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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 11 : L’Histoire s’invite en la Matière > L’Histoire a-t-elle un sens ?

L’Histoire a-t-elle un sens ?

mardi 11 mars 2014, par Robert Paris

« La raison ne peut penser et agir dans le monde que parce que le monde n’est pas un pur chaos. »

Friedrich Hegel

« Le premier reproche qu’on adresse à la philosophie, c’est d’aborder l’histoire avec des idées et de la considérer selon des idées. Mais la seule idée qu’apporte la philosophie est la simple idée de la Raison – l’idée que la Raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement. Cette conviction, cette idée est une présomption par rapport à l’histoire comme telle. Ce n’en est pas une pour la philosophie… La réflexion philosophique n’a d’autre but que d’éliminer le hasard. La contingence est la même chose que la nécessité extérieure : une nécessité qui se ramène à des causes qui elles - mêmes ne sont que des circonstances externes. Nous devons chercher dans l’histoire un but universel, le but final du monde – non un but particulier de l’esprit subjectif ou du sentiment particulier. Nous devons le saisir avec la raison car la raison ne peut trouver de l’intérêt dans aucun but fini particulier, mais seulement dans le but absolu. Ce but est un contenu qui témoigne lui - même de lui-même : tout ce qui peut retenir l’intérêt de l’homme trouve son fondement en lui. Le rationne l est ce qui existe de soi et pour soi – ce dont provient tout ce qui a une valeur. Il se donne des formes différentes ; mais sa nature, qui est d’être but, se manifeste et s’explicite avec plus de clarté dans ces figures multiformes que nous nommons les Peuples. »

Friedrich Hegel dans « La raison dans l’Histoire »

L’Histoire a-t-elle un sens ?

Sommes-nous sur Terre pour réaliser un projet, nous les êtres humains ? Il est clair que ceux qui pensent cela croient en un être supérieur qui aurait conçu un tel projet ou en une force supraterrestre qui le piloterait. Car d’où viendrait un tel but qui serait extérieur à l’action et aux pensées des êtres humains eux-mêmes ? Il est clair qu’un tel projet de l’activité humaine ne crève pas les yeux. Les groupes humains qui semblent momentanément portés au succès, à la victoire, à la domination cèdent successivement la place à d’autres groupes pour peu qu’on étudie cette histoire des hommes sur des durées assez importantes et rien ne montre clairement en quoi leur victoire puis leur défaite et même leur effacement complet parfois ait pu faire avancer une cause quelle qu’elle soit.

L’histoire des hommes a bien plus l’apparence d’un désordre, d’un pur hasard que d’un phénomène obéissant à des lois, suivant un cours régulier, menant à des résultats de manière consciente ou aveugle.

Cependant, la thèse que nous allons défendre ici est celle de lois issues de ce désordre, de ce hasard lui-même.

Il est clair que l’histoire des sociétés humaines n’est nullement un processus de développement continu mais une série de constructions audacieuses suivies de destructions impressionnantes et de reculs tout aussi remarquables. Il est certain que les constructions les plus avancées de la civilisation humaine n’ont été que le prélude de reculs aussi profonds que l’avaient été la marche en avant. Les soubresauts de cette aventure incroyables semblent parfaitement imprédictibles, tant ils dépendent des hasards même de la vie de quelques individus ou même d’un individu parfois et ils sont très loin d’être aisément intégrables dans un quelconque plan de construction de la société humaine qui serait préétabli on ne sait trop où. Une nation, une idée, un peuple, une civilisation, un mode de domination, un empire semblent gagner progressivement en force, donner un tel sens à l’Histoire, mais la suite est faite de chute, d’effondrements, d’effacement même de toute trace et de tout sens des efforts précédents. On a du mal à trouver dans des événements allant dans des sens aussi opposés une ligne de direction, un but, une logique, un cours régulier, c’est-à-dire finalement un sens d’ensemble de l’Histoire. Que l’on l’examine à l’échelle des individus, des groupes, des classes, des pays, des régions, à l’échelle des jours, des mois, des années ou des décennies et même plus, on retrouve le hasard, le désordre, des changements brutaux du cours des choses, des retournements de situation, des bifurcations absolument imprédictibles entraînant des changements brutaux et dramatiques.

