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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 11 : L’Histoire s’invite en la Matière > Karl Popper contre la conception historique d’Hegel

Karl Popper contre la conception historique d’Hegel

samedi 13 août 2016, par Robert Paris

Karl Popper contre Hegel

Citation de Karl Popper sur Hegel dans « La Société ouverte et ses ennemis » :

« Le succès de Hegel marqua le début de « l’âge de la malhonnêteté » (ainsi que Schopenhauer décrivait la période de l’idéalisme allemand) et de « l’âge de l’irresponsabilité » (ainsi que K. Heiden qualifiait l’âge du totalitarisme moderne) ; d’une irresponsabilité d’abord intellectuelle puis, ce fut l’une de ses conséquences, d’une irresponsabilité morale ; d’un nouvel âge régi par les magie des mots éclatants et par le pouvoir du jargon. »

« L’historicisme [..] est un dérivé de la théorie du complot. »

Même si tous les Popper du monde se donnaient la main, ils ne parviendraient pas à enfermer les sciences de la nature et de l’histoire dans leur pensée formaliste qui nie le rôle de l’histoire. La logique formelle a eu son heure de gloire. Elle a été d’un apport important pour les sciences à leur stade classificatoire. C’était un progrès immense de la connaissance de reconnaître les divers éléments de la nature et leurs propriétés. La classification de Linné et Buffon, le rangement des objets célestes en étoiles et planètes, la classification des éléments chimiques en types d’atomes par Mendeleïev, l’étude de la matière comme corpuscules et de la lumière comme onde, la décomposition des molécules en atomes, des atomes en noyau et électrons, des noyaux en protons et neutrons, les démarcations entre inerte et vivant, inné et acquis, homme et animal, ou encore la classification des éléments biochimiques du génome ont été de grands progrès. Cependant, selon un processus dialectique, l’étape suivante qui procède à l’inverse est tout aussi indispensable. Elle se doit de casser les rangements figés que l’on avait péniblement établis en les croyant définitifs et immuables.

Popper ne rejette pas que l’historicisme, il rejette la dialectique, le matérialisme et le monisme. Il est dualiste au sens de Descartes :

Karl Popper écrit ainsi dans « La connaissance objective » :

« Je propose donc, comme Descartes, l’adoption d’un point de vue dualiste bien que je ne préconise pas bien entendu de parler de deux sortes de substances en interaction. Mais je crois qu’il est utile et légitime de distinguer deux sortes d’états (ou d’événements) en interaction : des états physico-chimiques et des états mentaux. »

Le neurologue John Eccles, collaborateur de Karl Popper, théorise la même séparation cerveau/conscience dans « Comment la conscience contrôle le cerveau » : « Le présent ouvrage a pour objectif de défier et de nier le matérialisme afin de réaffirmer la domination de l’être spirituel sur le cerveau. (...) Cette conclusion a une portée théologique inestimable. Elle renforce puissamment notre foi en une âme humaine d’origine divine. Cela va dans le sens d’un dieu transcendant, créateur de l’univers. Il rappelle un autre livre que j’écrivis en compagnie de Popper : « La Conscience et son cerveau » (1977). (...) La transmission synaptique chimique constitue donc le fondement de notre monde conscient et de sa créativité transcendantale. » Au cœur de cette métaphysique poppérienne, on trouve « la théorie des Mondes 1, 2 et 3 » : • Le « Monde 1 » est celui des phénomènes physico-chimiques. « Par « Monde 1 », j’entends ce qui, d’habitude, est appelé le monde de la physique, des pierres, des arbres et des champs physiques des forces. J’entends également y inclure les mondes de la chimie et de la biologie. • Le « Monde 2 » est celui de la conscience, de l’activité psychique essentiellement subjective. « Par « Monde 2 » j’entends le monde psychologique, qui d’habitude, est étudié par les psychologues d’animaux aussi bien que par ceux qui s’occupent des hommes, c’est-à-dire le monde des sentiments, de la crainte et de l’espoir, des dispositions à agir et de toutes sortes d’expériences subjectives, y compris les expériences subconscientes et inconscientes. » • Le « Monde 3 » est celui de la connaissance objective (des « contenus de pensée » ou « idées »). « Par « Monde 3 », j’entends le monde des productions de l’esprit humain. Quoique j’y inclue les œuvres d’art ainsi que les valeurs éthiques et les institutions sociales (et donc, autant dire les sociétés), je me limiterai en grande partie au monde des bibliothèques scientifiques, des livres, des problèmes scientifiques et des théories, y compris les fausses. »

