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Que disait Eldridge Cleaver ?

samedi 21 avril 2018, par Robert Paris

L’intégralité du dernier discours d’Eldridge Cleaver, un dirigeant des « Musulmans noirs » puis des « Panthères noires », dirigeant aussi des émeutes noires d’Oakland (février 1968) :

San Franciso, le 22 novembre 1968

« Bonsoir tout le monde. Ça se bouscule pas, les mots, ce soir. Je ne sais pas si c’est un bonjour ou un au revoir. J’ai parlé à mon agent de mise en liberté conditionnelle aujourd’hui et il m’a dit que le vendredi 27, il fallait que je lui téléphone vers huit heures et demie afin qu’il me fixe un rendez-vous pour me conduire à Saint Quentin. Ils veulent obtenir une audience pour que ma liberté soit révoquée et je suppose qu’ils croient avoir le droit de le faire. En tout cas, ils agissent comme s’ils l’avaient. Je les connais bien et je sais que lorsqu’ils vous tiennent dans leurs griffes, ils font ce qu’ils veulent, qu’ils en aient le droit ou non.

La plupart des gens ne connaissent rien du tout au système des prisons. Je soupçonne qu’ils commettent la même erreur lorsqu’ils considèrent cette administration de la même manière que les flics : ils pensent qu’il s’agit en quelque sorte, dans les deux cas, des gardiens de la loi, qui sont là pour protéger la société, que tout ce qu’ils disent est la vérité, que tout ce qu’ils entreprennent est bien ; Mais moi, je suis au courant. Pas tellement à cause de ma propre expérience, mais parce que j’ai pu observer d’autre cas dans les diverses prisons de Californie. Il y a tout un tas de gens derrière ces murs et qui ne devraient pas y être. Et tous ceux qui sont derrière ces murs se trouvent soumis à des régimes non autorisés et sans rapport avec les raisons pour lesquelles on les a enfermés.

En Californie, la réhabilitation est pire qu’une mauvaise plaisanterie. Je ne sais même pas ce qu’il faut entendre par là, « réhabilitation ». Cela suppose qu’un jour on a été « habilité » et que, d’une certaine façon, on a quitté la bonne voie, on a été mis dans ce garage ou dans cet atelier de réparations afin que l’on s’occupe de vous et qu’ensuite on vous relâche. Réhabilité et mis sur la bonne voie. Bon, je suppose que la « bonne voie » doit être cette scène-ci : le « monde libre ». Les condamnés nous appellent, nous autres du dehors, ceux du « monde libre ». Après avoir été derrière ces murs pour un moment, je suppose que celui-ci commence à ressembler à l’Eden. Les détenus ne peuvent pas percevoir toutes les petites luttes qui se déroulent au-dehors. Alioto, maire de San Francisco, ne ressemble pas tellement à Al Capone, vu de si loin. C’est vrai. Al Capone, Alioto – le grand Al. Allez hop, Oto. Vous connaissez. Les gens brûlent, les gens brûlent derrière ces murs, du désir de regagner le monde libre. De retourner dans la société. D’être libres et de ne pas être renvoyés au pénitencier.

Or, lorsque je suis rentré au pénitencier, j’ai pris une décision. Je jetai un long et dur regard sur moi-même et le dis, bon, tu as poursuivi ce chemin un peu trop longtemps, tu t’en es fatigué. Il est certain que ce que tu fabriquais avant d’arriver ici n’était pas ce qu’il fallait. Tant que tu seras ici, il va falloir que tu t’occupes de toi, et à fond, afin qu’une fois dehors, tu puisses y rester. En effet, une chose était parfaitement claire pour moi : c’était la dernière fois, je ne pourrai plus avoir affaire aux prisons. J’imagine que j’acquis alors comme une conscience sociale. Je décidai de sortir de là, de m’atteler aux problèmes sociaux, de m’engager dans le Mouvement et d’y contribuer par tous les moyens à ma portée. Quand je pris cette décision, je crus que les autorités de la mise en liberté conditionnelle seraient au comble de la joie, car c’était exactement à quoi elles m’incitaient. Elles me traitaient sans cesse d’égoïste : elles me demandaient pourquoi je ne me décidais pas à m’occuper des autres, pourquoi je me limitais à mon propre horizon.