Les seules idéologies qui ne sont pas gênées par ces considérations pour affirmer le « sens de l’Histoire » sont celles des religions fatalistes et créationnistes. Celles-là prétendent que tous les malheurs et tous les succès des sociétés humaines sont juste là pour éprouver la créature humaine créée par dieu, la « vraie vie » n’étant pas de ce monde… Mais nier l’importance de la vie terrestre, ce n’est pas l’expliquer. Comme l’explique le Juif dans l’Ancien Testament, lui-même ne comprend nullement pourquoi ce dieu fait-il réussir les peuples qui n’ont pas été élus par dieu et frappent les individus qui sont parfaitement respectueux de son enseignement.

Ce qui se produit a été voulu par une puissance supérieure et quand c’est le contraire qui se produit, c’est encore cette puissance supérieure qui l’a voulu, disent certainement idéologies religieuses. Les religions polythéistes, elles, considèrent que les affrontements terrestres entre êtres humains sont le résultat d’affrontements entre les dieux. Quant aux religions animistes, elles mêlent des forces mystiques avec des forces naturelles pour expliquer les événements, l’homme étant au confluent de l’Esprit et de la Matière.

Aucune religion ni aucune philosophie mystique ou fataliste ne parvient cependant à formuler de lois qui explique véritablement le déroulement des faits historiques.

L’exemple le plus typique est celui d’événements historiques brutaux, cataclysmiques et ayant des effets à grande échelle sur le long terme comme l’apparition du régime de Pharaons d’Egypte, la période sombre de la Grèce antique, l’immense bain de sang de l’Empire chinois contre sa propre population ou la disparition de l’Empire romain. Donner une analyse de tels événements qui donne un cadre d’interprétation général à d’autres événements du même type, ce serait véritablement trouver un sens de l’Histoire.

Mais l’Histoire, ce n’est pas seulement ce type d’événements. C’est aussi l’apparition et le développement de l’urbanisation, l’apparition et le développement de l’utilisation du feu ou des outils en pierre, l’apparition et le développement des tribus et des relations tribales, l’apparition de la chasse ou de la domestication des animaux, l’apparition du matriarcat ou du patriarcat, l’apparition de l’Etat, l’apparition du grand commerce, etc…

Les religions ne sont pas forcément capables de trouver dans ces faits un fil conducteur les reliant à une conception globale. Le fait de considérer que dieu a donné une règle de conduite une fois pour toutes ne permet pas aisément de comprendre comment les sociétés, les règles, les morales, les lois peuvent changer de manière radicale. Comment concevoir, par exemple, que l’Ancien Testament considère comme normal l’esclavage, la soumission des femmes (par exemple leur lapidation), la sexualité entre le père et ses enfants, le massacre des populations d’une autre ethnie tout en diffusant des règles morales strictes du genre « tu ne tueras pas », « tu ne voleras pas », « tu n’opprimeras pas » ?

Le fatalisme ne débrouille pas l’écheveau emmêlé des événements historiques. L’adage « dieu l’a voulu » ne suffit pas à dire pourquoi il l’aurait voulu et les considérations morales qui justifient les choix de dieu sont souvent mitigées par un « les desseins de dieu sont impénétrables » tant les religieux eux-mêmes sont conscients de ne pas avoir levé le voile des forces à l’œuvre dans les événements historiques. Pourquoi avoir construit de tels monuments de l’œuvre humaine ou divine sur Terre pour finalement considérer que ceux-ci doivent être impitoyablement détruits et balayés au point que les générations suivantes n’en aient quasiment pas la connaissance ? Pourquoi les hommes ont trouvé à un moment la force de telles constructions impressionnantes et, ensuite, n’aient pas trouvé la force de les défendre ? Les religions ne donnent pas l’ombre d’une compréhension de ce type de phénomène, de ces sociétés qui s’effondrent en étant arrivées au sommet de leur succès. L’argument punitif contre l’homme prétentieux ne suffit pas à expliquer les faits.