En 1959, le philosophe Walter Kaufmann a fortement critiqué les passages de cet ouvrage concernant Hegel. Il écrit notamment que le livre de Popper « contient plus d’idées fausses au sujet de Hegel que n’importe quel autre ouvrage » et que les méthodes de Popper « sont malheureusement semblables à celles des « universitaires totalitaires ». Kaufmann accuse Popper d’ignorer « qui a influencé qui » en matière de philosophie, de trahir les principes scientifiques qu’il prétend pourtant défendre, et de ne pas bien connaître les textes de Hegel – s’étant basé sur « une petite anthologie pour étudiants ne contenant pas un seul texte complet »

Remarques de Peter-Anton von Arnim :

« Un des détracteurs les plus violents de Hegel, le philosophe Karl Popper, accuse celui-ci dans son livre "La société ouverte et ses ennemis" avec un calembour à bon marché d’être le porte-parole d’un "historicisme hystérique". Or, dans la préface à son livre "Das Elend des Historizismus" ("La pauvreté de l’historicisme") il dit :

"Je me suis efforcé de présenter l’historicisme comme une philosophie cohérente et différenciée. Ce faisant je n’ai pas hésité à construire une suite d’idées qui à ma connaissance n’ont jamais été prononcées par les historicistes eux-mêmes. J’espère avoir réussi ainsi à construire un point de vue qu’il vaut la peine d’attaquer."

Voilà un exposé qui ne saurait être plus clair de la méthode qu’il faut éviter à tout prix en philosophie, si l’on ne veut pas aboutir à des conclusions gratuites ou même à des jugements de mauvaise foi. C’est pourtant en effet cette méthode indigne d’un philosophe que Popper emploie précisément dans ses diatribes contre Hegel. C’est à dire qu’il n’attaque pas son adversaire à partir de ce qu’il a dit, il n’essaye pas à réfuter ses positions avec lesquelles il n’est pas d’accord, mais il le condamne pour ce que celui-ci n’a jamais dit, c’est-à-dire pour un point de vue qu’il a construit soi-même ! C’est en effet la méthode que le procureur général de Staline dans les procès infâmes dits de Moscou (1936-1939), Andrej Vychinsky, a employé quand il voulait ’prouver’ que les anciens camarades de Lénine et co-dirigeants de la révolution d’octobre en Russie, étaient tous des espions et des collaborateurs du nazisme. Pour donner plus de crédibilité à ces accusations, il les mettait sur un même banc d’accusation avec de vrais criminels dont on prétendait qu’ils étaient leurs complices. Ce procédé sournois était connu sous le nom d’amalgame. La conséquence dans leur cas était fatale, c’était l’exécution.

Muni d’une telle méthode, il n’est pas étonnant de voir Popper nous construire un Hegel qui coûte que coûte est condamné à figurer comme le maître-penseur du nazisme, et ceci de la façon suivante : On n’a qu’à remplacer dans les textes de Hegel (dit Popper en page 79 de l’édition allemande de sa "Société ouverte") la notion d’esprit ("Geist") par la notion du sang ("Blut", équivalent ici à la notion de "race"), et nous voilà, par un tour de passe-passe vertigineux, devant un Hegel qui de cette façon là est devenu l’idéologue achevé du nazisme. Qu’adviendrait à un docteur qui dans un hôpital allait appliquer une dose de sang là où il aurait dû employer de l’alcool ("esprit") ? Non seulement on allait le mettre à la porte, on lui faisait le procès pour incompétence totale ! Mais est-ce qu’en philosophie au contraire tout est donc permis ? Est-ce que les concepts n’ont pas une valeur intrinsèque, est-ce qu’on a le droit de les échanger à sa guise ? Et c’est Popper qui accuse Hegel de charlatanerie !

