English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Marx et Engels, une pensée révolutionnaire

Marx et Engels, une pensée révolutionnaire

mardi 19 juin 2012, par Robert Paris

« Engels et Marx », un chapitre extrait de « Karl Marx, histoire de sa vie » par Franz Mehring :

Engels et Marx

Génie et société

S’il est vrai que Marx a trouvé en Angleterre une seconde patrie, il convient néanmoins de ne pas donner trop d’importance à ce terme. Jamais, sur le sol anglais, il n’a été inquiété pour ses activités révolutionnaires, qui visaient pourtant naturellement aussi bien l’Etat anglais que les autres. Le gouvernement de ce « peuple mercantile, avide et envieux » possédait un plus grand sens de sa dignité et de son honneur que ces gouvernements du continent qui, tourmentés par leur mauvaise conscience, harcèlent sans répit leurs adversaires en lançant la police à leurs trousses, même lorsqu’on n’a rien à leur reprocher sinon de s’adonner à la discussion et à la propagande.

Mais, si l’on accord au terme un sens plus profond, on peut dire que Marx s’est trouvé sans patrie, dès l’instant où il a su avec génie sonder les reins et les cœurs de la société bourgeoise. Le destin du génie dans cette société est un vaste chapitre sur lequel les opinions les plus diverses se sont exprimées ; depuis celle du philistin qui, dans sa foi candide, prédit à chaque homme de génie la victoire finale, jusqu’à celle de Faust, résumée dans ces vers mélancoliques :

Le peu d’hommes qui ont su quelque chose,
Et qui ont été assez fous pour ne point garder le secret dans leur cœur,
Ceux qui ont découvert au vulgaire leurs sentiments et leurs vues,
Ont été de tout temps crucifiés et brûlés.

La méthode historique élaborée par Marx nous permet, dans ce domaine aussi, de mieux appréhender le pourquoi des choses. Si le philistin prédit à tout homme de génie la victoire finale, c’est précisément parce qu’il est philistin ; et si d’aventure un homme de génie ne finit pas sur la croix ou sur le bûcher, c’est parce qu’en fin de compte, il s’est résigné à devenir philistin. Sans leur perruque à queue, jamais les Goethe et les Hegel ne seraient devenus des célébrités de la société bourgeoise.

La société bourgeoise qui, à cet égard, n’est que la forme la plus accusée de toute société de classes, peut bien par ailleurs avoir tous les mérites que l’on veut, elle n’a jamais été un havre pour le génie. D’ailleurs, elle ne peut l’être, car l’essence même du génie consiste à libérer les potentialités créatrices de la nature humaine face au poids des traditions et à briser les carcans sans lesquels la société de classes ne peut exister. (…)

Parmi les hommes de génie du dix-neuvième siècle, nul n’a plus souffert de ce destin que le plus génial d’entre eux, Karl Marx. Déjà, durant les dix premières années de son activité publique, il avait dû lutter jour après jour contre la pauvreté, et avait enduré les affres de l’exil en allant s’établir à Londres. Mais son destin, pour ainsi dire prométhéen, ne commença vraiment qu’au moment où, luttant pour la cause de l’humanité au prix des pires difficultés, il se trouva, à la force de l’âge, confronté dans le même temps aux plus vils soucis de l’existence quotidienne, à la peur démoralisante du lendemain. Jusqu’au jour de sa mort, il ne parvint pas à s’assurer des moyens d’existence, si modestes soient-ils, dans le cadre de la société bourgeoise.

En outre, la vie qu’il menait était loin de ressembler à la vie que le philistin croit communément être celle du génie. A ses gigantesques capacités intellectuelles répondait une gigantesque capacité de travail ; le surmenage qu’il s’imposait en travaillant jour et nuit commença à ébranler très tôt la santé de fer qui était la sienne au départ. Etre incapable de travailler, c’était, disait-il, être condamné à mort quand on n’est pas une bête, et en disant cela il était terriblement sérieux et sincère. Un jour qu’il fut gravement malade, plusieurs semaines durant, il écrivit à Engels : « Pendant tout le temps où j’étais totalement inapte au travail, j’ai lu Carpenter : Physiology, Lord : idem, Kölliker : Histologie, Spurzheim : Anatomie du cerveau et du système nerveux, Schwann et Schleiden sur la sécrétion cellulaire. » Tout chercheur insatiable qu’il était, Marx demeura toujours conscient – cette idée, il l’avait exprimée tout jeune – que si l’écrivain ne doit pas travailler pour un but lucratif, il doit néanmoins gagner sa vie pour pouvoir travailler ; Marx n’a jamais ignoré l’ « impérieuse nécessité d’un travail rémunéré ».