Une autre école de pensée historique affirme se contenter d’examiner les faits sans leur donner de contenu général, sans prétendre que l’ensemble de l’Histoire obéisse à des lois générales. Cette Histoire ne fait que rapporter les faits, les relations entre les forces existantes à chaque époque et elle prétend se détacher de toute conception philosophique générale, dénonçant toute globalisation conceptuelle comme idéologie de type « la main de dieu ».

Cette thèse des « faits objectifs » s’opposant à celle des « conceptions globales », cette prétendue opposition entre pragmatisme et dogmatisme, est même la pensée dominante actuellement, en termes d’histoire comme de sciences. Malheureusement, elle consiste surtout à renoncer à toute interprétation générale de l’histoire des hommes et des sociétés humaines. Examiner seulement la politique au jour le jour, la chronologie des faits, l’examen des politiques sans aucun sens d’ensemble est appauvrissant au possible. Cette examine seulement ce qu’ont fait les hommes à telle ou telle époque sans expliquer pourquoi il leur a été possible de le faire ni pourquoi ils ont été amenés à le faire, comme s’il y avait juste besoin de dire qu’ils ont eu l’idée de le faire et comme si l’idée n’exprimait pas aussi un besoin objectif qui s’était exprimé au travers de la collectivité et de l’histoire passée. Cela amène à ignorer les stades de transformation de la société, liés aux stades de transformation des capacités de l’homme sur la nature, en relation également avec les stades dans la transformation des relations entre hommes dans le travail et aux stades de transformation de la conscience sociale humaine. Pourtant, il ne suffit pas de dire que des hommes ont souhaité faire ceci ou cela. Pour que ces transformations puissent prendre corps, il faut que le groupe social appuie de telles transformations et il faut donc qu’elles soient devenues nécessaires au grand nombre, qu’elles soient devenues un nécessité objective. Il faut que la maturation ait été atteinte ce qui nécessite de parvenir à un certain stade. Ce n’est nullement un hasard si c’est à un moment donné que les hommes développent sédentarité et vie urbaine. L’apparition des classes sociales n’est pas davantage un effet du hasard. Ce n’est nullement un hasard si, à un stade donné, apparaît l’Etat. Les stades d’évolution de la société humaine ne peuvent apparaître dans n’importe quel ordre et la société ne peut sauter des étapes que si, à proximité, une autre société est passée, elle, par ces étapes…. Le développement inégal et combiné ne va pas à l’encontre de l’existence de lois du développement et ne suppose pas la possibilité de sauter de n’importe quelle étape à n’importe quelle autre.

Pour expliquer les phénomènes sociaux et historiques, on ne peut se contenter de faire appel aux idéologies d’une époque (c’est mettre la charrue avant les bœufs) ou se contenter de faire appel à la volonté et aux capacités des grands hommes (qui ne sont grands, y compris au sens de grands barbares, que dans la mesure où ils expriment mieux la nécessité de leur époque). Et cela n’explique pas d’où vient que la nécessité d’une époque ne soit plus la même que celle de l’époque précédente, remarque qu’il est facile de faire en examinant le cours de l’Histoire.

Bien entendu, il n’aurait pas suffi qu’un ou quelques hommes cavernes pensent au capitalisme pour qu’ils soient capables de le lancer. Plus exactement, il n’a été possible de penser à propos du fonctionnement du capitalisme que lorsque celui-ci avait commencé à fonctionner depuis quelques dizaines d’années…

L’explication par la « nature humaine » est encore moins une manière acceptable de donner un sens à l’Histoire car cette « nature » signifierait qu’il y ait une constante de type psychologique ce qui n’expliquerait pas spécialement les changements sociaux et politiques. Parler de « tendance naturelle à la domination » pour expliquer les diverses phase de l’exploitation de l’homme par l’homme est très contradictoire. De même, ceux qui interprètent les relations entre hommes et femmes, et notamment l’oppression spécifique des femmes, par une « tendance naturelle des hommes » à dominer les femmes nous laisserait plutôt à penser qu’il aurait dû exister des sociétés primitives qui ont commencé par être patriarcales avant d’être matriarcales, ce qui est le contraire de ce que montre l’Histoire. Le « sens » de l’Histoire est clairement celui de sociétés matriarcales précédant les sociétés patriarcales, de même qu’il est celui des sociétés de chasseurs-cueilleurs précédant celles des éleveurs et cultivateurs, de même encore que celle des manufactures a précédé celle du capitalisme industriel et jamais le contraire. Cela ne signifie pas qu’il y ait une marche inéluctable, linéaire, directe, progressive, continue ou graduelle. Cela signifie par contre que l’histoire des modes de production a un sens qui n’est pas inversable.

