreuse servitude ? De quel droit avez-vous engagé une guerre atroce contre ces gens qui vivaient pacifiquement dans leur pays ? Pourquoi les laissez-vous dans un tel état d’épuisement, avec un travail qui les accable ?... Ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une raison et une âme ? »

Le prêtre dominicain annonçait qu’il refuserait l’absolution de tous ceux qui refuseraient de restituer leurs biens aux Indiens et de cesser de les torturer et de les surexploiter. C’est exactement ce que Las Casas allait faire, se battant ouvertement et violemment contre les colons et les militaires.

Las Casas rapporte dans son « Histoire des Indiens » que ce sont ces dominicains qui l’ont convaincu :

« Alors que je vivais dans cette île espagnole (d’Hispaniola) et y possédais des Indiens, aveuglé comme je l’étais à ce sujet, un religieux dominicain refusa de me confesser… Après avoir réfléchi pendant plusieurs jours et m’être affermi de plus en plus, par des lectures appropriées, sur le droit et le fait, une conviction s’établit en moi : tout ce qui se commettait aux Indes (c’est-à-dire Amérique du sud et Amérique latine) vis-à-vis des Indiens était injuste et tyrannique… Finalement, je décidais de prêcher là-dessus. Et, afin de pouvoir dénoncer librement comme injustes et tyranniques le système des « repartimientos », je décidai de renoncer aussitôt aux Indiens que je possédais, et de les remettre entre les mains du gouverneur Diego Velàsquez… Le gouverneur resta stupéfait d’entendre une chose aussi monstrueuse : voir ce clerc mêlé aux choses du monde se ranger à l’opinion des frères dominicains et oser la rendre publique… Ceux qui entendirent le prêche leur apprenant que j’avais renoncé à mes Indiens, à mes terres, à mes mines, que j’avais redonné la liberté à mes Indiens, pleinement conscient du péril où était le salut de mon âme, étaient stupéfaits, comme si j’avais déclaré qu’ils n’avaient pas le droit d’exploiter des animaux. »

Las Casas rapporte dans son « Histoire des Indes » sa rencontre avec Cortès :

« Je lui reprochais d’avoir usurpé la royauté de Moctezuma et d’avoir trompé les Indiens pour les battre... Il me le concéda en riant, et moi je pleurais au-dedans de moi en voyant sa froide insensibilité. »

En 1531, l’évêque de Mexico, le franciscain Zumàrraga, nommé « protecteur des pauvres Indiens », écrivait au roi d’Espagne et empereur Charles Quint :

« Je pense que toute cette terre pourrait se conquérir de manière apostolique en interdisant aux Espagnols, sous peine de mort, d’entrer en armes dans les villages… »

Le 17 septembre 1516, les Rois Catholiques nomment Las Casas « protecteur des Indiens » et lui donnent des pouvoirs pour agir en faveur des Indiens. Cela ne les empêche pas de laisser aussi les grands seigneurs espagnols se tailler des fiefs et des fortunes sur le dos des Indiens… De retour dans le Nouveau Monde, Las Casas ne devait en réalité recevoir le soutien que des Dominicains et Franciscains, et nullement des autres religieux, des autorités et il recueillait la violente haine des colons qui faillirent le tuer.

Las Casas ne cesse de rappeler aux souverains espagnols que les « conquérants espagnols » ne font pas qu’exploiter les Indiens : ils les suppriment en masse… Rappelons que l’île de Saint Domingue que Las Casas a connue peuplée de trois millions et demi d’Indiens est passée à… zéro !!!