Popper allait suivre le même type de cheminement du positivisme logique dans « Conjectures et réfutations », parlant de « revenir à notre véritable problème, celui de la logique de la Science. » Et il va se pencher particulièrement sur sa question fétiche : quand est-ce que l’on peut attribuer à une théorie le statut de science ? Bien entendu, c’est un processus de logique formelle par lequel il entend y répondre : la falsifiabilité. La démarche intellectuelle permettant d’y parvenir peut être très variée. Contrairement à Popper, on peut penser que de nombreuses sortes de démarches peuvent mener à faire progresser la connaissance scientifique. Le critère de Popper n’est même pas un moyen de savoir ce qu’il faut admettre ou ne pas admettre en sciences. Le « véritable problème » de la science n’est-il pas de chercher la logique … de la nature et non la logique de la pensée humaine pour y parvenir ?

Voyons donc quels sont les résultats produits par sa fameuse épistémologie par rapport aux africains. Dans une interview avec l’hebdomadaire allemand ’Der Spiegel’ (No 13 de 1992) on peut trouver les propos suivants :

Spiegel : Mais vous n’allez quand’même pas dénier que dans une grande partie du Tiers Monde il y a le paupérisme ?

Popper : Non. Mais il faut attribuer cela avant tout à la bêtise politique des dirigeants dans les états de famine différents. Nous avons libéré ces états trop vite et de façon trop primitive. Ce ne sont pas encore des états fondés sur le droit. La même chose allait se produire si on abandonnait un jardin d’enfants à lui-même.