Nous sommes bien entendu en train de discuter d’une des thèses fondamentales du marxisme qui est certainement fondé sur une philosophie de l’Histoire qui attribue un sens à celle-ci : la philosophie de Hegel.

Nombre d’auteurs considèrent la thèse de Marx comme celle de la domination du niveau technologique sur tous les autres niveaux économiques, sociaux, politique, culturel, juridique, sociétal, psychologique, etc… C’est une simplification abusive de leurs idées que Marx et Engels ont combattu en leur temps. Il n’a pas suffi de la découverte de la grue par Archimède à Syracuse pour que le secteur du Bâtiment y soit devenu capitaliste. Comme il n’a pas suffi de l’apparition de la monnaie, de la finance, de la spéculation pour qu’une finance capitaliste apparaisse. La société n’est pas que technique. Sans la machine à filer et sans le chemin de fer, le capitalisme ne serait pas apparu mais le contraire n’est pas vrai : il n’aurait pas suffi de découvrir à n’importe quelle étape de la société ces technique pour que la société correspondante naisse. L’environnement social et économique est déterminant dans le fait que la graine technologique pousse dans le bon terreau et à la bonne saison.

Marx et Engels ont certes souligné l’importance du stade de développement des forces productives mais ils ont tout de suite montré que ce stade était lui-même directement en rétroaction avec le stade de développement des rapports de production, rapports entre classes sociales aux intérêts opposés. Il a ensuite montré que se bâtissent en permanence autour des rapports politiques, dont l’Etat, des rapports juridiques, des rapports économiques, sociaux, financiers, idéologiques, etc… Là encore, il y a rétroaction, ce qui signifie que ce n’est pas l’un qui se développe seul puis l’autre, puis le troisième. Même si la base est clairement dans la production des biens et seulement ensuite dans leur répartition, d’abord dans les relations économiques et ensuite dans les autres domaines, d’abord selon les intérêts de la classe dirigeante, etc, cela ne signifie pas que le sens inverse n’agisse pas du tout. Et surtout, il convient de ne jamais oublier que ces multiples rétroactions n’ont pas lieu une bonne fois pour toutes mais en permanence et surtout qu’elles ont un caractère dialectique, ce qui est du chinois pour nombre d’auteurs….

En effet, pour beaucoup d’historiens, les interactions se pensent en termes de « facteurs positifs et facteurs négatifs », en termes de « progrès et régression », en termes de « favorable ou défavorable », c’est-à-dire en termes d’oppositions diamétrales et pas du tout de contradictions dialectiques.

Pour ces auteurs, ou bien le prolétariat est opposé au capitalisme ou bien il lui est intégré, ou bien la finance favorise le développement du capitalisme industriel ou bien elle lui nuit, ou bien l’investissement se porte au niveau des placements les plus rentables immédiatement ou bien il ne le fait pas, ou bien le capital investit dans les moyens de production ou il investit dans les biens de consommation, ou bien le taux de profit est en train d’augmenter ou bien il est en train de baisser, ou bien le capitalisme développe sans cesse les forces productives ou bien il ne le fait pas, ou bien… ou bien exclusivement…

Que deux phénomènes opposés puissent avoir lieu conjointement, inséparablement l’un de l’autre, alors qu’ils agissent en sens opposé, semble absurde à une grande majorité d’auteurs.