Las Casas n’est pas le seul. Le 8 novembre 1534, le dominicain Francisco de Vitoria écrit :

« Je ne vois aucun titre légitime à la guerre menée par l’Espagne dans l’empire inca. Si les Indiens ne sont pas des hommes mais des singes, ils ne sont pas capables de nous faire injure. Si ce sont des hommes et nos proches, si, comme ils s’en vantent eux-mêmes, ils sont vassaux de l’Empereur, je ne vois aucun moyen d’éviter de dire que ces conquérants agissent avec la plus extrême impiété et sont des tyrans véritables. »

En 1553, le Conseil des Indes dénonce Las Casas comme un danger permanent :

« L’évêque est un homme très efficace pour persuader. Il serait allé jusqu’à insinuer que tout ce que les Espagnols possèdent aux Indes a été usurpé et volé, alors que les religieux eux-mêmes reconnaissent que la souveraineté de ces contrées appartient à Votre Majesté, il laisse entendre par toutes sortes de raisonnements qu’elle n’y peut rien posséder. »

Quelques déclarations de Las Casas sont restées fameuses :

« Tout a été injuste dans la conquête… »

(« Instruction » de Las Casas en 1514)

« Les Indiens sont des hommes libres. »

(Introduction du mémoire lu en séance du Conseil royal d’Espagne à la Cour de Valladolid le 11 décembre 1517 – Rappelons que Las Casas avait célébré sa première messe dans le Nouveau Monde en 1510.)

« Ces peuples des Indes égalent et même surpassent beaucoup de nations du monde, réputées policées et raisonnables : ils ne sont inférieurs à aucun… Devraient être confondus comme délateurs tous ceux qui les ont diffamés avec une témérité peut-être inexpiable… La plupart des nations du monde furent bien plus perverties, irrationnelles et dépravées… Nous-mêmes, nous fûmes bien pires du temps de nos ancêtres, et sur toute l’étendue de notre Espagne, par la barbarie de notre vie et la dépravation de nos coutumes. »

(Premières lignes du livre « Histoire apologétique » de 1559)

« Il y a soixante et une années que ces Indiens innocents sont volés, tyrannisés, anéantis… Jamais on n’a remédié à cette situation. Au contraire, il est question d’y apporter une solution hypocrite… N’y aura-t-il personne qui puisse détromper nos princes catholiques et leur montrer qu’ils n’ont pas le droit en cosncience de retirer la peau, la vie et l’âme de ces Indiens pour subvenir aux besoins financiers de la Couronne d’Espagne ?... L’esclavage subsiste, même s’il est déguisé : quand quelqu’un vend ses domaines, ce qu’il vend d’essentiel, ce sont les Indiens. Ils les pèsent comme s’ils étaient des vaches de boucherie, ou porcs, ou tout autre bétail. Le seul remède à tant de maux réside dans la révocation de tous les encomenderos… Le bien spirituel et temporel des Indiens doit passer avec les intérêts de l’Espagne… Les crimes de tous ces Espagnols qui vivent dans le péché mortel jettent l’ignominie sur Dieu et sur la religion chrétienne. »

(« Grande Lettre » écrite en août 1555 par Las Casas à Bartolomé Carranza lorsque les colons du Pérou offrent d’acheter le prince-régent Philippe d’Espagne pour obtenir la concession des encomiendas à perpétuité)

« Depuis le début du genre humain, tous les hommes, de par le droit naturel, sont libres. La liberté est identique pour tous… Le choix du souverain ne peut aliéner cette liberté. En montant sur le trône, les rois prêtent serment de n’en rien faire. »

(Traité sur « Le pouvoir du roi » envoyé par Las Casas à Philippe II à peine couronné roi d’Espagne en octobre 1555)

« La mainmise des Espagnols sur ces empires était-elle légale ?... Aucun roi, aucun seigneur, aucun village, aucun particulier de ce monde des Indes, depuis le premier jour de la découverte, jusqu’à aujourd’hui, le 30 avril 1562, n’a reconnu de façon libre et légitime nos illustres rois d’Espagne, comme seigneurs et suzerains, ni leurs envoyés et capitaines… Donc il n’est permis à personne, pas même au roi, sans l’accord de l’Inca, de chercher à exhumer et emporter les trésors et objets que ces gens ensevelissent avec leurs défunts… S’ils le font, ils commettent un péché mortel. »