Par conséquent, c’est ce que je fis, vous le savez. Et je veux dire ceci : j’ai eu plus d’ennuis avec les agents de la mise en liberté conditionnelle et avec le « Department of Corrections », parce que j’étais tout simplement engagé dans le Mouvement, que je n’en ai eu lorsque je commettais des cambriolages, des vols et autres fautes pour lesquelles je n’ai pas été pris. Voilà la vérité. Si j’étais sur la sellette pour vol, bon, il y aurait quelques personnes que cela énerverait. C’était un problème qui avait l’air d’être localisé et ne semblait pas affecter le système des prisons dans sa totalité ou tout le conseil de la mise en liberté sur parole. Vous savez, ils ne semblaient pas avoir beaucoup de temps pour débattre de l’affaire. Dans leurs réunions, votre cas est très, très vite expédié. C’est comme s’il n’était même pas pris en considération. Mais je sais que maintenant mon dossier est en permanence sur leurs bureaux et que mon agent a peu de choses à faire, sauf de ne pas me perdre de vue. Il veut savoir où je vais, combien je gagne par mois, où j’habite, à quel moment je vais quitter la ville ; il veut que je lui téléphone à mon retour et lui demande la permission de faire ceci ou cela.

Attaquer verbalement les cochons du pouvoir présente davantage de danger que pénétrer dans la Bank of America avec un fusil et l’attaquer carrément. Les banquiers ont horreur du vol à main armée, mais ce qui les rend furieux, c’est celui qui se dresse pour mettre directement en question leur système raciste. Je ne sais pas s’il y a des banquiers dans la salle ce soir ; en tout cas, j’espère qu’il y en a. J’aimerais qu’il y en ait au moins un, ou un ami, ou quelqu’un qui lui fera la commission. Et je souhaiterais tout spécialement qu’il y en ait un de la Bank of America. Aujourd’hui, j’ai entendu aux informations que le frère Cesar Chavez (leader syndicaliste des ouvriers agricoles de Californie) avait déclaré la guerre à la Bank of America. La Bank of America, c’est celle d’Alioto. Ma femme m’a appris ce soir que la Bank of America lui avait passé un coup de fil pour lui dire qu’elle allait nous reprendre notre voiture car nous étions en retard de trois mois dans les paiements. C’est faux, mais j’aurais préféré n’avoir pas déboursé un seul sou pour la payer et aller voir cette clique pour leur dire : « Haut les mains, nique-ta-mère ! Je prends ça. » Voilà ce que j’en pense. Voilà ce que j’en pense maintenant. Je ne veux plus de ce système de crédit – regardez la marchandise maintenant, emportez-la chez vous, payez plus tard… mais assurez-vous que vous paierez.

Si je n’ai pas fait sauter ses coffres-forts, si je ne suis pas entré dans la Bank of America ou dans tout autre établissement pour reprendre le butin qu’ils renferment, ce fut seulement parce que je me figurais que j’aurais besoin d’un climat favorable pour toutes les autres choses que je désirais faire. Je ne sais donc pas ce qu’ils attendent de moi, vous comprenez ? Je n’ai commis aucun crime. Je ne crois pas que la réhabilitation soit nécessaire. Je n’éprouve pas le besoin de retourner au pénitencier de « Sale Rouge » : avec Warden Nelson (celui de Saint Quentin). Les gardiens de prison l’appellent le « Grand Rouge », mais les condamnés le nomment le « Sale Rouge ». Le voilà assis de l’autre côté de la baie à m’attendre, parce qu’il y a un petit malentendu entre nous. Il ne m’aime pas. Mon agent de mise en liberté ne m’aime pas. Il dit aux journalistes : « Ouais, je crois que c’est vraiment un chic type. Je crois qu’il s’est bien réhabilité. Si ce n’était cette inculpation bien particulière prononcée contre lui, je serais tout prêt à continuer de m’occuper de lui. » Cependant, si vous allez au service de la mise en liberté conditionnelle et leur demandez de consulter mon dossier, vous ne trouverez qu’une seule charge retenue contre moi, en dehors de celles dont j’ai été l’objet au comté d’Alameda et qui doivent encore être prononcées. Je n’ai pas été traduit en justice pour ces charges-là. J’ai plaidé « non-coupable ». La seule accusation légitime à leur disposition est : « N’a pas collaboré avec son agent. »

La première fois, je ne compris pas ce que cela voulait dire et je fis le maximum afin de collaborer avec cette pourriture. Donc je lui demandai :

- Qu’est-ce que cela veut dire au juste ? Quel est le fond de tout cela ,

Il dit, tenez-vous bien :

- Vous souvenez-vous lorsque vous êtes allé à New York pour enregistrer le show de David Susskind ?