Cela explique que, pour ces auteurs, s’il y a un sens de l’Histoire, on ne peut jamais revenir en arrière puisque, selon eux, tout va toujours dans le même sens. Ils définissent le sens positif et l’autre est le sens négatif mais ils n’imaginent pas que le négatif se change en positif, qu’un recul ou un retard puisse faire avancer plus vite, ce qui est pourtant la règle en Histoire…

Des forces opposées, ils ne connaissent que celles qui se détruisent mutuellement ou bien celles qui se combattent mais dont une l’emporte définitivement et pas des forces qui sont sans cesse en train de lutter et dont l’équilibre des forces est sans cesse en train de chercher un niveau d’équilibre momentané, pouvant aussi sans cesse être remis en question. En somme, les situations dynamiques leur échappent…

Par exemple, on peut se demander si l’économie romaine avait ou pas intérêt dans la conquête de vastes territoires par l’empire romain et, pour eux, on répondra par oui ou par non alors que l’Histoire a fait de cette conquête un facteur considérable de richesse de la société romaine avant que ce même facteur devienne le principal facteur de déclin et même d’effondrement de la société romaine... La contradiction dialectique n’est pas le seul point qui n’est pas compris des non dialecticiens. Il y a aussi l’automouvement, la construction et la transformation de la réalité par elle-même et non pas une force extérieure ou supérieure. Pour les non dialecticiens, quand quelque chose de nouveau apparaît au sein d’une structure ou d’un système, il faut nécessairement qu’il soit venu d’ailleurs, d’un autre phénomène ou d’un autre système alors que la dialectique se propose au contraire de montrer que les forces du changement sont internes et qu’elles sont seulement favorisées ou défavorisées par l’environnement. L’absence de dialectique contraint également à choisir en phénomènes et épiphénomènes, entre le fond et la forme, entre l’instant et la durée, etc…

Après la question de la dialectique, en philosophie de l’Histoire, se pose celle du matérialisme. En effet, nombre d’auteurs placent en premier les idées…

A les croire, avant que le capitalisme naisse, il aurait fallu que certains acteurs économiques aient « l’idée du capitalisme » et cherchent à la traduire dans les actes, soit sur le terrain économique soit sur le terrain politique, en cherchant par exemple le soutien des gouvernants.

A les croire, l’esclavage est né de l’idée de prendre un homme en esclavage comme la station debout serait née de l’idée de cette posture humaine et, on pourrait presque étendre cette proposition à celle de l’ « idée de graviter » qui serait venue à la matière… Certains poussent d’ailleurs l’idéalisme à croire que la matière n’existe que parce que l’homme en a l’idée….

Dans le domaine de l’Histoire, un grand nombre d’auteurs considèrent que le premier acteur serait l’opinion publique et ce serait même le moteur de l’Histoire, presque un sens de celle-ci car, lorsque l’opinion changerait, le monde basculerait aussi vers le changement. Mais qui piloterait donc cette opinion publique pour qu’elle soit à certaines périodes le principal facteur de conservatisme et à d’autres le principal facteur du changement. Sur cette question c’est motus et bouche cousue…

Il est évident qu’il y a une rétroaction entre l’évolution des questions sociales et les idées qui se portent sur elles et les hommes ne font pas ce qu’ils veulent ni sur le terrain économique, ni sur le terrain social, ni sur le terrain politique, ni dans les mœurs, les modes de vie, les modes production ou de répartition. Ils font au mieux ce que les potentialités réelles permettent et ces potentialités, pour être virtuelles, ne sont pas imaginaires.

Les grands changements sociaux ne sont pas simplement des changements de mentalité des dirigeants ni des populations. Ce sont aussi et d’abord des changements des possibilités physiques réelles, changements qui, pour apparaître nécessaires et même indispensables au grand nombre ou à une classe sociale, doivent avoir suffisamment muri dans les conditions de l’époque.

Si la Chine est passée du prétendu communisme de Mao au « communisme de marché » de Deng Xiaoping et au capitalisme actuel, ce n’est nullement l’opinion publique qui a été déterminante ni même seulement les « idées » des dirigeants ou des classes dirigeantes, mais c’est grâce à un besoin réel, économique et politique, du capitalisme mondial lui-même de trouver en Chine de nouvelles places où investir dans la production de manière très rentable rajoutée à la nécessité pour l’impérialisme dominant de sortir de la politique des blocs (et de l’imposer aux bureaucrates de l’Est). C’est seulement dans ce cadre que les politiques de dirigeants américains et chinois ont pu ouvrir un chemin. L’idée seule ne fait rien. Encore faut-il qu’elle corresponde à une réalité, à un besoin objectif. Encore une fois, ce n’est pas une idée du capitalisme qui a fondé ce système pas plus que l’empire romain n’est né d’une idée ni le féodalisme de l’occident européen.