Mais toutes ses tentatives dans ce sens échouèrent invariablement devant la suspicion, la haine ou, dans le meilleur des cas, la peur d’un milieu hostile. Même ces éditeurs allemands qui se targuaient d’ordinaire d’être indépendants reculèrent devant le nom décrié de ce démagogue. Tous les partis allemands usèrent uniformément des mêmes calomnies ; quand le brouillard de ces médisances ne réussissait pas à masquer les purs contours de sa silhouette gigantesque, c’est un autre type de méchanceté sournoise qui accomplissait son œuvre infâme : le silence systématique. Jamais une nation n’a banni si longtemps, si complètement de son horizon le plus grand de ses penseurs, comme l’Allemagne le fit dans le cas de Marx.

La seule chose qui aurait pu apporter à Marx quelque sécurité matérielle à Londres était son activité pour le New York Daily Tribune avec lequel il collabora une bonne dizaine d’années à partir de 1851. Avec 200.000 abonnés, le Tribune était alors le journal le plus lu et le plus riche des Etats-Unis, et, en se faisant propagandiste du fouriérisme américain, il s’était malgré tout élevé au-dessus de ces entreprises purement capitalistes qui ne recherchent que le profit. (…) Non content de réduire les appointements de Marx de moitié quand les affaires allaient moins bien, il ne payait que les seuls articles qu’il passait réellement et ne se gênait pas pour mettre au rebut tout ce qui ne cadrait pas avec ses idées. Il arrivait que pendant trois ou six semaines d’affilée les articles de Marx atterrissent dans la corbeille à papier. Au demeurant, les quelques journaux de langue allemande qui ouvrirent temporairement leurs colonnes à Marx, comme la Wiener Presse, n’agissaient pas différemment. Marx a donc pu dire à juste titre qu’en travaillant pour des journaux, il s’en sortait moins bien que le premier pigiste venu.

Dès 1853, il aspira à quelques mois de solitude pour pouvoir mener dans le calme ses travaux scientifiques : « Il semble que je n’y arriverai pas. Gratter continuellement pour les journaux m’ennuie. Ça me prend beaucoup de temps, je m’éparpille, et en fin de compte pour rien. On a beau être aussi indépendant que l’on veut, on n’en est pas moins lié au journal et à son public, surtout quand on est payé à la ligne comme moi. Des travaux scientifiques, c’est tout à fait autre chose… » (…)

Marx a partagé le sort du prolétaire moderne, existence misérable, mais aussi totalement précaire. Ce que l’on ne savait autrefois que de façon assez vague, les lettres de Marx à Engels nous le montrent maintenant de façon terriblement saisissante : on le voit cloué chez lui faute de manteau ou de chaussures pour marcher dans la rue, on le voit une autre fois manquant de l’argent nécessaire pour s’acheter du papier ou pour lire des journaux, on le voit encore courant à droite et à gauche pour trouver les quelques timbres qui lui permettront d’envoyer un manuscrit à son éditeur. A cela s’ajoutaient les éternels démêlés avec les épiciers et autres commerçants à qui il achetait les produits de première nécessité et qu’il était dans l’incapacité de payer, sans parler des menaces du propriétaire prêt à tout instant de lui envoyer l’huissier pour le faire saisir, ou encore des éternelles visites au mont-de-piété dont les taux usuraires engloutissaient les derniers sous qui auraient pu chasser du seuil de la maison le spectre de la misère.

