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Antonio Labriola

vendredi 7 novembre 2008, par Robert Paris

Antonio Labriola

L’État fétiche

Si l’on fait abstraction de quelques courts moments critiques dans lesquels les classes sociales, par suite d’une incapacité extrême à se tenir par adaptation dans une condition d’équilibre relatif, entrent dans une crise d’anarchie plus ou moins prolongée, et exception faite de ces catastrophes dans lesquelles tout un monde disparaît, comme à la chute de l’empire romain d’occident ou à la dissolution du Khalifat, depuis qu’on a une histoire écrite, l’État apparaît non seulement comme le faîte de la société, mais encore comme son soutien. Le premier pas que la pensée naïve ait fait dans cet ordre de considérations est dans cet énoncé : ce qui gouverne est aussi ce qui crée.

Si on excepte en outre quelques courtes périodes de démocratie exercée avec une vive conscience de la souveraineté populaire, comme ce fut le cas de quelques cités grecques et particulièrement d’Athènes, et de quelques communes italiennes et spécialement de Florence, (celle-là cependant se composait d’hommes libres propriétaires d’esclaves, celle-ci de citoyens privilégiés qui exploitaient les étrangères et les paysans) la société organisée en État fut toujours composée d’une majorité à la merci d’une minorité. Et ainsi la majorité des hommes est apparue dans l’histoire comme une masse soutenue, gouvernée, guidée, exploitée, et maltraitée, ou du moins comme une conglomération bariolée d’intérêts que quelques-uns devaient gouverner en maintenant en équilibre les divergences, soit par pression soit par compensation.

De là nécessité d’un art du gouvernement, et comme avant toute chose c’est ce qui frappe ceux qui étudient la vie collective, il était naturel que la politique apparut comme l’auteur de l’ordre social et comme le signe de la continuité dans la succession des formes historiques. Qui dit politique, dit activité qui jusqu’à un certain point se déploie dans un sens voulu, jusqu’au moment tout ou moins où les calculs viennent se heurter à des résistances inconnues ou inattendues. En prenant, comme le suggérait une expérience imparfaite, pour auteur de la société l’État, et pour auteur de l’ordre social la politique, il en découlait que les historiens narrateurs ou raisonneurs étaient portés à placer l’essentiel de l’histoire dans la succession des formes, des institutions et des idées politiques.

D’où l’État tirait-il son origine, où se trouvait la base de sa permanence, cela n’importait pas comme cela n’importe pas au raisonnement courant. Les problèmes d’ordre génétique naissent comme on le sait assez tard. L’État est et il trouve sa raison d’être dans sa nécessité actuelle ; cela est si vrai que l’imagination n’a pas pu s’adapter à l’idée qu’il n’avait pas toujours été, et qu’elle en a prolongé l’existence conjecturale jusqu’aux premières origines du genre humain. Ce furent des dieux ou des demi-dieux ou des héros qui instituèrent dans la Mythologie du moins, de même que dans la Théologie médiévale le Pape est la source première et partant divine et perpétuelle de toute autorité. Même de notre temps des voyageurs inexpérimentés et des missionnaires imbéciles trouvent l’État là même où comme chez les sauvages et les barbares il n’y a que la gens ou la tribu des gentes ou l’alliance des gentes.

Deux choses ont été nécessaires pour que ces préjugés du raisonnement fussent vaincus. En premier lieu il a fallu reconnaître que les fonctions de l’État naissent, augmentent, diminuent, s’altèrent, et se succèdent avec les variations de certaines conditions sociales. En second lieu il a fallu que l’on arrivât à comprendre que l’État existe et se maintient en tant qu’il est organisé pour la défense de certains intérêts déterminés, d’une partie de la société contre tout le restant de la société elle-même, qui doit être faite de telle sorte dans son ensemble que la résistance des sujets, des maltraités, des exploités, ou se perde dans de multiples frottements ou trouve un tempérament dans les avantages partiels, bien que misérables des opprimés eux-mêmes. La politique, cet art si miraculeux et si admiré, se ramène ainsi à une formule très simple : appliquer une force ou un système de forces à un ensemble de résistances.

Le premier pas et le plus difficile est fait quand on a réduit l’État aux conditions sociales dont il tire son origine. Mais ces conditions ont été ensuite précisées par la théorie des classes, dont la genèse est dans la manière des différentes occupations, étant donné la distribution du travail, c’est-à-dire étant donné les rapports qui lient les hommes dans une forme de production déterminée.

Dès lors le concept de l’État a cessé de représenter la cause directe du mouvement historique comme auteur présumé de la société parce qu’on a vu que dans chacune de ses formes et de ses variations il n’est pas autre chose que l’organisation positive et forcée d’une domination de classe déterminée, ou d’une accommodation déterminée de classes différentes. Et puis par une conséquence ultérieure de ces prémisses, on est arrivé enfin à reconnaître que la politique, comme art d’agir dans un sens voulu, est une partie assez petite du mouvement total de l’histoire, et qu’elle n’est qu’une faible partie de la formation et du développement de l’État lui-même, dans lequel beaucoup de choses, c’est-à-dire beaucoup de relations naissent et se développent par accommodation nécessaire, par consentement tacite, par violence subie ou tolérée. Le règne de l’inconscient, si l’on entend par là ce qui n’est pas voulu par libre choix, mais ce qui se détermine et se fait par la succession des habitudes, des coutumes, des accommodations, etc., est devenu très considérable dans le domaine des connaissances qui forme l’objet des sciences historiques, et la politique, qui avait été prise comme une explication, est devenue elle-même une chose à expliquer.

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