(Un des derniers traités de Las Casas, intitulé « Des trésors » en avril 1562)

« Les héritiers d’Atahualpa sont parfaitement autorisés et légitimés de mener de justes guerres contre tous les Espagnols… Les responsables de la royauté espagnole méritent l’excommunication s’ils ne réintègrent pas l’Inca dans ses anciens royaumes… C’est à l’Inca de décider s’il choisit de pardonner les injures et massacres infligés dans le passé par les Espagnols. »

(Réponse de Las Casas aux « Douze doutes », janvier 1564)

« Est-il licite de faire la guerre aux païens ?... Que le pape veuille bien faire un décret portant excommunication de tous ceux qui justifient la guerre contre les infidèles sous prétexte d’idolâtrie… »

(Pétition au pape Pie V en 1565)

« Moi qui, par bonté et miséricorde de Dieu, fus choisi, quoique indigne, pour défendre toutes les nations que nous appelons indiennes contre les injures et vexations inouïes que nous, Espagnols, leur avons infligées au mépris de toute raison et justice… j’affirme que tous les maux infligés par les Espagnols à ces populations… ont souillé gravement le nom de Jésus-Christ et notre religion chrétienne. »

(Testament du 17 mars 1564)

Qui était Bartolomé de Las Casas

« Nous sommes autorisés à affirmer que les Espagnols, par leurs traitements monstrueux et inhumains, ont exterminé 12 millions d’hommes, femmes et enfants compris ; à mon avis personnel, le nombre des indigènes disparus à cette époque dépasse même les 15 millions…. Si les chrétiens ont tué et détruit tant et tant d’âmes et de telle qualité, c’est seulement dans le but d’avoir de l’or, de se gonfler de richesses en très peu de temps et de s’élever à de hautes positions disproportionnées à leur personne. A cause de leur cupidité et de leur ambition insatiables, telles qu’il ne pouvait y en avoir de pire au monde, et parce que ces terres étaient heureuses et riches, et ces gens si humbles, si patients et si facilement soumis, ils n’ont eu pour eux ni respect, ni considération, ni estime. (Je dis la vérité sur ce que je sais et ce que j’ai vu pendant tout ce temps.) Ils les ont traités je ne dis pas comme des bêtes (plût à Dieu qu’ils les eussent traités et considérés comme des bêtes), mais pire que des bêtes et moins que du fumier. »

(« Brève Relation de la Destruction des Indes », écrit en 1552)

Bartolomé de Las Casas, “Un bref récit de la destruction des Indiens” (1552) :

« Chapitre I : Les cruautés commises par les Espagnols en Amérique

« L’Amérique a été découverte en l’année 1492 puis habitée par les Espagnols, et une multitude d’entre eux s’y rendit ensuite venant de l’Espagne pendant quarante neuf ans. Leur première tentative a eu lieu sur l’île d’Hispaniola (Saint Domingue), qui possède en fait un sol très fertile, et actuellement réputée pour sa dimension et sa longueur, contenant dans les 600 miles de pourtour : elle est de tous côtés entourée d’un nombre presque infini d’îles, que nous avons trouvée si bien peuplé d’Autochtones et d’Étrangers qu’il n’y a guère de région dans l’univers fortifié qui ait autant d’habitants. Mais la terre ou le continent principal, distant de cette île de deux cent cinquante miles et plus, s’étend au-delà des dix mille miles de long du bord de la mer, quelques terres y sont déjà été découvertes, et d’autres peuvent l’être au fil du temps : Et une telle multitude de gens habite ces pays qu’on dirait que le Dieu tout puissant a rassemblé et convoqué la majeure partie de l’humanité dans cette partie du monde.

