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Comment la révolution commençât en Birmanie, le 8/8/88 à 8h8 : extrait de "La dictature du pavot"

jeudi 15 avril 2021, par Alex

La firme Total française est devenue le principal soutien du système militaire birman

(Aung San Suu Kyi, Le Monde, 1996).

Cette déclaration de la prix Nobel de la paix 1991, femme souvent mise en avant (à la manière de Mandela pour les africains) comme la grande représentante du peuple birman, est peu rappelée dans ces grands medias qui font la promotion politique de Aung San Suu Kyi. Encore moins par les organisations syndicales qui appellent régulièrement en France à des journées d’action, dans des appels qui ne font jamais référence à la solidarité internationale des travailleurs, alors que tous les travailleurs entendent parler de la Birmanie actuellement.

Le livre « La dictature du pavot » est favorable à Aung San Suu Kyi, il n’est pas écrit du point de vue du mouvement ouvrier, mais il dénonce haut et fort le rôle de l’impérialisme (à travers Total et le projet Yanada) et de l’Etat français en tant que soutiens de la sanglante dictature de l’armée birmane, qui règne à la tête d’un narco-Etat. C’est un point de vue analogue à ceux de l’association Survie qui dénonce la Françafrique.

Ce livre a aussi le mérite de donner une description de l’irruption soudaine des étudiants et de la population lors des journées de soulèvement insurrectionnelles de 1988.

Qu’est-ce qu’une révolution ? Le fait que les masses font irruption d’un seul coup massivement dans le cadre de manifestations politiques, de prise d’assaut de postes de police, sans être intimidées par le terreur policière qui s’abat immédiatement sur eux, indique le début d’une révolution.

Avant toute analyse de la politique des partis, des leaders, l’extrait qui suit de ce livre montre la forme que prennent les premières étapes d’une révolution "populaire" quasi-spontanée en réponse à des violences policières. Il invite aussi à se poser des questions, car on devine qu’il existe des traditions d’organisations (société secrètes, partis, syndicats illégaux ?) dont la date et l’heures précises choisies pour le soulèvement après les premiers affrontements, le 8/8/88 à 8h8, liées à une numérologie bouddhiste ou autre, est tout un symbole. On voit également la base d’un internationalisme sud-est asiatique, car les birmans (bouddhistes, musulmans et autres) comparent leur dictateur à celui des Philippines chrétiennes. Malgré les barrières religieuses, tout est prêt encore aujourd’hui pour un printemps dans les pays de l’ASEAN, analogue au printemps arabe de 2011.

Enfin ce texte est d’actualité, car actuellement la Birmanie, (et la Thaïlande voisine) se soulèvent à nouveau contre la dictature militaire, nul doute que tous les participants à cette lutte ont 1988 en tête, c’est de cet épisode qu’on peut partir pour commencer à comprendre ce qui se passe actuellement, on ne peut de toute façon pas l’ignorer.

Le déroulement des événements de 1988, l’année où la dictature militaire instaurée en 1962 par Ne Win se réincarna avec une extrême brutalité sous le nom de SLORC, met en lumière les bases sur lesquelles les chefs militaires, formés à la cruelle école de la guérilla contre les minorités ethniques, ont assis leur pouvoir.

Aucun des généraux birmans n’a vécu en temps de paix. Seuls les plus âgés peuvent conserver de leur enfance un vague souvenir de la « paix coloniale » britannique. Pour ces derniers, le fameux groupe de « Trente camarades ». dont faisait partie le futur général Ne Win, leur initiation à l’art de la guerre s’est faite dans les rangs de l’armée japonaise, celle qui s’est notamment illustrée dans le massacre de dizaines de milliers de civils chinois désarmés à Nankin... La notion de société civile est totalement étrangère aux chefs militaires birmans, puisque, même durant les gouvernements démocratiques du premier ministre U Nu, la guerre civile a toujours sévit dans une ou plusieurs régions du pays, que ce soit contre le Parti communiste birman, contre des minorités ethniques, ou contre des troupes du Kuomintang repliées dans le Nord-Est birman après la victoire de Mao en Chine.