Je répondis :

- Oui, je m’en souviens.

- Vous souvenez-vous que je vous avais demandé de téléphoner pour me faire savoir que vous étiez de retour ?

- Oui, oui, et c’est ce que je fis, n’est-ce pas ?

- Non, vous ne l’avez pas fait. Cela enfreint le règlement. Et c’est la seule affaire litigieuse – et encore ! – qu’ils ont dans mon dossier. Toutes les autres choses qui me valent leur haine, ils ne peuvent pas les inscrire dans les dossiers car cela est contraire à la loi. C’est contraire à la Constitution ; le mettre par écrit et l’ajouter à mon dossier les condamneraient à la honte. Ils ont sans doute un deuxième dossier qu’ils se repassent à la dérobée. Mais ils ne peuvent pas venir vous raconter un seul de mes actes pouvant à la rigueur justifier mon renvoi au pénitencier ;

Il me suffit de dire que je n’ai rien laissé dans ce pénitencier sinon mon esprit et mon âme pour moitié, et que cela est mort là-bas. Je n’en ai que faire. Cela leur appartient. Ils peuvent le prendre. C’est ma dette envers eux. C’est ma dette envers la société et je ne leur dois plus une foutue chose ! Ils ne méritent rien. Dorénavant, tout ce qui leur tombera sous la main, ils devront le prendre ! Je crois que notre heure est arrivée. Au point où nous en sommes, il suffit de tirer un trait, car le pouvoir de ce pays a été entièrement démasqué. Le droit n’est pas de leur côté. Nous savons que c’est pour des raisons politiques qu’ils s’attaquent aux gens.

Il y a une expression que j’aime bien, celle qui nous dit qu’il existe un moment où finit la prudence et où commence la lâcheté. Tout le monde a peur des cochons, du pouvoir. Le peuple a raison de s’en inquiéter car ils possèdent ces forces nazies à qui ils donnent des ordres. Elles arrivent avec leurs gourdins et leurs fusils et elles vous extermineront si c’est nécessaire pour satisfaire la volonté de leurs patrons.

Je me demande comment faire pour attendre jusqu’à ce que les gens se décident à faire ce qu’ils disent. Vraiment, je ne sais pas comment faire. Car tout ce que je vois, c’est une situation fort critique, une situation chaotique marquée par la douleur, la souffrance et la mort, et je ne vois pas comment justifier que l’on remette à demain ce que l’on pourrait dire ce soir. Il n’y a aucune raison d’attendre que d’autres personnes soient prêtes, même si je dois agir seul. Je pense à mon attitude à l’égard de ces criminels – y compris mon agent de mise en liberté sur parole – qui contrôlent le système des prisons et le conseil de la liberté conditionnelle. Je ne peux pas me réconcilier avec eux, car je les ai vus trop longtemps faire avaler de la merde aux gens. Je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans la manière dont ils traitent les gens. Je savais que même en faisant un effort d’imagination, cela ne pouvait pas être bien. Il m’a fallu pas mal de temps pour mettre le doigt dessus, mais ma satisfaction n’en a pas été moindre. Et l’étant aperçu qu’ils étaient le contraire de ce qu’ils auraient dû être, cela me mit très en colère. Je ne veux pas qu’ils tirent leur épingle du jeu. Je veux qu’on les mette au pénitencier. C’est là qu’ils doivent être parce qu’ils ont commis trop de crimes contre les droits de l’homme. C’est au pénitencier qu’ils doivent aller !