Or, cette multitude infinie d’hommes est, par la création de Dieu, d’une simplicité innocente, totalement dépourvue d’objet et opposée à toutes sortes d’artisanat, de subtilité et de malice, et de sujets très obéissants et loyaux à leurs souverains autochtones ; et se comportent très patiemment, sommairement et tranquillement envers les Espagnols, à qui ils sont soumis et par qui ils sont dominés ; de sorte qu’ils vivent enfin sans la moindre soif de vengeance, en laissant de côté tout contentieux, trouble et haine.

C’est un peuple très tendre et efféminé, au tempérament si bizarre et si mal équilibré qu’il est tout à fait incapable d’effectuer des travaux forcés et que, en quelques années de tels travaux, l’un tombe malade et un autre expire bientôt, de sorte que les enfants des princes et des seigneurs, qui parmi nous vivent avec une grande richesse et un faste délicieux, ne sont pas plus efféminés et tendres que les enfants de ces paysans : cette nation est très nécessiteuse et indigente, ne possède pas grand chose, et par conséquent, n’a ni attitude hautaine, ni ambitieuse. Ils sont modestes dans leur misère, comme les Saints Pères dans leur vie frugale dans le désert, connue sous le nom d’Ermites. Ils vont nus, n’ayant pas d’autre couverture que ce qui cache leurs pudeurs à la vue. Un manteau velu, ou un manteau ample, ou un tissu grossier au plus, leur servent de vêtement d’hiver le plus chaud. Ils se couchent sur un tapis grossier, et ceux qui ont le plus terre ou de fortunes, utilisent une couverture nouée aux quatre coins en guise de lits, que les habitants de l’île d’Hispaniola, dans leur propre idiome, terme Hammacks. Les hommes sont dociles. Les indigènes sont doux et capables de moralité ou de bonté, très aptes à recevoir les principes instillés de la religion catholique ; ils ne sont pas non plus opposés à la civilité et aux bonnes manières, étant moins décomposés par la variété des obstacles que le reste de l’humanité ; dans la mesure où, ayant aspiré (si je puis m’exprimer ainsi) les tout premiers rudiments de la foi chrétienne, ils sont tellement transportés avec zèle et fureur dans l’exercice des sacrements ecclésiastiques et du service divin, que le même Religioso est lui-même, avoir besoin de la patience la plus grande et la plus signalée pour subir de tels transports extream. Et pour conclure, j’ai moi-même entendu les Espagnols eux-mêmes (qui n’osent pas assumer la confiance pour nier la bonne nature qui les prédominait) déclaraient qu’ils ne manquaient pas d’acquisition de la Béatitude Éternelle, mais de la seule connaissance et compréhension de la divinité.

Les Espagnols ont attaqué pour la première fois ce mouton innocent, qualifié comme tel par le Tout-Puissant, comme il est dit, comme le feraient la plupart des cruels tigres, loups et lions affamés, n’étudiant rien sur ces Indiens pendant quarante ans, après leur premier débarquement, le massacre de ces malheureux, qu’ils ont abattu et harcelé de manière si inhumaine et barbare avec plusieurs sortes de tourments, encore jamais connus, ni entendus (dont vous aurez un compte-rendu dans le discours suivant) celui de trois millions de personnes qui vivaient à Hispaniola même n’y ont pour le moment qu’un vestige peu considérable de moins de trois cents. Même l’île de Cuba, qui s’étend aussi loin que Rome de Valladolid en Espagne, est maintenant abandonnée, comme un désert, et est enfouie dans ses propres ruines. Vous pouvez également trouver les îles de Saint-Jean et la Jamaïque, des lieux vastes et fertiles, devenus non peuplés et désolés. Les îles Lucayan du côté nord, adjacentes à Hispaniola et à Cuba, qui sont au nombre de soixante ou environ, ainsi que de celles plus connues sous le nom de Gigantic Isles, et d’autres, les plus infertiles, dépassent le jardin royal de Sevil dans la fécondité, un climat très sain et agréable, est maintenant dévasté et inhabité ; et alors que, quand les Espagnols sont arrivés ici pour la première fois, environ cinq cent mille hommes y ont habité, ils sont maintenant attaqués, certains massacrés, d’autres ravis par la force et la violence, pour travailler dans les mines d’Hispanioloa…