Spectre qui ne se contentait pas d’apparaître à la porte, mais trônait effectivement à table. Habituée depuis sa prime jeunesse à une vie sans soucis, sa femme, qui était pourtant le courage et la générosité mêmes, finissait par fléchir sous les assauts et les coups du destin, et souhaitait la mort pour elle et ses enfants. (…)

Si triste que fut le destin de ce grand penseur, il ne prit cependant une grandeur tragique que parce que Marx choisit de son plein gré d’endurer ces tourments pendant des décennies et qu’il résista à toutes les tentations de trouver un havre de paix au sein d’une profession bourgeoise qu’il aurait pu exercer sans le moindre déshonneur. Il explique lui-même son attitude, avec des mots très simples, et sans la moindre emphase : « Je dois poursuivre mon but envers et contre tout et ne pas laisser la société bourgeoise faire de moi une machine à faire de l’argent. » (…)

Cependant, ce n’est pas grâce à ses seules et prodigieuses facultés que Marx put triompher des obstacles rencontrés sur sa route. On peut humainement penser qu’il aurait fini par succomber d’une façon ou d’une autre s’il n’avait trouvé en la personne d’Engels un ami dont la fidélité et la totale abnégation ne peuvent commencer à être appréciées à leur juste mesure que depuis la publication de leur correspondance.

Leur amitié est unique dans l’histoire, y compris dans l’histoire allemande. (…) Au printemps 854 encore, Engels envisagera de retourner à Londres pour y vivre de sa plume, mais c’est la dernière fois qu’il caressera ce projet. C’est vers cette époque, sans doute, qu’il dut prendre la décision d’accepter de vivre pour longtemps sous le joug tant détesté du commerce, non seulement pour aider matériellement son ami, mais également pour conserver au parti celui qui en était la plus grande force intellectuelle. Seule cette considération put amener Engels à consentir ce sacrifice et Marx à l’accepter ; l’offre comme son acceptation impliquent l’une et l’autre le même oubli de soi, la même hauteur de vues.

Avant qu’il ne finisse par devenir, au fil des années, associé de la firme, Engels n’était qu’un simple employé, et sa situation n’était pas particulièrement rose non plus ; néanmoins dès le premier jour de son installation à Manchester, il vint matériellement en aide à son ami et ne se lassera jamais de l’aider. (…)

Non seulement Engels trimait le jour pour son ami au bureau ou à la bourse, mais il lui sacrifiait aussi la majeure partie de ses soirées, travaillant souvent fort tard dans la nuit. Au début, c’était pour rédiger ou traduire les lettres adressées au New York Tribune, car Marx n’avait pas encore une maîtrise suffisante de la langue anglaise pour le faire, mais plus tard, quand cette raison eut disparu, il continua discrètement à lui apporter son concours.

Mais tout cela apparaît bien insignifiant en regard du suprême sacrifice que lui a consenti Engels en renonçant à toute cette somme de travaux scientifiques qu’il eût été en mesure d’accomplir, étant donné son incomparable puissance de travail et la richesse de ses dons intellectuels. (…) Engels aimait se consacrer au domaine des sciences naturelles, mais il ne lui fut pas accordé de mettre la dernière main à ses recherches au cours des dizaines d’années où il fut l’esclave du commerce pour laisser à un plus grand que lui la liberté d’accomplir ses travaux scientifiques.

Ce fut, là aussi, un destin tragique, mais jamais Engels n’a gémi sur son sort, car toute forme de sentimentalisme lui était aussi étrangère qu’à son ami. Il a toujours considéré que la plus grande chance de sa vie avait été de pouvoir être aux côtés de Marx pendant quarante ans, même si cela lui avait valu d’être partiellement relégué dans l’ombre par la personnalité plus puissante de celui-ci. Il n’a même jamais considéré comme une compensation tardive le fait d’être pendant plus de dix ans, après la mort de Marx, le premier personnage du mouvement ouvrier international, et de jouir en son sein d’une autorité incontestée ; au contraire, il a toujours dit qu’on lui accordait plus d’honneur qu’il n’en méritait.

En se donnant complètement à la cause commune, en lui consacrant non pas le même sacrifice, mais un sacrifice d’une égale grandeur, sans laisser transparaître la plus petite trace de rancœur ou afficher la moindre vanité, ces deux hommes scellèrent une amitié qui n’a pas son pareil dans l’histoire. (…)

La science était pour Marx une force qui actionnait l’histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu’il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il peut être impossible d’envisager l’application pratique, sa joie était tout autre lorsqu’il s’agissait d’une découverte d’une portée révolutionnaire immédiate pour l’industrie ou, en général, pour le développement historique. (…) Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d’une façon ou d’une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation.

La suite...

Lire aussi

Lire encore

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0