Lorsque vous considérez les pénitenciers pour adultes, cherchant à trouver le début du processus, c’est la fin que vous apercevez. Mais si vous voulez vraiment comprendre ce que recèle el système des prisons, vous devez commencer par les maisons de redressement. C’est de là que vous devez partir. C’est là que – pour certaine inculpation – se situe le départ de ma carrière, vers l’âge de douze ans. Je ne me souviens plus laquelle – vandalisme ? Je crois que j’avais chapardé une bicyclette, peut-être deux ou trois. Il se peut que je faisais commerce de bicyclettes. Ils m’envoyèrent à la maison de redressement et il me fallut environ six mois pour en sortir. Là-bas je fis la connaissance de beaucoup de gens. Je connus beaucoup de vrais, gentils, excellent types, qui étaient très actifs, des gens tout à fait sains et qui avaient volé des bicyclettes et autres choses semblables. Puis je gravis un échelon, en passant de la maison de redressement à la maison de correction de Whittier pour jeunes gens. J’en sortis avec diplômes et honneurs et allai dans un autre établissement un peu supérieur, l’école industrielle de Preston. J’en fus diplômé et, d’un bond, ils me firent passer dans la grande conjuration, dans le système pénitencier des adultes.

Je remarquai qu’à chacun de mes retours en prison je retrouvais les types qui étaient avec moi ou un peu avant ma sortie. Ils semblaient être là en permanence. En Californie, le système des prisons vous transporte de la maison de redressement à la colonie pénitentiaire pour vieux de San Luis Obispo en attendant que vous mouriez là. Alors, on vous enterre si personne au-dehors ne réclame votre corps, ce qui est le cas de la plupart des forçats. J’étudiais ces arrivages, ces générations. J’avais l’occasion d’observer les générations qui suivaient la mienne et je parlai avec de plus jeunes que moi. Je leur demandais s’ils avaient déjà fait de la prison. Vous trouviez des classes sortantes qui venaient de la maison de redressement et continuaient leur chemin. Il me vint à l’idée que la société commettait une erreur et une erreur qu’aucun effort d’imagination ne peut justifier. Même en faisant cet effort d’imagination, on ne peut pas condamner les enfants de la maison de redressement car ils sont innocents et mis en accusation par un monde sur lequel ils n’ont aucune prise.

Regardez un peu les prisons pour adultes, vous ne leur trouverez ni queue ni tête. Au moment où ces hommes y arrivent, c’est pour meurtre, viol, cambriolage et autres crimes importants. Mais jetez un regard sur leur passé : vous y trouverez la maison de redressement. Vous devez vous poser la question, pourquoi n’existe-t-il pas dans ce pays un programme susceptible d’intéresser les jeunes ? Cela les engagerait activement, en ferait des personnes saines menant une vie saine. Avant que quelqu’un ne réponde à cette question, la seule attitude que je puisse avoir à l’égard du système des prisons, sans excepter la maison de redressement, c’est : abattez ces murs et libérez tout le monde. Voilà de quoi il s’agit. Comment faire pour abattre ces murs et libérer ceux qui sont derrière ?

Les gens interrogent le programme du parti des Panthères noires sur le point qui exige la liberté de tous les Noirs maintenus dans les prisons fédérales, municipales, d’Etat et de comté. Et ils trouvent qu’il est difficile d’accepter ce point-là. Ils peuvent comprendre que l’on veuille expulser la police de la communauté, mais ils disent : « Ceux qui sont en prison ont commis des crimes. Ils ont été condamnés pour crime. Comment osez-vous les faire sortir ? Si vous les libérez, leur intenteriez-vous un procès dans la communauté noire et les renverriez-vous en prison ? » Je ne sais pas ce qu’il faut entendre par de tels propos. La réponse est non. NON ! Faites-les sortir et laissez-les tranquilles. Libérez-les car ils sont à notre hauteur à nous tous, ici, dans le « monde libre ». Dirigez-les vers le parti des Panthères noires. Donnez-les nous. Nous réparerons pour eux les promesses jamais tenues de la statue de la Liberté. Nous tenons à leur disposition un programme qui les occupera, et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et je ne pense pas à ces huit costauds à bord d’un camion bien visible dévalisant un minable poste d’essence pour la somme de soixante-quinze dollars. (allusion à l’arrestation de huit Panthères noires arrêtées sous l’accusation de cambriolage d’un poste d’essence à San Francisco) Lorsque je me mets à machiner un vol, je choisis comme objectif la Bank of America ou la Chase Manhattan Bank ou Brinks.