En ce qui concerne la terre ferme, nous sommes certainement satisfaits et assurés que les Espagnols, par leurs actions barbares et exécrables, ont absolument dépeuplé Dix Royaumes, plus que toute l’Espagne, ainsi que les Royaumes d’Aragon et du Portugal, disons au-dessus de mille milles, qui sont maintenant dévastés et désolés, et sont absolument ruinés, alors qu’aucun autre pays n’était plus peuplé. Nous osons affirmer avec assurance que pendant la période des quarante ans, ils ont exercé leur tyrannie sanglante et détestable dans ces régions, au-delà de douze millions (des hommes, des femmes et des enfants qui travaillent en informatique) ont péri sans mériter ; Je ne conçois pas non plus que je devrais dévier de la vérité en disant que plus de cinquante millions au total ont payé leur dernière dette envers la nature.

Ceux qui sont arrivés dans ces îles en provenance des régions les plus reculées d’Espagne et qui se targuent du Nom des Chrétiens, ont dirigé deux voies principalement pour l’extirpation et l’extermination de ce peuple de la surface de la Terre. Le premier de ces moyens était une guerre injuste, sanglante et cruelle. L’autre était la torture, en les mettant à mort, pour ceux qui, jusque-là, avaient soif de sa liberté ou étaient conçus pour recouvrer sa liberté, et ébranler les chaînes d’une captivité si néfaste...

Or, le but ultime et la portée qui ont incité les Espagnols à s’efforcer d’extirpter et de désoler ce peuple, c’était seulement l’or ; que, devenant ainsi opulents dans un court laps de temps, ils pourraient arriver immédiatement à de tels degrés et à telle ou telle dignité, de la même manière qu’aucune voie compatible avec leurs personnages.

Enfin, en un mot, leur ambition et leur avarice, que le cœur de l’homme n’a jamais portée plus loin, et l’immense richesse de ces régions. L’humilité et la patience des habitants (qui ont simplifié et facilité leur approche de ces terres) ont beaucoup favorisé le commerce : qu’ils ont tellement méprisé, qu’ils les ont traités (je parle de choses dont j’étais témoin oculaire, sans la moindre erreur) non pas comme des bêtes, ce que je souhaiterais volontiers, mais comme les crottes les plus abjectes et les ordures de la Terre ; et ils étaient si torturés et violentés dans leur vie et dans leur âme, que le nombre susmentionné de personnes mourut sans comprendre la vraie foi ou les sacrements. Et cela aussi est aussi vrai que le récit précédant (que même les tyrans et les meurtriers cruels ne peuvent nier sans le stigmate d’un mensonge) que les Espagnols n’ont jamais été blessés par les Indiens, mais qu’ils les ont plutôt vénérés comme des personnes descendant du ciel jusqu’à ce qu’ils soient contraints de prendre les armes, provoqués par des blessures répétées, des tourments violents et des boucheries injustifiées. »

Source en anglais

Lire « Tyrannies et cruautés des Espagnols perpétrées aux Indes Occidentales qu’on dit Nouveau Monde »

Lire « La destruction des Indes »

Lire « Histoire des Indes »

Lire Œuvres de Las Casas, tome 1

Lire Œuvres de Las Casas, tome 2

Lire « Histoire des Indes Occidentales »

Lire « Histoire de la découverte des Indes Occidentales par les Espagnols »

Lire « Le miroir de la tyrannie espagnole perpétrée sous Philippe II, roi d’Espagne »

Lire « Histoire admirable des horribles violences, cruautés et tyrannies exercées par les Espagnols aux Indes occidentales »