Il existe des nécessités objectives, matérielles, économiques, sociales et politiques qui sont déterminantes pour que des idées puissent avoir un poids sur les événements.

Quant à l’opinion publique, elle ne fait que suivre les besoins des classes dirigeantes. Par exemple, en ce moment les opinions publiques sont hostiles à la venue des étrangers et cela fait beaucoup causer dans les média. Quand la bourgeoisie française, par exemple, avait un grand besoin de main d’œuvre immigrée dans les années 60-70, elle se gardait bien de monter une opinion publique hostile à cette immigration.

Quant à l’explication des grands changements économiques, sociaux et politiques par des changements de l’opinion publique, c’est vraiment mettre la charrue avant les bœufs : s’il avait fallu que l’opinion publique soit pour le capitalisme avant qu’il apparaisse, ce ne serait pas encore arrivé et aucun autre grand changement non plus !

Après les questions du matérialisme et celle de la dialectique, c’est la question du déterminisme qui se pose en Histoire. Et justement, la position classique consiste à opposer diamétralement et non dialectiquement déterminisme et hasard. Voir un exemple frappant dans wikipedia.

Le fait de considérer qu’il y a deux écoles de pensée, l’une entièrement déterministe et l’autre entièrement indéterministe récuse celle qui intègre les deux au sein de « la dialectique du hasard et de la nécessité » qui est justement celle de Hegel ou de Marx…

Alors que wikipedia reconnaît le caractère non-linéaire de la dialectique de Hegel et Marx, le site fait de la thèse de Marx une dépendance de celle de Saint-Simon du progrès linéaire…

Certes Marx insiste sur le déterminisme car le hasard est, comme on l’a dit au début, ce qui se manifeste en premier.

Marx écrit dans « L’Idéologie allemande » : « La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence, dépend d’abord de la nature des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu’il est la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production. (…)La division du travail à l’intérieur d’une nation entraîne d’abord la séparation du travail industriel et commercial, d’une part, et du travail agricole, d’autre part ; et, de ce fait, la séparation de la ville et de la campagne et l’opposition de leurs intérêts. Son développement ultérieur conduit à la séparation du travail commercial et du travail industriel. En même temps, du fait de la division du travail à l’intérieur des différentes branches, on voit se développer à leur tour différentes subdivisions parmi les individus coopérant à des travaux déterminés. La position de ces subdivisions particulières les unes par rapport aux autres est conditionnée par le mode d’exploitation du travail agricole, industriel et commercial (patriarcat, esclavage, ordres et classes). Les mêmes rapports apparaissent quand les échanges sont plus développés dans les relations des diverses nations entre elles. Les divers stades de développement de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété ; autrement dit, chaque nouveau stade de la division du travail détermine également les rapports des individus entre eux pour ce qui est de la matière, des instruments et des produits du travail. (…) Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. Il faut que dans chaque cas isolé, l’observation empirique montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l’État résultent constamment du processus vital d’individus déterminés ; mais de ces individus non point tels qu’ils peuvent s’apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d’autrui, mais tels qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire, tels qu’ils œuvrent et produisent matériellement ; donc tels qu’ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté. Les représentations que se font ces individus sont des idées soit sur leurs rapports avec la nature, soit sur leurs rapports entre eux, soit sur leur propre nature. Il est évident que, dans tous ces cas, ces représentations sont l’expression consciente réelle ou imaginaire de leurs rapports et de leur activité réels, de leur production, de leur commerce, de leur organisation politique et sociale. Il n’est possible d’émettre l’hypothèse inverse que si l’on suppose en dehors de l’esprit des individus réels, conditionnés matériellement, un autre esprit encore, un esprit particulier. Si l’expression consciente des conditions de vie réelles de ces individus est imaginaire, si, dans leurs représentations, ils mettent la réalité la tête en bas, ce phénomène est encore une conséquence de leur mode d’activité matériel borné et des rapports sociaux étriqués qui en résultent. »