J’ai travaillé à la biographie de Huey P. Newton avec Bobby Seale. Bob Scheer et moi-même, nous emmenâmes Bobby Seale à Carmel-by-the-Sea. Mais nous nous sommes éloignés de la mer. Nous nous sommes installés dans une petite cabane, nous nous sommes procuré une bouteille de Scotch, quelques verres d’eau pour après, un magnétoscope et une bonne provision de bandes vierges. Nous avons dit : « Bobby, prends le Scotch et parle-nous du frère Huey P. Newton. » Et Bobby s’est mis à parler de Huey. Je fus tout simplement scié quand il dit qu’avant d’organiser le parti des Panthères noires, tous deux avaient projeté le gigantesque cambriolage d’une banque. Ils y avaient pensé car ils se rendaient compte qu’ils avaient besoin d’argent pour le Mouvement. Ils tentèrent donc de fabriquer une clef pour ouvrir le coffre-fort. Mais tout en y réfléchissant, ils en mesurèrent aussi les implications, Bobby raconte qu’un jour, alors qu’ils débattaient l’affaire, huey se leva d’un bond et dit : « Au diable la banque. C’est de politique que nous parlons. Au fond, c’est surtout de la libération de notre peuple que nous parlons. Au fond, c’est surtout de la libération de notre peuple que nous parlons. Bon, au diable cette misérable banque. Organisons les frères et mettons-nous au point. Armons-les pour la défense de la communauté noire. Ce sera comme marcher sur la Maison Blanche et dire : « Haut les mains, nique ta mère, Nous voulons ce qui nous appartient. »

Il y a donc un rapport essentiel et fort intéressant entre l’insurrection et des actions menées seul, une guerre civile personnelle, individuelle. Nous disons qu’il y a guerre civile lorsqu’une société se scinde en deux partis opposés. Faut-il que cela soit une définition ? Cinq mille personnes peuvent-elles déclencher une guerre civile ? Ou quatre mille ou trois mille, deux mille, mille ? Ou la moitié d’un millier ? Ou la moitié de cette moitié ? Ou une seule personne ? Une seule personne peut-elle s’engager dans une guerre civile ? Je ne suis pas avocat. Et certainement pas un juge, mais je dirais qu’une personne, agissant seule, pourrait s’engager en fait dans une guerre civile contre le système oppresseur. Voilà ce que je pense de ces types du pénitencier. Peu m’importe pourquoi ils y sont – vol, cambriolage, viol, meurtre, enlèvement, que sais-je ? De toute façon, ils ont réagi à une certaine situation, à un certain milieu. N’importe quel livre de sociologie vous apprendra que si on soumet des gens à environnement hostile on peut prédire qu’ils se révolteront. Ceci donne lieu à une contradiction. Quand on a un groupe social organisé de telle sorte que les gens sont poussés à se révolter contre lui en grand nombre, comment peut-on leur dire après coup qu’ils sont débiteurs de la société ? Je dis que la société a une dette envers eux. Et elle n’a pas l’air de vouloir payer.

En ce moment même, un jeune frère appelé Gregory Harrison, se trouve à la maison de redressement du comté d’Alameda. Il est âgé d’environ quatorze ou quinze ans et il est le leader de l’Union des étudiants noirs de l’Oakland Tech High School. Ils l’ont envoyé là-bas, accusé d’insurrection. Ils l’ont accusé d’insurrection parce que l’Union des étudiants noirs de ce campus exige que l’histoire des Noirs soit ajoutée au programme. Ils veulent que sur leur campus règne une nouvelle atmosphère – pas dans le but d’apprendre aux Noirs comment être noirs, mais dans celui de supprimer certaines contraintes, afin qu’ils puissent tout simplement être eux-mêmes et qu’ainsi, leur négritude s’épanouisse sans plus attendre. De même, vous n’avez pas à apprendre à la rose à être rouge ni à l’arbre à faire pousser ses feuilles. Vous les laissez en paix sans verser des sels sur leurs racines, et cela donnera une rose ou un arbre.

Ce système de cochons et de criminels. Ce système qui est l’ennemi du peuple. Ce système au sein duquel nous vivons et agissons chaque jour. Ce système dans et sous lequel nous sommes en ce moment même. Notre système ? Tous vos systèmes quels qu’ils soient. S’il se trouve que vous venez d’un autre pays, c’est toujours votre système, car le système qui règne dans votre pays en fait partie. Ce système est mal. Il est criminel. Il est meurtrier. Et il domine. Il est au pouvoir. Il est arrogant. Il est fou. Et il considère que le peuple lui appartient. A tel point que les flics, qui sont des serviteurs publics, croient avoir le droit de pénétrer sur un campus universitaire ou de lycée et de distribuer des coups de matraque sur la tête des gens. Ils frappent les gens avec des gourdins et leur tirent même dessus s’il le faut pour faire respecter la volonté des Ronald Reagan, des Jesse Unruh et des Mussolini Alioto.