Parmi les critiques les plus véhéments de la possibilité d’une science de la société capable de faire des prédictions d’avenir significatives se trouvait le philosophe austro-anglais Karl Popper. Il rejetait ce qu’il appelait l’« historicisme », ce par quoi il entendait « une approche des sciences sociales qui suppose que la prédiction historique est leur principal objectif et qui suppose que ce but peut être atteint en découvrant les "rythmes" ou les "modèles", les "lois" ou les "tendances" qui sous-tendent l’évolution de l’histoire. » Popper écrivit qu’il était « convaincu que de telles doctrines ou méthodes historicistes sont au fond responsables de l’état insatisfaisant de la théorie des sciences sociales... » [1] Popper affirmait avoir démontré que la prédiction historique était impossible, une conclusion qu’il basait sur l’interrelation entre les axiomes suivants : « Le cours de l’histoire humaine est fortement influencé par la croissance de la connaissance humaine. « Nous ne pouvons prédire, par des méthodes rationnelles ou scientifiques, la croissance future de nos connaissances scientifiques. « Nous ne pouvons de ce fait, prédire le cours futur de l’histoire humaine. Cela signifie que nous devons rejeter la possibilité d’une histoire théorique ; c’est-à-dire d’une science sociale historique qui correspondrait à la physique théorique. Il ne peut pas y avoir de théorie scientifique du développement historique qui serve de base à la prédiction historique. « Le but fondamental des méthodes historicistes est de ce fait une erreur de conception et l’historicisme s’effondre » [2] La critique de Popper est idéaliste de part en part : la base du développement historique, argumente-t-il, est la pensée et la connaissance ; et puisque nous ne pouvons pas savoir aujourd’hui ce que nous saurons dans une semaine, un mois, un an ou même davantage, la prédiction historique est impossible. La conception idéaliste de l’histoire de Popper échoue à prendre en compte la question des origines historiques de la pensée et de la connaissance. La tentative de Popper d’invoquer les limites de la connaissance comme une barrière absolue pour une histoire scientifique échoue dans la mesure où l’on peut montrer que la croissance de la connaissance humaine est elle-même un produit du développement historique et qu’elle est soumise à ses lois. Le fondement de l’histoire humaine se trouve non pas dans l’accroissement de la connaissance, mais dans le développement du travail — l’essentielle et première catégorie ontologique de l’être social. J’entends cela dans le sens indiqué par Engels — que l’apparition de l’espèce humaine, la croissance du cerveau humain, et le développement de formes de conscience spécifiquement humaines sont le résultat de l’évolution du travail. L’établissement de la primauté ontologique du travail a servi dans l’œuvre de Marx de fondation à la conception matérialiste de l’histoire, qui fournit une explication du processus de transformation sociale qui n’est pas dépendant de la conscience — sans, bien sûr, en être jamais absolument indépendant. On peut montrer que son identification de l’interaction des rapports de production (dans lesquels les hommes entrent indépendamment de leur conscience) et des forces de production matérielles conserve sa validité sur une durée significative de temps historique pendant lequel, on peut le présumer sans risque, la connaissance humaine s’est développée. Ce qui fournit l’impulsion essentielle du changement historique, ce n’est pas l’ampleur ni le niveau de la connaissance en elle-même, mais les interactions dialectiques des forces productives et des rapports sociaux de production, qui constituent, dans leur unité et leur conflictualité, les fondations économiques de la société. Pour revenir à Popper, ce qu’il veut dire, quand il déclare que la prédiction historique est impossible parce que nous ne savons pas ce que nous saurons demain, n’est pas clair. Une interprétation de cet axiome est que l’acquisition de quelque forme ou type de connaissance nouveau pourrait modifier la condition humaine de façon si radicale qu’elle pourrait placer l’humanité sur une trajectoire nouvelle et jamais imaginée jusque-là de développement social, invalidant par là toutes les prédictions. Mais qu’est-ce que cela pourrait être ? Imaginons quelque chose de vraiment exceptionnel, la découverte soudaine d’une technologie qui multiplierait du jour au lendemain la productivité de l’humanité par 1000. Pourtant, même dans un cas aussi extraordinaire, l’ossature théorique du marxisme ne serait pas réduite à néant. Cette croissance jusque-là inimaginable du pouvoir des forces productives aurait un impact énorme sur les rapports de propriété existants. De plus, comme toujours sous le capitalisme, l’usage et l’impact des avancées de la connaissance et de la technique seraient déterminés par les besoins et les intérêts du marché capitaliste. Envisageons une autre signification possible