Marx détruit dans ce texte la conception idéaliste de l’Histoire :

« Toute l’illusion qui consiste à croire que la domination d’une classe déterminée est uniquement la domination de certaines idées, cesse naturellement d’elle-même, dès que la domination de quelque classe que ce soit cesse d’être la forme du régime social, c’est-à-dire qu’il n’est plus nécessaire de représenter un intérêt particulier comme étant l’intérêt général ou de représenter "l’universel" comme dominant. »

Pour wikipedia (texte cité précédemment) comme pour bien des lecteurs de Marx, ce dernier aurait assigné un but à l’Histoire et ce but serait le communisme, c’est-à-dire la suppression des classes.

Mais cette conception est erronée. Le point de vue de Marx n’est pas celui d’un but qui guide l’action. Il écrit dans le même texte précédemment cité :

« Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes. (…) En réalité pour le matérialiste pratique, c’est-à-dire pour le communiste, il s’agit de révolutionner le monde existant, d’attaquer et de transformer pratiquement l’état de choses qu’il a trouvé. »

La conception de l’Histoire de Marx est celle de l’automouvement car c’est une conception dialectique et matérialiste. Ce n’est pas l’idée du communisme qui guide et ce n’est pas le but qui dirige. Ce sont les contradictions héritées du passé qui sont les locomotives de l’Histoire.

Marx écrit dans sa préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (1859) :

« À un certain degré de développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production et d’échange existants, ou — ce qui n’en est que l’expression juridique — avec les rapports de propriété au sein desquels elles évoluaient jusqu’ici. De formes de développement qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves au développement des forces productives. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale.

« Avec le changement de la base économique, toute l’énorme superstructure est plus ou moins rapidement bouleversée. Quand on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement des conditions économiques de la production — qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse [donc prévision possible de la crise et de la révolution] — et les formes juridiques, politiques religieuses, artistiques ou philosophiques [il s’agit d’une gradation], bref, les formes à travers lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le MÈNENT JUSQU’AU BOUT. »

Mais Marx ne produit pas une nouvelle religion qui serait celle de l’Histoire. Lui-même se démarque de ce type de conception. par exemple ici dans "La sainte famille" :

« L’Histoire ne fait rien, elle ne possède pas « de richesse immense », elle « ne livre point de combats » ! C’est plutôt l’homme, l’homme réel et vivant, qui fait tout cela, qui possède et combat. Ce n’est certes pas l’« Histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour œuvrer et parvenir – comme si elle était un personnage à part – à ses propres fins ; au contraire, elle n’est rien d’autre que l’activité de l’homme poursuivant ses fins. »

Extrait de « La Sainte Famille », Karl Marx, Friedrich Engels

1 Message

  • L’Histoire a-t-elle un sens ? 10 mars 2014 09:37

    « La réflexion philosophique n’a d’autre but que d’éliminer le hasard. La contingence est la même chose que la nécessité extérieure : une nécessité qui se ramène à des causes qui elles-mêmes ne sont que des circonstances externes. Nous devons chercher dans l’histoire un but universel, le but final du monde — non un but particulier de l’esprit subjectif ou du sentiment humain. Nous devons le saisir avec la raison car la raison ne peut trouver de l’intérêt dans aucun but fini particulier, mais seulement dans le but absolu. Ce but est un contenu qui témoigne lui-même de lui-même : tout ce qui peut retenir l’intérêt de l’homme trouve son fondement en lui. Le rationnel est ce qui existe de soi et pour soi — ce dont provient tout ce qui a une valeur. Il se donne des formes différentes ; mais sa nature, qui est d’être but, se manifeste et s’explicite avec le plus de clarté dans ces figures multiformes que nous nommons les Peuples. Il faut apporter à l’histoire la foi et l’idée que le monde du vouloir n’est pas livré au hasard. Une fin ultime domine la vie des peuples ; la Raison est présente dans l’histoire universelle — non la raison subjective, particulière, mais la Raison divine, absolue : voilà les vérités que nous présupposons ici. Ce qui les démontrera, c’est la théorie de l’histoire universelle elle-même car elle est l’image et l’œuvre de la Raison. »

    Hegel dans "La Raison dans l’Histoire"

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