Avez-vous jamais vu Alioto à la télévision ? A le voir, pouvez-vous jurer qu’il ne vous fait pas peur ou qu’il ne ressemble pas à Al Capone ? Alioto me fait penser à des condamnés que j’ai connus à la prison de Folsom. Et cela n’est pas un paradoxe. Lorsque je défends les condamnés, je ne veux pas dire que chacun d’eux sortira pour rejoindre le parti « Paix et Liberté ». Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Pourtant je réclame même la liberté de ceux qui sont si peu adaptés à la société qu’ils haïssent tout le monde. Tels ces types qui ont fait tatouer sur leur poitrine : « Né pour haïr », « Né pour perdre ». J’en connais un qui a fait tatouer sur son front : « Né pour tuer ». Celui-là aussi a besoin qu’on le relâche. Car même si Lyndon B. Johnson ne porte aucun tatouage sur le front, il a les mains ruisselantes de sang. L.B.J. a tué plus de gens que quiconque dans quelque prison que ce soit des Etats-Unis d’Amérique depuis leur origine et jusqu’à leur fin. Il a assassiné. Et des gens tels les administrateurs des prisons, les policiers, les maires, les préfets de police y souscrivent. Ils appellent même à l’escalade, ce qui veut dire : tuez davantage de gens. Je n’en veux pas. Et vous qui êtes ici ce soir, puisque je vois tant de visages connus, je pourrais dire que je sais que vous ne le voulez pas non plus. Il n’est qu’un seul moyen pour s’en débarrasser. C’est en nous dressant et en traçant énergiquement une frontière, une frontière nette et ferme, en nous plaçant du côté qui est le nôtre et en le défendant par tous les moyens y compris en mettant nos vies en jeu. Non pas en sacrifice, mais en prenant des cochons avec nous. En prenant des cochons avec nous !

Je ne peux pas me faire à l’idée de devoir passer les quatre années à venir au pénitencier avec des fous détenant un pouvoir suprême. Avec Ronald Reagan à la tête du Department of Corrections comme de tout autre organisme d’Etat. Avec « Sale Rouge » comme gardien. S’ils nommaient le docteur Shapiro (un psychiatre de San Francisco, longtemps défenseur des Panthères noires), s’ils le nommaient gardien de San Quentin, j’irais tout de suite.

Mais tant que des monstres sadiques, des hommes méprisables et cruels contrôleront cet appareil, je dis que mon intérêt se porte ailleurs. Mon cœur est au-dehors avec les gens qui essaient d’améliorer le monde dans lequel nous vivons.

Vous êtes encore plus fous que vous ne croyez si vous approuvez toutes ces condamnations abstraites et ridicules, toutes ces manœuvres manifestement politiques et si vous pensez que je vais y croire. Dites toutes les foutaises que vous voudrez, donnez tous les ordres que vous voudrez. Dans le comté d’Alameda, on m’a accusé de crime et j’ai hâte de comparaitre devant le tribunal, car nous pourrons nous en occuper. Nous dirons la vérité et les cochons devront mentir, et cela est dur pour eux, surtout lorsque nous avons pour nous des spécialistes comme l’honorable Charles R. Garry (avocat de Huey Newton). Je ne crains pas de pénétrer dans aucune salle d’audience de ce pays accompagné par des avocats comme Garry, parce qu’il peut tenir tête au juge et à l’avocat de l’accusation. Mais ne venez pas me dire que vous allez résilier ma mise en liberté sur parole sur une accusation pour laquelle j’ai purgé une peine de neuf ans et était censé être acquitté le mois d’après. Et ne venez pas me débiter ces conneries parce que je ne veux pas les entendre. »

Eldridge Cleaver

Le 22 novembre 1968

Qui est Eldridge Cleaver

Target Zero de Eldridge Cleaver

The Black Panther Party Splits (June 1971)

The Black Panther Party and the League of Revolutionary Black Workers

The Rise and Fall of the Black Panther Party

The Black Panther Party

Out of Oakland

Who Was Eldridge Cleaver

Pas de justice pour les Noirs américains !

Les débuts du mouvement noir aux USA

La longue histoire de meurtres des forces policières américaines contre les Noirs

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