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« Comparaison n’est pas raison » est un adage commun, mais que signifie-t-il ?

lundi 15 février 2021, par Robert Paris

Lettre de Flaubert du 27 mars 1853 :

« Comparaison n’est pas raison »…

Ressemblances entre marsupiaux et mammifères pourtant éloignés en termes d’évolution

« Comparaison n’est pas raison » est un adage commun, mais que signifie-t-il ?

L’homme, cherchant à expliquer l’existence du monde, a comparé la formation de l’univers à l’action d’un créateur, un potier, un peintre, un sculpteur, un horloger, un écrivain, etc. Les reproductions étant semblables au modèle, on peut penser qu’un créateur a construit l’Univers et l’homme selon une image qu’il s’en faisait. L’idéologie transformait ainsi une comparaison en raison. La démarche n’est pas entièrement fausse car comparer, c’est déjà raisonner mais ce n’est pas l’intégralité du raisonnement… Pour raisonner, il est nécessaire de disposer des concepts et ceux-ci sont fondés au départ sur des éléments de comparaison.

Par exemple, la classification des espèces vivantes a reposé d’abord sur des considérations liées à des comparaisons de propriétés :

- ils volent ; on les range dans la catégorie « animaux volants » et ainsi de suite :

- ils ont quatre pattes

- ils ont une colonne vertébrale

- ils nagent

- ils rampent

- ils sont amphibies

Mais, ensuite, on s’est aperçus que des animaux volants pouvaient être plus proches d’autres qui ne l’étaient pas que d’autres animaux volants. La comparaison a alors porté sur des éléments moins visuels : une baleine mammifère est un animal qui nage mais il est moins proche d’un poisson que d’une vache ! Il n’en reste pas moins que la classification « mammifère » a été fondé aussi sur une comparaison de propriétés des espèces.

Par la suite, les appréciations sur le caractère plus ou moins proche entre espèces n’a plus porté sur l’apparence de l’animal mais sur le matériel génétique. C’est encore une comparaison mais on a approfondi la « raison ». On peut ainsi comparer les ADN.

On a en tout cas constaté que deux animaux apparemment très proches, par comparaison visuelle, pouvaient ne pas l’être du tout. Il y a même des animaux qui ont une grande capacité à changer d’apparence pour faire du mimétisme et ainsi se protéger !

En sciences, les apparences sont trompeuses et certaines comparaisons peuvent être trop aisées et mener à de grandes erreurs. Les champignons sont parfois l’objet de telles erreurs, un champignon vénéneux ressemblant à s’y méprendre à un champignon comestible. Il en va de même de certaines herbes. La comparaison permet difficilement de classifier certains animaux comme l’ornithorynque ! Certains animaux mammifère ont leur correspondant chez des marsupiaux mais un lièvre marsupial n’est pas proche du lièvre mammifère !

En fait, la classification des espèces, comme bien d’autres démarches scientifiques, nécessite des modes de raisonnement et pas seulement des comparaisons. La comparaison des apparences physiques, des modes de vie, des lieux de vie, ou d’autres caractéristiques est un élément de formation du concept de l’espèce qui amène à utiliser dans un raisonnement l’expression « un homme », « un singe », « une rose », « un oiseau »… Ces concepts sont indispensables au raisonnement mais n’en sont pas la totalité. Il y a aussi les interactions entre concepts, il y a aussi la logique des raisonnements, il y a la philosophie interne…

Là encore, la comparaison peut être trompeuse. Par exemple, un phénomène peut apparaitre désordonné, par exemple aléatoire, et être le produit d’une loi déterministe (par exemple du chaos).

Il peut sembler que ce qui a cours est de la logique formelle alors que c’est de la logique dialectique.

Là encore, la comparaison n’est pas tout le raisonnement.

La comparaison peut nous tenter d’opposer de manière diamétrale les choses (par exemple, en constatant que l’humanité se divise en hommes et femmes) et le raisonnement nous montrer que les contradictions diamétrales ne sont pas des descriptions réelles d’une réalité qui n’est pas aussi simpliste.

On a ainsi voulu, par comparaison, classer les phénomènes physiques en manifestations de deux catégories opposées, ondes et corpuscules, pour finalement s’apercevoir par le raisonnement que cette opposition diamétrale n’est pas réelle.

La comparaison avait permis de construire le concept d’onde et celui de corpuscule, mais pas d’en faire les paradigmes finaux de la réalité.

De même, on a pensé diviser la physique en matière et énergie, et on s’est aperçus par le raisonnement que ces deux concepts produits par la comparaison ne permettaient pas de décrire le réel à eux deux, comme réalités séparées et opposées (pas plus que fermions et bosons par la suite).

On a ainsi comparé de mille manières l’homme et le singe, pour finalement s’apercevoir que la catégorie « homme » n’existe pas de manière aussi séparée, et opposée, à la catégorie « singe ». Comparer n’y suffisait pas : il fallait raisonner. Ainsi, il fallait rediscuter, comme l’a fait par exemple Stephen Jay Gould, du mode du changement, de sa rapidité, de sa brutalité, du buissonnement de l’évolution, etc.

Ainsi, il ne suffisait pas de comparer l’australopithèque à l’homo sapiens d’un côté, aux singes de l’autre, pour dire ce que signifiait de dire que l’australopithèque est un singe ou est un homme.