de l’axiome de Popper : une connaissance nouvelle viendrait invalider le matérialisme historique en tant que théorie du développement socio-économique de l’homme. Si nous admettons la possibilité que le développement à venir de la connaissance vienne démontrer le caractère inadéquat du matérialisme historique, cela impliquerait qu’il a été remplacé par une théorie qui rendrait possible une compréhension plus profonde de la nature du développement historique. Si cette nouvelle théorie venait démontrer que l’accent mis par Marx sur les fondations socio-économique était inadéquat ou incorrect, elle ferait cela en mettant à jour une autre impulsion, préalablement non découverte, du développement historique. En d’autres mots, l’expansion de la connaissance ne rendrait pas la prédiction historique impossible, elle rendrait bien plutôt possible des prédictions de nature plus profonde, plus exhaustive et plus précise. Il est bien plus facile de retourner contre Popper lui-même la croissance de la connaissance, dont il fait la pierre d’angle de son procès contre Marx Au cours de son argumentation, Popper est obligé de reconnaître que « l’historicisme », c’est-à-dire le marxisme, établit bien qu’il existe « des directions ou tendances » dans le changement social dont « l’existence peut difficilement être contestée... » Mais, insiste-t-il « les tendances ne sont pas des lois. » Une loi est intemporelle, universellement valable pour toutes époques et conditions. Une direction ou une tendance, d’un autre côté, bien qu’elle puisse avoir persisté « pendant des centaines ou des milliers d’années peut changer en une décennie, ou même plus rapidement que cela... Il est important de faire remarquer que lois et tendances sont des choses radicalement différentes. » [3] Sur la base d’un tel raisonnement il serait possible à Popper d’argumenter que l’unité et le conflit entre les forces productives et les relations sociales, bien qu’ils persistent depuis des milliers d’années dans l’histoire humaine ne sont qu’une tendance. La même chose pourrait être dite de la lutte des classes en général. Que la lutte des classes ait joué un rôle clé dans l’histoire depuis cinq mille ans est bien possible, mais cela pourrait ne plus être vrai à l’avenir et par conséquent la lutte des classes est seulement une tendance. Le postulat d’une distinction absolue entre loi et tendance est un exercice de logique métaphysique, qui viole la nature d’une réalité sociale complexe. La vaste hétérogénéité du phénomène social, dans lequel des millions d’individus poursuivent consciemment ce qu’ils perçoivent, de façon correcte ou incorrecte, comme étant leurs intérêts, produit une situation dans laquelle les lois « peuvent seulement s’accomplir elles-mêmes dans le monde réel en tant que tendances et en tant que nécessités seulement dans l’enchevêtrement de force en opposition, seulement dans une médiation se faisant par l’intermédiaire d’accidents sans fin. » [4] La base ultime du rejet du marxisme par Popper (qui, avec toutes sortes de variations mineures, est largement partagé) est la conception qu’il y a tout simplement trop de facteurs, trop d’interactions, trop de variables imprévues dans la conduite humaine. Comment une vision déterministe de la société humaine peut-elle être réconciliée avec le fait social indéniable que des évènements insensés, qui semblent provenir de nulle part, se produisent ? Il y a juste trop de Texas Book Depositories et de Dealey Plazas (respectivement l’immeuble d’où furent tirés les coups de feu lors de l’assassinat de J.F. Kennedy, le 22 novembre 1963 et l’endroit où se trouvait alors la voiture du président américain, N.D.T) dans le monde pour nous autoriser à faire des prédictions avec le degré de certitude exigé par la science véritable. C’est pourquoi, pour parler comme feu Sir Popper « Les sciences sociales ne semblent pas avoir jusqu’à présent trouvé leur Galilée. »[5] En laissant de côté pour une autre fois les problèmes complexes des relations entre hasard et nécessité, il faut dire que l’histoire partage avec beaucoup d’autres sciences l’impossibilité de faire des prédictions absolues à propos des évènements futurs. La météorologie est une science, mais les météorologues ne peuvent garantir la justesse de leur prévision pour le lendemain sans même parler de la semaine suivante. Bien qu’il soit probable que leurs capacités de prévision continueront à s’améliorer, il est peu probable que les météorologues atteignent une prédictibilité absolue. Néanmoins, même s’ils ne peuvent pas prédire si le barbecue que nous avons prévu de faire dans notre jardin la semaine prochaine aura lieu, comme souhaité, sous des cieux sans nuages, leur capacité à analyser des modèles météorologiques et de prévoir des tendances climatiques joue un rôle déterminant et indispensable dans d’innombrables aspects de la vie socio-économique. La prédictibilité rencontre tout aussi bien des limites dans les sciences