Dans cette armée, la discipline signifie uniquement obéissance aveugle aux ordres du supérieur hiérarchique. Elle caractérise un corps d’officiers soigneusement tenus à l’écart des influences extérieures et parfaitement étranger aux notions de respect le plus élémentaire des droits de l’homme, ou de l’opinion internationale. A Rangoon, comme jadis à la cour des rois birmans, le maintien au pouvoir justifie à lui seul tous les massacres de civils désarmés. La fermeture du pays sur lui-même, pratiquée avec zèle pendant un quart de siècle, réduit à peu de chose l’impact d’éventuelles protestations ou sanctions internationales. Une donnée toujours d’actualité dix ans plus tard.

En ce début de mars 1988, rien ne paraît devoir troubler la terne routine instaurée dans la capitale birmane par les 26 années de dictature du général Ne Win. Le traumatisme généré par la brutale démonétisation —sans compensation— des coupures de 25, 50 et 75 kyats, l’année précédente, a, en apparence, été surmonté, comme les autres injustices que le régime fait subir à une population marquée par l’absence de toute liberté d’expression et matraquée par les difficultés croissantes de la vie quotidienne.

L’année universitaire touche à sa fin et, comme leurs camarades des autres facultés, les étudiants du prestigieux RIT (Rangoon Institute of Technology) se préparent à leurs examens de fin d’année. Le 12 mars, un samedi soir, un groupe de trois candidats décide de faire une coupure dans ses révisions pour se détendre en allant écouter de la musique dans un tea-shop, dans la rue en face du campus. Comme il est d’usage dans ce type de modeste établissement — sol en terre battue, parois et support de toiture en bambou, tables et chaises—, le client peut venir avec sa cassette et la passer sur le lecteur du patron. Ce soir-là est déjà attablé un groupe solidement imbibé d’alcool, qui refuse tout autre cassette que la sienne.

Après avoir injurié ces « ordures d’intellectuels », l’un des buveurs casse une chaise sur la tête d’un étudiant. Intervention de la police, arrestation des ivrognes fauteurs de trouble ; cette rixe banale pourrait en rester là.

Tout se dégrade le lendemain, lorsque les étudiants apprennent la libération de leurs agresseurs, dont l’un est le fils du président du « conseil populaire local » , la base administrative du régime. Des étudiants protestataires se groupent devant les bureaux du conseil populaire où personne ne répond à leurs interpellations. Quelques cailloux volent vers les vitres du bâtiment. Soudain les étudiants—ils sont entre deux et trois cents—sont encerclés à la fois par des pompiers munis de leur lance à incendie et par un demi-millier de Lon Htein, la redoutable police anti-émeute, armés de matraque et fusils mitrailleurs. A peine quelques cailloux volent-ils en direction de la police que celle-ci réplique par des tirs à balle réelle à hauteur d’homme. Deux à trois douzaines d’étudiants tombent. Parmi eux, Maung Phone Maw, 23 ans. Ses amis le ramènent, perdant son sang, à sa résidence universitaire où il meurt peu après dans les bras d’un de ses professeurs. Exemplaire, cette première victime l’est d’abord comme symbole de brutalités policières sans retenue et sans discernement. Maung Phone Maw était en effet un leader de l’organisation de jeunesse du parti unique BSPP (Burmese Socialist Program Party) et un brillant étudiant en chimie.

La réaction des autorités après cet incident ne laisse pas de place à la compassion. Les blessés hospitalisés sont enchaînés à leur lits ; une dizaine d’entre eux meurent faute d’intervention chirurgicale, non autorisée pour les prisonniers. Pendant ce temps, la police anti-émeute boucle le campus RIT, et le mardi 14 mars, plus de 600 hommes, police anti-émeute et armée confondues, se ruent sur les bâtiments du RIT, en délogent l’ensemble des étudiants et en arrête près de 400, immédiatement entassés par centaine dans des paniers à salade prévus pour vingt. Encore des dizaines de morts, cette fois par coups et étouffement. D’un seul de ces paniers à salade, seront retirés 42 cadavres ; le véhicule avait attendu plusieurs heures en plein soleil devant la prison d’Insein, surpeuplée.