Toute généralisation, et la science en est pleine, suppose une comparaison mais elle n’est pas suffisante à justifier le jugement scientifique. Le raisonnement est indispensable pour rendre crédible l’utilisation de cette comparaison en vue d’une généralisation.

Tous les concepts sont de telles généralisations qui n’ont rien d’évidence comme « énergie », « masse », « accélération », « spin », « moment cinétique », etc…

C’est parce que ces notions s’intègrent dans des raisonnements physiques qui collent avec l’expérience réelle et avec les autres conceptions que nous avons de la réalité que ces comparaisons ont pu être adoptées et… peuvent demain être remises en cause.

Parfois des comparaisons ont été adoptées par les sciences pour être ensuite rejetées par elles…

Ainsi, on a pu croire que les électrons se comportaient dans l’atome comme les planètes dans le système solaire mais cette image a dû être complètement abandonnée.

De même, on a pu croire que les électrons et autres particules se comportaient comme des boules matérielles en mouvement, mais l’une des thèses renversantes de la physique quantique est justement l’abandon de cette comparaison.

En fait, on s’est aperçus justement que la matière quantique n’était pas comparable à la matière classique et que toutes les comparaisons entre les deux ne nous apporteraient aucun résultat !!! Pourtant, il s’agit dans les deux cas de la matière, mais à des échelles différentes.

Le vide, lui aussi, a pu apparaitre comme diamétralement opposé à la matière et s’est révélé au contraire comme une réalité mêlée à la matière et, en même temps, opposée à elle par nombre de ses propriétés.

Comparer n’est pas l’intégralité du processus de connaissance. Le type de raisonnement que nous faisons aujourd’hui en Physique ne consiste pas seulement à comparer matière et lumière, ou matière et vide. Il faut les intégrer dans un raisonnement d’ensemble.

On aurait beau comparer les espèces entre elles à l’infini, ou comparer des mouvements aléatoires avec des chaos déterministes, ou encore comparer matière et énergie, on ne pourrait pas déterminer la nature de leur réalité. Pour cela, ces raisonnements sont nécessaires. Certains scientifiques n’attribuent ces raisonnements qu’à l’emploi des lois mathématiques mais, en fait, il est nécessaire surtout de comprendre le type de logique qui est derrière les lois scientifiques.

Ainsi, on peut parler à perte de vue sur la comparaison entre physique classique et physique quantique, leur comparaison ne peut pas éclairer la différence des deux logiques, celle quantique et celle classique.

Pour la physique classique, on étudie des objets qui suivent des trajectoires continues, qui ont, en tout point, des vitesses et des positions à la fois parfaitement définies, et c’est exactement le contraire en physique quantique. Et pourtant, on parle de la matière réelle dans les deux cas, même si on change souvent d’échelle de l’un à l’autre.

Eh bien, cette comparaison, même poussée à fond, ne nous donnera pas la raison de ce changement radical de logique entre les deux physiques !

L’une des deux physiques est fondée sur des objets fixes, l’autre non, l’une est strictement causale, l’autre non, l’une n’est pas probabiliste, l’autre l’est…. Or les deux physiques sont vraies et parlent de la même matière… Mais le pourquoi de cette situation ubiquitaire ne viendra pas de ces comparaisons mais de raisonnements qui fondent les deux physiques, ceux sur le vide par exemple.

De même, on peut comparer des sociétés qui ont fonctionné sur des bases très différentes, comme une société de l’antiquité et une société moderne, sans que la comparaison nous explique par elle-même la source des différences fondamentales entre elles. Ainsi, dans la société moderne, le rôle de l’argent a profondément changé, le rôle de la collectivité aussi par rapport aux individus et aux familles, mais on pourrait accumuler les comparaisons de ce type, cela ne nous dirait pas comment on peut raisonner sur le fonctionnement des sociétés et ce qui en fait les fondements.

La comparaison des propriétés des systèmes dynamiques ne nous suffit pas pour comprendre comment ils peuvent être stables ou du moins durables et pourquoi ils changent brutalement.

Toutes les comparaisons entre hommes et singes ne nous permettront jamais de comprendre comment un ancêtre commun a donné naissance aux uns et aux autres… Toutes les comparaisons entre des individus ne nous indiquent pas les bases du fonctionnement physiologique ou psychologique de l’individu. Toutes les comparaisons entre des systèmes dynamiques ne nous donnent pas la logique du fonctionnement de ces systèmes.

Il est bien sûr nécessaire d’observer et de comparer. Rien ne peut remplacer par exemple, en termes d’évolution des espèces, l’anatomie comparée, l’embryologie comparée et la biochimie comparée mais tout cela ne remplace pas la discussion théorique sur les fondements de l’évolution, par exemple du type du débat qu’avait mené Stephen Jay Gould.

En sciences, il ne faut pas se contenter d’observer, il faut raisonner. Et une observation n’est pas une raison.

La logique philosophique est indispensable en sciences

La science se passe-t-elle de théoriser ?

La science, ce sont seulement des faits ? Ou des raisonnements ?

Prouvez-moi que la science n’est pas qu’expérience, mesure et calcul et qu’elle est d’abord philosophie

Concept et réalité

Le concept en Sciences

Le phénomène

Méthodes comparatives en sciences sociales

Qu’est-ce que l’évolution des espèces « en buisson » et qu’est-ce que cela change de fondamental ?

Le débat de Gould sur l’évolution des espèces

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