Lire la controverse de Valladolid entre Las Casas et Sepùlveda

Howard Zinn, « Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours » :

« Nous disposons du témoignage de Bartolomé de Las Casas qui, jeune prêtre, participa à la conquête de Cuba. Il posséda lui-même quelque temps une plantation sur laquelle il faisait travailler des esclaves indiens, mais il l’abandonna par la suite pour se faire l’un des plus ardents critiques de la cruauté espagnole. Las Casas, qui avait retranscrit le journal de Colomb, commença vers l’âge de cinquante ans une monumentale Histoire générale des Indes, dans laquelle il décrit les Indiens. Particulièrement agiles, dit-il, ils pouvaient également nager — les femmes en particulier — sur de longues distances. S’ils n’étaient pas exactement pacifiques — les tribus se combattaient, en effet, de temps en temps — les pertes humaines restaient peu importantes. En outre, ils ne se battaient que pour des motifs personnels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.

La manière dont les femmes indiennes étaient traitées ne pouvait que surprendre les Espagnols. Las Casas rend ainsi compte des rapports entre les sexes : « Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme. »

Toujours selon Las Casas, les Indiens n’avaient pas de religion, ou du moins pas de temples.

Ils vivaient dans « de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois [ . . . ] faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. [ . . . ] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et, par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité. »

Dans le second volume de son Histoire générale des Indes, Las Casas (il avait d’abord proposé de remplacer les Indiens par des esclaves noirs, considérant qu’ils étaient plus résistants et qu’ils survivraient plus facilement, mais revint plus tard sur ce jugement en observant les effets désastreux de l’esclavage sur les Noirs) témoigne du traitement infligé aux Indiens par les Espagnols. Ce récit est unique et mérite qu’on le cite longuement : « D’innombrables témoignages [ .. . ] prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. [ … ] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. [ . . . ] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens. »

Las Casas nous raconte encore comment les Espagnols « devenaient chaque jour plus vaniteux » et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils « étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien » ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. « Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer. »

La maîtrise totale engendrant la plus totale cruauté, les Espagnols « ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux. » Las Casas raconte aussi comment « deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons ».

Les tentatives de réaction de la part des Indiens échouèrent toutes. Enfin, continue Las Casas, « ils suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide ». Il décrit également ce travail dans les mines : « Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur ».

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

« Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois et étaient alors si harassés et déprimés [ … ] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir, noyaient même leurs bébés. [ … ] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [ … ] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile [ . . . ] se trouva dépeuplée. [ … ] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris. »

Las Casas nous dit encore qu’à son arrivée à Hispaniola, en 1508, « soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable ».

C’est ainsi qu’a commencé, il y a cinq cents ans, l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens aux Amériques. Au commencement, donc, étaient la conquête, l’esclavage et la mort, selon Las Casas — et cela même si certaines données sont un peu exagérées : y avait-il effectivement trois millions d’Indiens, comme il le prétend, ou moins d’un million, selon certains historiens, ou huit millions, selon certains autres ? Pourtant, à en croire les manuels d’histoire fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque — nulle mention des bains de sang — et nous célébrons aujourd’hui encore le Columbus Day. »

Histoire de la conquête du Mexique

Chronologie de la révolte des Indiens des Amériques contre les colonisateurs

8 Messages de forum

  • Victor Hugo dans "La légende des siècles" :

    Quand j’ai vu dans Lima d’affreux géants d’osier,

    Pleins d’enfants, pétiller sur un large brasier,

    Et le feu dévorer la vie, et les fumées

    Se tordre sur les seins des femmes allumées,

    Quand je me suis senti parfois presque étouffé

    Par l’âcre odeur qui sort de votre autodafé,

    Moi qui ne brûlais rien que l’ombre en ma fournaise,

    J’ai pensé que j’avais eu tort d’être bien aise ;

    J’ai regardé de près le dieu de l’étranger,

    Et j’ai dit : — Ce n’est pas la peine de changer.