Une manifestation de protestation inter-universitaire spontanée réplique le 15 mars à ces dernières brutalités. Le cortège, voulant relier un campus à l’autre (la capitale birmane en compte quatre), parcourt sur quelques centaines de mètres une grande artère de Rangoon longeant le lac Inya et est alors rejoint par des élèves du secondaire en uniforme. Des slogans hostiles au régime de parti unique sont scandés un quart d’heure durant, jusqu’à la charge des Lon Htein. Une partie des manifestants tente de fuir par le lac, mais ils y sont attendus : les policiers d’élite les frappent en leur maintenant la tête sous l’eau jusqu’à l’asphyxie ; d’autres sont assommés sur place, en pleine avenue. Des dizaines de morts seront repêchés du lac ou ramassés par les services de la voirie ... Dans l’heure qui suit, la rue est lavée à grande eau, éliminant toute trace de la sévère répression. L’aide des riverains, pourtant des privilégiés acquis au régime, contribue à la fuite des plus chanceux. Les jeunes filles ne sont pas épargnées : les témoignages de viols collectifs par les policiers abondent, notamment les décès de jeunes filles à l’hôpital par des perforations de l’uterus.

Telle est, à la mi-mars la situation proclamée par le régime : toute forme de contestation sera étouffée ... Ce qui est bien loin de mettre un terme à la contestation. Dès le 18 mars, une manifestation, organisée secrètement dans le centre-ville par les étudiants constitués en réseau informel de résistance, rassemble des dizaines de milliers d’employés, de passants, de membres de la société civile. La répression est tout aussi brutale, avec un acharnement particulier contre les musulmans fréquentant massivement les mosquées du quartier ce vendredi. Les universités de province ont envoyé des délégués pour se joindre à la manifestation, mais la plupart d’entre eux ont été interceptés et refoulés par l’armée, qui barrait routes et voies ferrées en amont de la capitale.

Au cours des trois mois suivants, le pouvoir recourt à divers stratagèmes pour détourner le ressentiment populaire. En juin, des heurts inter-communautaires sont artificiellement provoqués en province—par la propagation de fausses rumeurs sur le viol de jeunes filles bouddhistes par des musulmans. Cependant les émeutes anti-régime gagnent de proche en proche et aboutissent à la proclamation de la loi martiale dans de nombreuses villes de la plaine centrale, le grenier à riz du pays.

A la mi-juillet, quelques tentatives d’apaisement, comme la reconnaissance de certaines responsabilités policières dans les massacres lors des manifestations de mars, sont jetées en pâture à un public dont l’hostilité envers les gouvernants va en s’amplifiant. Dans des tracts anonymes, les comparaisons peu flatteuses avec le dictateur philippin Marcos, qui vient d’être renversé par un mouvement populaire, sont assorties de questions sur l’enrichissement de Ne Win et de sa famille. Pour répondre à ce pourrissement de la situation, un congrès extraordinaire du parti unique, le BSPP, est réuni en toute hâte le 20 juillet.

A la tribine, le général Ne Win n’a pas de mots assez durs pour condamner un système—la voie birmane vers le socialisme—dont il fut pendant 26 ans l’inspirateur et le guide exclusif, et annonce tout à la fois sa démission de la présidence du parti, l’organisation d’un référendum sur le multipartisme et l’ouverture de l’économie au secteur privé et au partenariat étranger. L’effet de surprise passé, le congrès extraordinaire fait mine d’accepter la démission de son président mais préfère ne pas retenir le projet de référendum... Et il nomme à sa place le personnage, après Ne Win, le plus détesté de Birmanie : le général Sein Lwin, ancien vice-président du parti et chef direct de la police anti-émeute, surnommé le « boucher de Rangoon », le maître d’oeuvre de la répression des derniers mois.

Dans la clandestinité, les réseaux d’étudiants préparent activement la riposte. Dans un pays très marqué par la numérologie et les signes prémonitoires, la date du 8 août (8/8/88, chiffre porte-bonheur) est retenue pour la grève générale et l’organisation de manifestations rassemblant le plus grand nombre possible de citoyens dans la capitale et les grandes villes de province. A partir du 3 août, des tracts appelant à la grève et à manifester pour la démocratie, souvent manuscrits (le matériel de reprographie est hors de portée des étudiants), sont distribués aux carrefours et dans les rares bus en état de circuler, sans que la police parvienne à stopper le processus. Le 4, une annonce spéciale de la radio birmane BBS (Burma Broadcasting Service) annonce la proclamation immédiate de la loi martiale. Destinée à intimider une population excédée, cette décision ne fait que renforcer sa détermination.

Dès 8h08, le matin du 8 août, d’innombrables cortèges se forment dans les banlieues et les différents quartiers de la capitale et convergent sur l’hôtel-de-ville, dans le centre ...

A suivre

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