biologiques, l’astronomie et la géologie. Comme l’explique le physicien prix Nobel Steven Weinberg : « Même un système très simple peut présenter un phénomène connu sous la dénomination de chaos et qui fait échouer nos efforts pour prédire l’avenir de ce système. La caractéristique d’un système chaotique est qu’à partir de conditions initiales similaires, il peut aboutir, après un certain temps, à des résultats entièrement différents. La possibilité du chaos dans des systèmes simples est en fait connue depuis le début du siècle ; le mathématicien et physicien Henri Poincaré a montré à cette époque que le chaos peut se développer même dans un système aussi simple qu’un système solaire avec seulement deux planètes. On a compris pendant des années les espaces sombres entre les anneaux de Saturne comme se produisant précisément aux endroits de l’anneau d’où toute particule en orbite serait éjectée par son mouvement chaotique. Ce qui est nouveau et excitant à propos de l’étude du chaos, ce n’est pas que le chaos existe, mais que certaines formes de chaos montrent des propriétés quasi universelles qui peuvent être analysées mathématiquement. « L’existence du chaos ne signifie pas que le comportement d’un système comme les anneaux de Saturne ne soit pas, de quelque façon, complètement déterminé par les lois du mouvement et de la gravitation et par ses conditions initiales, mais signifie seulement que, de façon pratique, nous ne pouvons pas calculer comment certaines choses (comme l’orbite des particules dans les espaces sombres entre les anneaux de Saturne) évoluent. Pour être un peu plus précis : la présence du chaos dans un système signifie que pour n’importe quelle précision donnée avec laquelle nous décrivons les conditions initiales, il arrivera finalement un moment où nous perdrons la capacité de prédire comment le système se comportera... En d’autres mots, la découverte du chaos n’abolit pas le déterminisme de la physique pré-quantique, mais il nous force à être un peu plus prudent lorsque nous disons ce que nous entendons par ce déterminisme. La mécanique quantique n’est pas déterministe dans le même sens que la mécanique de Newton ; le principe d’incertitude de Heisenberg nous avertit de ce que nous ne pouvons pas mesurer précisément en même temps la position et la vélocité d’une particule, et, même si nous effectuons toutes les mesures qui sont possibles à un moment donné, nous ne pouvons émettre que des probabilités pour ce qui est des résultats d’expériences à tout autre moment futur. Néanmoins, nous verrons que même dans la physique quantique, il y a toujours un sens dans lequel le comportement de n’importe quel système physique est entièrement déterminé par les conditions initiales et les lois de la nature. » [6] Le caractère scientifique du marxisme ne dépend pas de sa capacité à prédire les manchettes sur la première page du New York Times de demain. Ceux qui recherchent ce type de prédiction devraient consulter un astrologue. Le marxisme, en tant que méthode d’analyse et conception matérialiste du monde, a bien plutôt mis à jour les lois qui gouvernent les processus sociaux-économiques et politiques. La connaissance de ces lois dévoile des directions et des tendances sur la base desquelles peuvent être fondées des « prédictions » historiques solides et qui donnent la possibilité d’intervenir consciemment, de façon à pouvoir atteindre un résultat favorable à la classe ouvrière. L’attaque de Popper sur la légitimité du marxisme et son rejet de la possibilité d’une prédiction historique manque dans ce sens le test le plus crucial de tous : celui de l’expérience historique concrète. Le développement du matérialisme historique a représenté un bond majeur dans la compréhension de la société humaine, une avancée de la théorie sociale scientifique qui donnait à la pratique sociale humaine, en tout premier lieu dans la sphère politique, un degré de prise de conscience historique de soi sans précédent. A un degré qui ne pouvait pas être atteint auparavant, la révélation des lois du développement socio-économique a permis à l’homme de situer sa propre pratique dans un processus objectif de causalité historique. La prophétie a été remplacée par la science de la perspective politique.

Notes [1] Traduit de l’anglais : “Historicism,” in Popper, Selections, ed. David Miller (Princeton : Princeton University Press, 1985), p. 290. [2] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism (London and New York : Routledge, 2002), pp. xi-xii. [3] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism, p. 106. [4] Traduit de l’anglais : Georg Lukács, The Ontology of Social Being, Volume 2 : Marx (London : Merlin Press, 1978), p. 103. [5] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism, p. 1. [6] Traduit de l’anglais : Dreams of a Final Theory : The Scientist’s Search for the Ultimate Laws of Nature (New York : Vintage, 1994), pp. 36-37.

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