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  • Montesquieu dans "Lettres persanes" :

    « Les Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité, prirent le parti de les exterminer et d’y envoyer d’Espagne des peuples fidèles. Jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté. On vit un peuple [amérindien] aussi nombreux que tous ceux de l’Europe ensemble disparaître de la Terre à l’arrivée de ces barbares qui semblèrent, en découvrant les Indes, n’avoir pensé qu’à découvrir aux hommes quel était le dernier période [c’est-à-dire le plus haut degré] de la cruauté.

    Par cette barbarie, ils [les Espagnols] conservèrent ce pays sous leur domination. [...] Ce remède affreux était unique. [...]

    Quel prince envierait le sort de ces conquérants ? Qui voudrait de ces conquêtes à ce prix ? ».

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  • Diderot dans l’Histoire des deux Indes :

    « Que les nations européennes se jugent et se donnent à elles-mêmes le nom qu´elles méritent. Leurs navigateurs arrivent-ils dans une .région du Nouveau Monde qui n´est occupée par aucun peuple de l´ancien, aussitôt ils enfouissent une petite lame de métal, sur laquelle ils ont gravé ces mots : CETTE CONTRÉE NOUS APPARTIENT. Et pourquoi vous appartient-elle ? N´êtes-vous pas aussi injustes, aussi insensés que des sauvages portés par hasard sur vos côtes, s´ils écrivaient sur le sable de votre rivage ou sur l´écorce de vos arbres ; CE PAYS EST A NOUS ? Vous n´avez aucun droit sur les productions insensibles et brutes de la terre où vous abordez, et vous vous en arrogez un sur l´homme votre semblable. Au lieu de reconnaître dans cet homme un frère, vous n´y voyez qu´un esclave, une bête de somme. Ô mes concitoyens ! vous pensez ainsi, vous en usez de cette manière ; et vous avez des notions de justice ; une morale, une religion sainte, une mère commune avec ceux que vous traitez si tyranniquement ».

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  • L’Espagne, toujours aussi fière de ses conquistadors, refuse de s’excuser pour le génocide amérindien : lire ici

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  • Victor Hugo dans "Les raisons du Momotombo" :

    quand sont venus, fiers sur les flots tremblants,

    Et du côté d’où vient le jour, des hommes blancs,

    Je les ai bien reçus, trouvant que c’était sage.

    — L’âme a certainement la couleur du visage,

    Disais-je ; l’homme blanc, c’est comme le ciel bleu ;

    Et le dieu de ceux-ci doit être un très-bon dieu.

    On ne le verra point de meurtre se repaître. —

    J’étais content ; j’avais horreur de l’ancien prêtre ;

    Mais, quand j’ai vu comment travaille le nouveau,

    Quand j’ai vu flamboyer, ciel juste ! à mon niveau !

    Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,

    Sombre, que vous nommez l’Inquisition sainte,

    Quand j’ai pu voir comment Torquemada s’y prend

    Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,

    Comment il civilise, et de quelle manière

    Le saint office enseigne et fait de la lumière...

    ... J’ai pensé que j’avais eu tort d’être bien aise ;

    J’ai regardé de près le dieu de l’étranger,

    Et j’ai dit : — Ce n’est pas la peine de changer. »

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  • Las Casas n’était pas le seul religieux à dénoncer l’esclavage des Indiens. Le dominicain Antonio de Montesinos dans le sermon de 1511 s’adressait en ces termes aux propriétaires des encomiendas de Saint Domingue qui exploitaient les Indiens comme esclaves :

    « Éstos, ¿no son hombres ?, ¿no tienen ánimas racionales ?, ¿no sois obligados a amallos como a vosotros mismos ? ».

    "Ceux-ci, ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle ? N’êtes-vous pas obligé de les aimer comme vous-même ? »

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